Vittorio Franceschi
"Les naufrages de Maria"

Traduit de l'italien par
Dragana Cvejic
 

Personnages
Le professeur
L'Epouse
Marie
Nicolas
La Maigre
Bristol
Edmond
La voyante
L'étranger
Le mime
La vieille
Premier jeune
Deuxième jeune
Troisième jeune
Deux gitanes (qui ne parlent pas)
La voix de la mère
 



 

Premier tableau
 

La chambre de Marie.
Dans un vieil appartement délabré, un grand hall d'entrée transformé en chambre à coucher. Au fond il y a une porte qui mène au palier, à gauche une porte qui mène à la cuisine, à droite une porte qui mène à la salle de bain. A côté de la porte de la salle de bain, une fenêtre aux volets fermés et aux vitres ouvertes. Au fond, un lit en fer et une table de chevet avec un abat-jour. Au-dessus du lit, une pendule. Sur la table de chevet, une petite clochette en bronze. Par terre, quelques livres et un atlas. Un rideau en plastique pend du plafond et cache le lit à vue, lorsqu'il est tiré. Des voix et des sons de la télévision éternellement allumée parviennent de la cuisine. De la rue proviennent des bruits de la circulation mais lointains : peut-être que la fenêtre donne sur une ruelle. En ce moment le rideau est ouvert et le lit est visible. Fin d'après-midi. On sonne à la porte. Nicolas (un homme de petite taille, trapu et dégarni) entre par la porte de la cuisine et va ouvrir. Sur le pas de la porte, un homme à l'allure soignée, la cinquantaine.

NICOLAS J'étais sur le point de venir vous chercher.
LE PROFESSEUR    J'ai eu des journées chargées.
NICOLAS Dix jours de retard.
LE PROFESSEUR    Oui.
NICOLAS Ça ne va pas ça.
LE PROFESSEUR    Je suis désolé.
NICOLAS J'ai mes délais.
LE PROFESSEUR    Où est Marie?
NICOLAS J'allais arriver chez vous.
LE PROFESSEUR    Non!
NICOLAS Non? Marie!... (Il se dirige vers la cuisine) Faites attention, je vous préviens. Le professeur est revenu! On se dépêche. (Il sort. Le professeur va à la fenêtre et regarde en bas à travers les croisés des volets. La porte de la salle de bain s'ouvre et Marie entre. Elle est très jeune, brune d'une pâleur maladive. Elle porte une nuisette très légère qui couvre à peine le corps d'une enfant qui a grandi trop vite. Une chaîne fine, qui a chaque mouvement produit un son argentin moqueur, part de la barre aux pieds du lit - une barre horizontale le long de laquelle la chaîne peut passer - et s'arrête à la cheville droite de la fille lui consentant d'arriver à la fenêtre et d'aller à la salle de bain. Marie est touchée d'un bégaiement qui la fait sembler encore plus fragile. Elle s'approche du lit en se peignant les cheveux avec une brosse. Dans l'autre elle tient un miroir de toilette. Quand elle parle avec le miroir, le bégaiement disparaît)
LE PROFESSEUR    Marie…
MARIE  Salut. (Elle monte sur le lit, rajuste deux coussins derrière son dos et regarde le professeur sans rien dire, en continuant de se brosser les cheveux)
LE PROFESSEUR    Tu demanderas pourquoi. Des choses sont arrivées… (Un long silence)
MARIE  M'aurais-tu apporté les histoires?
LE PROFESSEUR    Je n'ai pas eu le temps. La prochaine fois je t'apporterai tant de beaux livres. Dis-moi lesquels tu veux.
MARIE  Moi j'aime les histoires de naufrages avec les bateaux qui sombrent dans les éclairs et quelques épaves qui flottent dans l'obscurité.
LE PROFESSEUR    Le seul livre que j'avais sur les naufrages je te l'ai donné.
MARIE  Cherche-en encore. Tu sais qu'une dame anglaise a été enterrée dans le caca des mouettes?
LE PROFESSEUR    Mais qu'est-ce que tu racontes?
MARIE  Ecoute : ils abordèrent tous accrochés à des tonneaux sur un îlot rocheux sans un brin d'herbe, que des rochers, que des rochers et des mouettes qui viennent là faire caca, c'est leur toilettes, oui, il y en a une montagne ! Et quand la femme meurt ceux qui restaient l'enterrent dans le caca, c'est le seul endroit que l'on peut creuser. Puis quelqu'un dit : « Plantons la croix », mais les autres ne veulent pas parce que ce n'est pas bien de planter une croix dans le caca et comme ça la dame anglaise est restée sans croix.
LE PROFESSEUR    C'est une histoire atroce.
MARIE  Atroce?
LE PROFESSEUR    Atroce ça veut dire qui fait mal au cœur de celui qui écoute.
MARIE  (prend l'atlas par terre et l'ouvre) Aujourd'hui parlez-moi du golf de Biscaye.
LE PROFESSEUR    Ma femme a reçu une lettre et je suis menacé de scandale. Je serai suspendu de l'école. Nous ne nous verrons pas pendant un moment. Celui qui écrit des lettres anonymes est un lâche, un lâche, un lâche! (Il s'assit sur le bord du lit) Ma femme n'est pas mauvaise.
MARIE  Vous avez apporté l'argent?
LE PROFESSEUR    Non.
MARIE  Papa me bat.
LE PROFESSEUR    Je lui parlerai moi, je vais lui expliquer. Lili m'a pris tout ce qu'il y avait dans mes poches : carnet de chèques, carte bleue, carte de crédit…
MARIE  Il m'enlèvera au moins cinq maillons.
LE PROFESSEUR    Je suis désolé…
MARIE  Après moi je ne peux pas regarder par la fenêtre.
LE PROFESSEUR    Quelqu'un me veut du mal.
MARIE  (elle est très effrayée) Il vaut mieux que tu partes.
LE PROFESSEUR    Mon ange, mon ange… (Il essaye de l'étreindre)
MARIE  Va t'en, va t'en. (Elle le repousse, empoigne la clochette)
LE PROFESSEUR    Ne fais pas sonner la clochette. (Marie sonne. Le professeur reprend contenance)
MARIE  Ton stylo plume a dû tomber. (Elle le lui tend. La porte de la cuisine s'ouvre)
LE PROFESSEUR    Maintenant je vais tout lui expliquer. (Nicolas entre)
NICOLAS Qu'y a-t-il?
LE PROFESSEUR    J'ai un peu mal à la tête et puis… (Il fait un geste vague)
NICOLAS La petite ne fait pas son devoir?
LE PROFESSEUR    Marie est un ange, mais moi j'ai d'autres engagements.
NICOLAS Ah, oui?
LE PROFESSEUR    Des problèmes de famille. Une chose passagère, je reviens vite. Et comme ça Marie aura un peu de vacances. Vous devrez un peu patienter, monsieur Nicolas.
NICOLAS (agrippe brutalement le professeur) Tu l'as voulu pour deux ans, tu l'as voulu que pour toi, personne ne doit toucher ta petite fiancée. Nous avons un contrat, pigé? (Il le pousse le faisant tomber sur le lit. Maria en saute pour l'éviter) Tu sais combien j'ai perdu, moi, pour te la donner? Tu sais combien d'entre eux me l'ont demandé? Des intimes, des gens sérieux, qui n'ont pas peur de leur femme. (Il l'agrippe de nouveau et lui parle en le regardant dans les yeux) Paie, professeur. Paie et tais-toi. Tu te tais, et je me tairai aussi. Pigé? Pigé? (A Marie) Je règlerai mes comptes avec toi.
LE PROFESSEUR    La petite n'y est pour rien.
NICOLAS Elle est tout le temps à la fenêtre, cette petite putain. (Il lui donne une gifle, que Maria supporte avec orgueil)
LE PROFESSEUR    (s'interposant) Ne lui faites pas de mal. Je paierai. Ma femme me contrôle, elle m'a volé mon carnet de chèques. Je suis surveillé, il y a eu une lettre anonyme. Nous ne voulons pas de scandales, n'est-ce pas? Ne lui faites pas de mal. Je reviens vite. Ayez confiance. Ne lui retirez pas les maillons. Je paierai.
NICOLAS Si vous ne payez pas, c'est votre femme qui paiera. (Il le pousse vers la porte) Pigé?
LE PROFESSEUR    Je reviens vite. Ne venez pas me chercher.
NICOLAS Je viendrai, je viendrai. Et je sonnerai à la porte.
LE PROFESSEUR     Ne le faites pas.
NICOLAS Si, c'est ce que je vais faire. Faites attention, professeur. Maintenant dehors. (Il le pousse dehors et referme la porte. A Marie) Que s'est-il passé?
MARIE  Je ne sais pas.
NICOLAS Tu as jeté des petits billets, hein ? (Il disparaît dans la cuisine)
MARIE  Non. Non.
NICOLAS (de la cuisine) Tu es ma ruine. Mais je te tuerai, tu sais ça? Je te tuerai.
MARIE  Ne me retire pas les maillons.
NICOLAS Tu es morte, tu comprends ça ou pas? (Il réapparaît avec une paire de pinces. La porte de la cuisine est restée entrouverte)
LA VOIX DE LA MERE (du pas de la porte, mais sans apparaître) Nicolas…
NICOLAS Ferme! (La porte de la cuisine se ferme. Avec les pinces, Nicolas retire quelques maillons de l'extrémité de la chaîne fixée au lit) Si tu vas à la fenêtre, les gens te vois. Et moi qu'est-ce que je leur raconte ? Que tu as ressuscitée?
MARIE Les volets sont toujours fermés.
NICOLAS On voit ton ombre derrière la grille. (Il lui donne une autre gifle) Cette nuit quand je suis rentré tu étais à la fenêtre. Tu veux que je te dise ce que tu faisais?
MARIE  Je respirai l'air de la mer.
NICOLAS L'air de la mer? Tu te peignais, putain. On voyait ton ombre. Tu es ma ruine. (Lui montrant le bout de chaîne qu'il a retiré) Dix maillons. La prochaine fois dix autres. Et dix autres et dix autres. Et quand il n'y aura plus de maillons tu sais ce que je ferai ? (Il détache la ceinture de son pantalon) Je te donnerai à Bristol, qui viendra avec Edmond. Bristol aime regarder, mais Edmond, lui, il ne regarde pas. Tu le sais, n'est-ce pas? Tu sais que ça te fait pleurer. Allez, déshabille-toi. Dépêche-toi.

Marie se déshabille et s'étend sur le lit, pendant que les lumières baissent et que Nicolas se penche sur elle. Obscurité.
 



 

Deuxième tableau

L'enceinte d'une casse.
Matin. De vieilles voitures alignées, certaines insolites et rouillées. Bristol est affalé sur le siège d'une Mercedes posé par terre et à l'abri d'un parasol. Un homme d'une cinquantaine d'année, corpulent et flasque, occupé à regarder une toute petite télévision portative posée sur une table basse. Nicolas entre, le rejoint.

BRISTOL Regarde ça…
NICOLAS La brune, hei?!
BRISTOL Mais bouge-les ces fesses ! (Ils regardent encore pendant quelques instants, puis Bristol d'un coup éteint la télévision) Cochonne. Elles se font toutes passer pour bien élevées, elles disent toutes vouloir un enfant. Qu'est-ce que tu nous racontes Nicolas?
NICOLAS Ce professeur de malheur…
BRISTOL Hum…
NICOLAS La femme de-ci, la femme de-là…
BRISTOL Hum…
NICOLAS Ce cocu!...
BRISTOL Hum…
NICOLAS J'ai toujours été ponctuel.
BRISTOL Ta fille est toujours morte? (Nicolas a un sourire de travers) Quand elle ressuscitera je la prendrai moi.
NICOLAS Ça coûte cher.
BRISTOL Mais elle est bègue ! B-b-b-a…b-b-b-a… b-b-b-a…
NICOLAS Au lit elle ne bégaie pas.
BRISTOL Bravo papa. (Nicolas lui tend le bout de chaîne qu'il a retiré à Marie. Bristol le prend) Comment va ta femme?
NICOLAS Elle boitera pour toujours.
BRISTOL Le destin.
NICOLAS Les voitures s'arrêtent, mais dès qu'ils se rendent compte qu'elle boite, ils déguerpissent. Elle déprime.
BRISTOL Dans ma cour, il y en une à laquelle il manquait un bras. Elle l'avait perdu à douze ans à cause d'une mine. Elle était même plutôt moche. Pourtant… (Il ouvre le tiroir de la table basse, sort un autre morceau de la même chaîne et une paire de pinces, il bricole)
NICOLAS Sans son bras?
BRISTOL Sans son bras. Elle avait des petites clochettes accrochées au moignon. Elle avait sa clientèle. (Nicolas rit nerveusement) Tu vois les hommes sont bizarres. Dis-le à ta femme.
NICOLAS Il parait que c'était une BMW. Mais personne ne veut témoigner.
BRISTOL Valerio cherche une femme de ménage pour son salon.
NICOLAS Ma femme ne nettoiera pas le sol de Valerio.
BRISTOL Ah, non?... Bah, Bristol m'a dit de dire à Nicolas qu'à partir d'aujourd'hui il ne fera plus crédit. Moi je le comprends. Il doit rentrer six bombes. (Il a uni les deux bouts de chaîne qu'il tient maintenant et la montre à Nicolas) Au cas où ça ne se savait pas, c'est moi Bristol. (Il rit et rallume la télévision) J'aimerai être seul.
NICOLAS Tu es une charogne, Bristol.
BRISTOL Toi par contre, tu es un enfant de cœur qui loue sa fille pour payer des dettes de poker.
NICOLAS Oublie-la, Bristol.
BRISTOL Tu me la donneras, tu me la donneras.
NICOLAS Plutôt la tuer.
BRISTOL Moi je dis que tu me la donneras.
NICOLAS Toute façon qu'est-ce que tu en ferais ? Tout le monde le sais que t'es hors compétition. (Bristol éteint la télévision et se tourne vers Nicolas) Tu es mou, impuissant et flasque.
BRISTOL J'aimerai être seul.
NICOLAS Comme le professeur. Vous êtes tous impuissants.
BRISTOL Tu me dois six millions, Nicolas. Six mètres de chaîne. Quand la chaîne sera finie tu m'amèneras la petite.
NICOLAS Je la tuerai sous tes yeux.
BRISTO Si tu la tues, qu'est-ce qu'il te reste?
NICOLAS Tu as raison, c'est toi que je tuerai.
BRISTOL Pour tuer, il faut du courage. Tu n'es courageux qu'avec les femmes.
NICOLAS Quand tu t'y attendras le moins, Bristol…
BRISTOL Edmond! (Un homme grand et gros, une vraie bête, apparaît) Accompagne le monsieur. (Il se retourne vers la télévision et l'allume)
NICOLAS Tu me prieras à genoux!
BRISTOL Les millions sont comme des bombes qui n'ont pas encore explosé: elles éclatent dans la main de celui qui ne fait pas attention. Tu me dois six bombes, Nicolas. Ou six mètres de ça. (Il tient la chaîne en suspens au-dessus de sa tête) C'est moi qui te l'ai offerte, je sais combien il y en a. (Il rit) Encore un peu! (Nicolas sort, Bristol crie derrière lui) Tu as une semaine! (Il regarde la télévision. Edmond le rejoint et regarde à son tour) Laquelle te plaît?
EDMOND Toutes.
BRISTOL Tu n'es pas intelligent. (Pointant l'écran) Celle-là!
EDMOND Belle.
BRISTOL Cochonne.
EDMOND Cochonne.
BRISTOL Toutes pareilles.
EDMOND Toutes.

Obscurité.
 



 

Troisième tableau

La chambre de Marie.
Après-midi. Marie est assise sur le lit, avec deux coussins dans le dos, et le livre des naufrages ouvert sur la table de chevet. Devant elle, il y a une femme maigre à l'âge indéfinissable, probablement entre trente et quarante ans, qui est assise sur le lit. Elle porte une robe pâle et un tablier avec deux poches.

LA MAIGRE    Tout le monde dit que tu es morte.
MARIE  Oui.
LA MAIGRE    Mais moi je sais que ce n'est pas vrai. Tu sais pourquoi je le sais?
MARIE  Parce que tu me vois.
LA MAIGRE    Parce que j'ai gardé les petits billets. (Maria a l'air terrorisée)
MARIE  Non… non.
LA MAIGRE    Je les ai cachés. Personne ne connaît la cachette. (Elle chantonne) Entre pierre et pierre, entre pierre et pierre, il y a un petit trou derrière la pierre… Ton père a peur de moi.
MARIE  Je n'envoie plus de petits billets.
LA MAIGRE    Je pourrais dire à tout le monde que tu es en vie. Tu veux que je le fasse? Je pourrais monter sur la fontaine et hurler: «Marie est en vie!» et même: «Marie est enchaînée!». Ton père sait que je peux. C'est pour cela qu'il me laisse entrer. Il m'a donné la permission de te regarder. J'ai la clé, tu sais? (Elle montre la clé, qu'elle garde dans la poche du tablier)
MARIE  Je sais.
LA MAIGRE    Je pourrais même venir la nuit. Mais je ne te ferai jamais de mal. Tu sais qu'hier j'ai rêvé de toi? Tu marchais au bord de la mer et tu avais un foulard plein de coquillages. (Elle rit) Un foulard jaune.
MARIE  Ce n'est pas vrai.
LA MAIGRE    Pourquoi tu ne crois jamais ce que je te dis? J'ai toujours été si avenante avec toi. Je t'ai appris à lire et écrire.
MARIE  Avant tu étais gentille.
LA MAIGRE    Oui, avant. Quand tu étais une enfant et que ta poitrine ne s'était pas encore épanouie. Et moi je me sentais malheureuse et je ne savais pas pourquoi. Je pleurais toute seule et j'espérais qu'il pleuvrait. J'aimais pleurer sous la pluie. J'étais vraiment bizarre. Et pourtant j'aimais mon malheur. Je lisais des poésies, j'allais dans les églises voir les peintures et si on jouait de l'orgue je restais écouter. J'aimais le froissement des soutanes des prêtres. Il y avait quelque chose de mystérieux dans ce froissement, quelque chose qui me ressemblait. Et avant de dormir je murmurais: «Dieu, envoie-moi un diable. Mais qu'il ait une soutane!». (Elle rit) Une fois, une fois. Tu sais, Marie, moi aussi j'aimais les livres, j'aurais voulu faire des études. Mais mon père est mort et j'ai dû tenir la boutique. J'ai deux petits frères, tu le sais, n'est-ce pas?
MARIE  Des jumeaux. Ta mère est morte en les mettant au monde.
LA MAIGRE    Ça aurait été mieux qu'eux soient morts. Quand le malheur de mon père est survenu ils étaient petits, les garçons. Maintenant ce sont deux belles charognes avec de la barbe et des épaules comme ça. Je les hais. La gentillesse dure peu de temps. Le monde est plein d'assassins et c'est eux qui commandent. Et les bons, les doux, les patients, les tolérants me dégoûtent, ce sont des refoulés et ils couvent la vengeance. C'est la lâcheté qui corrompt les âmes. S'ils pouvaient, s'ils en avaient le courage, ils te tueraient vingt fois par jour en te retournant le couteau dans le ventre. Moi, au moins je ne me cache pas. Montre-moi comme tu es belle. (Elle lui découvre la poitrine) Le professeur te touche…là? Réponds. Le professeur te touche là? Réponds. Il te touche là?
MARIE  Non.
LA MAIGRE    Je suis sûre qu'il te touche. Mais moi je ne veux pas. Tu ne dois pas lui permettre! (Marie se recouvre) Le professeur te regarde avec ses yeux aqueux et puis il t'embrasse la poitrine. Il te l'embrasse, n'est-ce pas? Il t'embrasse là?
MARIE  Non.
LA MAIGRE    (pleurant presque) Je suis sûre qu'il t'embrasse.
MARIE  Tu es très méchante.
LA MAIGRE     Le professeur est méchant, lui qui a acheté la petite fille.
MARIE  Il ne m'a pas acheté!
LA MAIGRE  Il t'a loué. Et il te touche avec ses doigts froids. (Elle lui caresse les cheveux) Il te plaît cet homme?
MARIE  Il me raconte le monde avec tous ses fleuves. Et il m'apporte des livres et des biscuits et du goûter.
LA MAIGRE    Si tu savais combien je t'aime…
MARIE  Alors fais-moi sortir d'ici.
LA MAIGRE    On ne peut pas fuir d'ici. Quand tu as essayé de le faire, ton père t'a mis la chaîne et a dit à tout le monde que tu étais morte. (Elle ouvre un mouchoir rempli d'abricots et les offre à Marie en les posant sur ses genoux) Mange.
MARIE  (pleurant) Tu sais qu'ils me plaisent!
LA MAIGRE    Allez, mange-les. Ils te feront du bien. (Marie se cache les yeux) On devient blond en mangeant des abricots. Je peux t'en apporter tous les jours. Tu aimerais devenir blonde?
MARIE  Tu sais que ça me plairait!
LA MAIGRE    Alors mange les abricots!
MARIE  Va t'en! (Elle jette les abricots à terre et fait sonner la clochette)
LA MAIGRE    Idiote! Idiote! (Nicolas entre par la porte de la cuisine)
NICOLAS Alors? (La Maigre ramasse les abricots)
LA MAIGRE    Je lui ai apporté des abricots, mais elle n'en veut pas.
NICOLAS Laisse-la tranquille. Donne ça. (Il prend les abricots, s'assit sur le lit et les mange) Tu dois me rendre un service, la Maigre. (La Maigre s'assit aussi sur le lit) Bristol.
LA MAIGRE    Qu'est-ce que tu lui veux à Bristol?
NICOLAS Vous n'êtes pas amis?
LA MAIGRE    Je connais par cœur toutes les plaques de ses carcasses.
NICOLAS Toi, tu sais ce qu'il y a sous les sièges de ces carcasses. Ils la mettent aussi dans les pots d'échappements et dans les radiateurs. Un coup de plusieurs milliards. Marie, sourit à la Maigre. (Marie regarde au loin)
LA MAIGRE     Elle est belle ta petite morte.
NICOLAS Que ça soit clair, la Maigre: Marie va avec les hommes. (Il tend un abricot à Marie, qui refuse) Mange-le. (Marie est immobile. Nicolas l'attrape par le bras et lui met de force l'abricot dans la bouche) Mange-le! Mâche!
LA MAIGRE    Pas comme ça! Avec douceur! Mâche, Marie… allez, comme une grande… C'est bon l'abricot… (Marie mastique lentement, comme un automate) Tu es belle quand tu mâches… Tu deviendras blonde…
NICOLAS Arrête. Bristol doit aller en taule.
LA MAIGRE    Bristol en taule?
NICOLAS Des gens comme lui tôt ou tard y vont.
LA MAIGRE     Il connaît tout le monde, il les fait tous chanter. Et moi je n'y suis pour rien.
NICOLAS La femme du professeur a reçu une lettre anonyme. Qui sait qui l'a envoyée. Quelqu'un est jaloux de Marie. Et c'est un gros problème, parce que le professeur ne paie plus. Et du coup Bristol veut des morceaux de chaînes. Un mètre aujourd'hui un mètre demain… La chaîne finie, bien sûr, tu sais ce qu'il fait? Il vient ici avec Edmond. Des gens comme ça devraient pourrir en taule. Tu es d'accord, la Maigre? Au fait: tu l'as toujours la clé? (La Maigre lui tend la clé) Non, pour cette fois tu peux la garder. Mais maintenant va t'en. Marie, dis au revoir à la Maigre.
LA MAIGRE    Salut, Marie. Je reviens vite. Tu ne me dis pas au revoir?
NICOLAS La Maigre s'en va. Elle doit écrire une lettre.
LA MAIGRE    Fais-moi un sourire.

Marie crache l'abricot qu'elle a mâché sans avaler, en direction de la Maigre. Elle halète. Obscurité.
 



 

Quatrième tableau
 

La maison du professeur.
Soir. Salon bourgeois avec meubles et tableaux anciens. Le professeur est assis dans un fauteuil, la tête dans les mains. L'Epouse est debout devant lui.
 

LE PROFESSEUR    Ce jour-là il neigeait. Et moi j'étais sorti de l'école à l'heure habituelle, et j'avais tourné à gauche, comme toujours, pour rentrer à la maison. Je regardais les gros flocons tomber en pensant: «Ah mes petits, si ça continue comme ça, demain matin je vais devoir déblayer».
L'EPOUSE Qui est cette fille?
LE PROFESSEUR   Ne m'agresse pas, je te prie. C'était tellement bizarre… je n'ai pas voulu, je ne l'ai pas cherché, et pourtant… comment je peux te dire ça… sans t'offenser… quelque chose de rare.
L'EPOUSE Quelle infamie.
LE PROFESSEUR   Avec toi, on ne peut pas dire certains mots, mais moi je dois les employer sinon comment je fais pour t'expliquer? Rare. Sublime.
L'EPOUSE Je ne comprendrai jamais.
LE PROFESSEUR   (il se lève, va à la fenêtre) Ça survenait à grands flocons, ça tombait de travers et puis d'un coup droit, d'abord lents et puis ils se précipitaient vers le sol comme si chacun était attiré par son propre tourbillon. On ne voyait plus rien… que du blanc, que du blanc, et le peu qu'on voyait… était différent, j'avais l'impression d'être dans une autre ville et peut-être que moi aussi je n'étais plus moi-même! (L'Epouse rit) Ne ris pas, ne ris pas!
L'EPOUSE Dis-moi la vérité!
LE PROFESSEUR   Je ne savais plus où j'étais! Je me débattais dans les flocons de neige. Je n'ai jamais eu le sens de l'orientation.
L'EPOUSE C'est misérable, misérable!
LE PROFESSEUR   J'ai même glissé, encore un peu et je tombais, tout à coup j'ai pensé: «Peut-être par là», je prends dans une petite rue, je rase le mur, la neige se colle sur mon visage, j'avance à tâtons dans le blanc jusqu'à ce que je sente le choc d'une poignée de fenêtre au-dessus de ma tête. Je lève d'instinct la tête, je me protège de la main et parmi les flocons qui tombent, Lili… je peux encore t'appeler comme ça? Parmi les flocons qui tombent, il y a un billet blanc!
L'EPOUSE Un billet?
LE PROFESSEUR   Oui! Blanc! Ce n'est pas facile de s'en apercevoir dans tout ce blanc, mais moi je m'en suis aperçu! Il arrivait en bas plus lentement que la neige et avant qu'il se pose je l'avais déjà lu, j'en suivais les mouvements sans même le toucher, je ne sais pas si tu me comprends!
L'EPOUSE Non! Non!
LE PROFESSEUR   Il était écrit «Je suis morte»! «Je suis morte»!
L'EPOUSE Tu es fou!
LE PROFESSEUR   «Je suis morte»! Avec un o très rond. Alors j'ai levé de nouveau la tête et au-dessus des flocons, derrière une persienne… (Il pousse un gémissement) … il y avait une ombre tiède qui se brossait les cheveux. Je la vois mal entre les flocons qui sont toujours plus nombreux, je la vois qui me salut et puis je ne la vois plus. (L'Epouse pleure) Je t'en prie, pardonne-moi. A cet instant j'ai eu la sensation… que quelqu'un était en train de m'épier par un portail entrouvert. (L'Epouse a un rire sarcastique) Pourtant tu sais que ça m'arrive parfois, ne ris pas ! Bah, moi j'ai ramassé le billet. Tu ne peux pas savoir quelle émotion, mon cœur battait si fort! A partir de ce moment j'ai aimé cette ombre-là.
L'EPOUSE Quelle ombre? C'est une fille en chair et en os! Elle s'appelle Marie!
LE PROFESSEUR   Oui, Marie! Enfin! Quelque chose de chaud dans ma vie, qui s'était faite glaciale, banale, avare. Monotone! Stérile!
L'EPOUSE Par ma faute? Dis-le!
LE PROFESSEUR   Non, pas par ta faute. Comment t'expliquer?
L'EPOUSE Tu ne peux pas! Tu ne peux pas !
LE PROFESSEUR   Je cherche… mais avec tendresse, ma tendresse désespérée pour toi !
L'EPOUSE Tais-toi! Mais de quoi est-ce que tu parles? Tendresse désespérée? Je ne le supporte pas! Et puis quelle neige? Il ne neige pas depuis des années !
LE PROFESSEUR   Tu ne t'en souviens pas!
L'EPOUSE Mensonges! Tu aurais dû rentrer à la maison!
LE PROFESSEUR   Je ne pouvais pas! C'était comme si quelqu'un me possédait
L'EPOUSE Tais-toi! Silenc!
LE PROFESSEUR   Comme dans un rêve !
L'EPOUSE Menteur! (Elle essaye de le gifler)
LE PROFESSEUR   (la bloquant) Toi, il y a certaines choses que tu ne peux même pas imaginer!
L'EPOUSE Ça c'est certain!
LE PROFESSEUR     Parce que tu n'as pas de rêves!
L'EPOUSE C'est vrai! Pas de rêve! Interdit!
LE PROFESSEUR    Moi par contre j'en ai! Je suis resté regarder cette fenêtre sous la neige. J'étais un bonhomme de neige. Mais il n'y avait plus l'ombre. C'est alors que pour la deuxième fois, j'ai eu la sensation d'être épié. Oui, je me suis retourné, j'ai regardé derrière moi! Il y avait quelqu'un!
L'EPOUSE Quel homme vil! Infâme!
LE PROFESSEUR    Puis je suis entré dans ce passage… Quelqu'un me regardait… J'ai monté un escalier glissant… et soudain une porte. J'ai frappé si fort que je me suis blessé la main. Un homme est venu ouvrir. Et elle était derrière la porte.
L'EPOUSE Tu aurais dû rentrer à la maison. Tu aurais eu encore le temps.
LE PROFESSEUR    Je ne saurai te dire ce que j'ai ressenti en entrant dans cette pièce. Ça devait être comme ça pour les voyageurs à une époque, quand ils entraient dans une taverne, la nuit en faisant tomber la neige de leur manteau et à l'intérieur un feu de cheminée allumé. Une enfant.
L'EPOUSE Mon dieu, quelle infamie!
LE PROFESSEUR    J'ai tout de suite su que je pouvais mourir pour elle. Depuis cette neige-là, un an est passé.
L'EPOUSE Déjà un an. J'aurai dû le comprendre. Trop de petites attentions.
LE PROFESSEUR    Mais ce n'était pas pour ça! Je te voyais là, je voyais notre passé… C'était naturel, pour cette tendresse que j'éprouve.
L'EPOUSE La sonnette retentissait et c'était toi avec un bouquet de roses.
LE PROFESSEUR    Pas pour me faire pardonner. Comment est-ce que je peux le dire?
L'EPOUSE Tu ne peux pas. Tout est beaucoup plus banal que tu ne crois, si tu me permets, plus digne de toi. Un bonhomme déjà d'un certain âge qui tombe amoureux d'une putain mineure, une petite fille corrompue comme tant d'autres.
LE PROFESSEUR    Je veux la sauver.
L'EPOUSE Et moi? Je ne dois pas être sauvée, moi? (Le professeur se met la tête entre les mains) Maintenant tu devras te taire un certain temps. Et écouter ta femme.
LE PROFESSEUR    Tu as quelque chose à me dire?
L'EPOUSE Maintenant oui. Tu te déshabilleras devant moi tous les soirs. Les yeux fermés, tu écouteras ma voix. Douce, je te le promets. Je te parlerai de ton corps qui a vieilli.
LE PROFESSEUR    Bien.
L'EPOUSE Tu ne répondras qu'à mes questions.
LE PROFESSEUR      Bien.
L'EPOUSE Le moment de nous connaître est arrivé.
LE PROFESSEUR    Oui. (Il la regarde)
L'EPOUSE Ne me regarde pas. (Le professeur baisse les yeux) De longues années de dégoût nous attendent.

Obscurité.
 



 

Cinquième tableau
 

La chambre de Marie.
C'est la nuit. La maison est silencieuse. Marie derrière les grilles de la fenêtre, inspire à pleins poumons. Dans la main elle tient le petit miroir de toilette.

MARIE      Mer, belle mer… quelle bonne odeur. Je te sens. (Elle s'assit par terre devant le lit et parle au miroir) Tu le sais, que c'est à cause de ce premier naufrage, que je suis allée chercher la cendre. Nous étions partis à l'aube du 3 avril, si tôt que les moineaux dormaient encore. Puis on a eu une très belle journée avec du soleil et mon père, qui nous guide avec sagesse, dit à haute voix: «Bientôt nous arriverons au fleuve Amazone». Enfin le voilà, et nous ramons tous, sur la grande pirogue vers la mer. Le courant est très fort. Les porteurs sont silencieux et ont la peau bleue pendant que maman, qui est une femme toujours joyeuse, chante, assise sur la proue, des chansons de sa jeunesse. J'ai emporté avec moi ma robe de mariée dont je ne me sépare jamais parce qu'à tout moment on peut trouver un mari. Et maintenant que nous sommes tout près de l'estuaire, on voit une lumière sur l'horizon qui est le scintillement de la mer, voilà, juste à ce moment nous faisons naufrage dans les rapides, si tu avais entendu les fracas et les cris! Mais sache que deux de nous sommes sauvés, moi et un porteur, accrochés à la robe de mariée qui s'est gonflée comme une voile et flotte. Tu aurais dû voir comme c'était beau! Papa et maman sont morts pour toujours dans le grand tumulte des eaux et après un jour et une nuit, même le porteur s'est noyé avec un hurlement qui a fait fuir tous les oiseaux! Et ainsi à partir de ce moment je reste seule au monde. Par chance le courant s'est calmé un peu et ainsi nous touchons terre moi et ma robe de mariée. Et je l'ai étendu sur la branche d'une plante qui est emmêlée avec plein d'autres plantes et je lui dis: «Quel dommage, tu t'es salie partout… Maintenant je vais te laver avec la cendre comme ça tu redeviendras blanche, attends-moi ici». Et je suis partie pour la grande cordillère, à la recherche de la cendre. Tu comprends, maintenant? Je marche, je marche, j'entends rire les perroquets, souffler le caïman et je me nourrie d'œufs de couleur verte qui sont des œufs de perdrix: mon papa qui m'aimait beaucoup m'a appris la couleur de tous les œufs. Mais quand j'arrive sur le pic le plus haut je ne trouve personne, juste un morceau de pain sec, ils doivent être partis depuis peu parce que la cendre est encore chaude. Alors je mange avidement le pain, parce que les naufragés ont toujours faim, puis je recueille la cendre dans un sac et je regarde en bas : là dessous le fleuve Amazone luit, comme un collier de diamants tombé dans l'herbe… Le collier d'une gigantesque dondon… vraiment, je te le jure! (Elle rit) … qui n'ayant pas pu se baisser parce qu'elle est trop grosse, l'a laissé là avec tous ces poissons. Et là-bas, plus bas il y a l'Atlantique, brillant comme le rebord de ma fenêtre, quand il est mouillé à cause de la pluie. Et il a l'air de dire: «Je t'attends, viens vite». Le soleil brûle et je décide de rentrer et je pense: mon mari doit avoir un grand chapeau qui fasse de l'ombre et des bras très longs qui arrachent les lianes et quand il rit je dois être sérieuse, parce qu'on ne peut pas rire à deux de cette façon! «Tu es fou, Romero, de rire comme ça?». Et je regarde les étoiles pour trouver le chemin et mon cœur bat fort parce que c'est le retour… c'est ma maman qui me l'a dit quand j'étais petite… « C'est plus difficile que l'aller, souviens-toi en aussi. On part avec les cheveux noirs et on rentre avec les cheveux…» Maman a dit «blanchis» et elle a laissé échapper une plainte. Et comme ça après une longue période allant de trois à six mois, avec les pieds tout écorchés… la pèlerine retrouve la plante qui est très emmêlée avec d'autres plantes, et là, la robe de mariée suspendue qui dit: « Enfin, où étais-tu passée?»… Et moi je lui dis: «Tais-toi, grincheuse! J'ai apporté la cendre, maintenant je te lave avec et comme ça tu pourras enfin redevenir blanche». Et elle a dit: «Marie! Marie!». Et elle m'a étreint et pleuré de joie et ça c'est l'histoire véridique de mon premier naufrage. (Elle embrasse le miroir et le serre sur sa poitrine avec tendresse)

Obscurité.
 



 

Sixième tableau

La tente de la voyante.
Nuit. La voyante est assise à une petite table. Derrière elle, la tente à une ouverture qui est tenue fermée par un nœud. Une lumière délicate est filtrée par l'ouverture. A droite, il y a l'entrée de la tente, dont le pan retombe. Assise en face de la voyante, l'Epouse du professeur. Sur la table, une boule de cristal. Le vent siffle.

L'EPOUSE    Vous n'avez pas encore répondu.
LA VOYANTE Un peu de patience. Ce vent! Il n'arrête pas depuis trois jours.
L'EPOUSE    Qu'est-ce que le vent a à voir là-dedans?
LA VOYANTE Il emporte les âmes avec leurs destins.
L'EPOUSE    (rit amèrement) Les âmes ! Il emporte les âmes!
LA VOYANTE (relève la tête) Vous riez?
L'EPOUSE    Vous parlez d'âmes comme s'il s'agissait de bérets.
LA VOYANTE Parfois les bérets volent plus haut que les âmes. (Elle regarde la boule) Il y a beaucoup de malheur.
L'EPOUSE    Mon mari?
LA VOYANTE Je ne sais pas. Il y a un jonc qui plie sur un marécage.
L'EPOUSE    Qu'est-ce que ça veut dire?
LA VOYANTE (relève la tête) Vous voulez tous toujours connaître l'avenir.
L'EPOUSE    C'est un faible, j'ai peur qu'il se tue. Je veux l'en empêcher.
LA VOYANTE Vous tenez tant à votre mari?
L'EPOUSE    J'ai été malheureuse avec lui. La seule chose qui nous unissait était le dentifrice. Je lui ai dédié ma vie pendant que lui faisait sa misérable carrière. Un tout petit professeur d'histoire et de géographie. Maintenant qu'il n'y a plus aucun espoir, je veux que ce soit comme ça pour toujours. Parce que la vieillesse viendra avec tous ses tourments. Et les comptes se régleront. Et ils seront salés pour lui. Mais maintenant il a connu cette fille.
LA VOYANTE Vous êtes jalouse?
L'EPOUSE    Nous avons des biens. Sa maison de famille. Et dire que le père était un homme important, un recteur d'académie. Et le grand-père un mathématicien célèbre. Mon beau-père racontait que quand le grand-père entrait dans le salon, le silence se faisait. Et les dames se levaient. Mon beau-père racontait de très belles histoires, c'était un homme fascinant. Très fier de la « dynastie », comme il l'appelait. Il jouait du Chopin. Il avait deux mains blanches, fuselées. Il y a aussi une très belle terrasse qui domine la ville. En plein centre.
LA VOYANTE (elle regarde la boule, parle d'une façon subitement fébrile) Elle est très, très, très jeune.
L'EPOUSE    Oui, elle est très jeune. C'est écrit dans la lettre. (Elle sort la lettre de son sac) Une lettre anonyme. Vous voulez la toucher?
LA VOYANTE Non.
L'EPOUSE    Peut-être qu'il y a des traces.
LA VOYANTE Non, ça m'embrouille. (Elle regarde dans la boule) Il y a du métal.
L'EPOUSE    Un couteau?
LA VOYANTE Oui, peut-être un couteau. (Elle appuie contre le dossier) Trop de vent. (Elle relève la tête, ferme les yeux)  Il balaie le marécage.
L'EPOUSE    Réessayez.
LA VOYANTE Ce n'est pas moi qui vous rendrai heureuse.
L'EPOUSE    Je ne vous l'ai pas demandé. La fille l'aime? Ça, ce n'est pas l'avenir.
LA VOYANTE Je ne vois que de l'eau.
L'EPOUSE    Et qu'est-ce que ça veut dire?
LA VOYANTE Que tout se transforme en rien.
L'EPOUSE       Je ne comprends pas. Nous parlons de corps, pas d'âmes.
LA VOYANTE (elle rouvre les yeux) Je suis fatiguée.
L'EPOUSE    Qui mourra en premier? (La voyante la regarde) De lui et moi.
LA VOYANTE Le juste meurt en premier. (Elle regarde la boule) Il y a beaucoup de ponts. Mais il n'y en a qu'un seul qui peut tenir.
L'EPOUSE    Un seul?
LA VOYANTE Le plus fragile.
L'EPOUSE    La plus fragile c'est moi. Il y a quelqu'un qui passe?
LA VOYANTE Non. C'est plein de vieux sur la rive.
L'EPOUSE    J'ai un drôle de pressentiment.
LA VOYANTE Vous n'avez pas d'enfants.
L'EPOUSE    Nous n'avons pas eu d'enfants. Par sa faute. Tout le monde pense que c'est moi qui suis stérile. Mais ce n'est pas ça, j'ai fait des contrôles et des analyses, je ne suis pas stérile. C'est de sa faute. Ils pourraient s'enfuir.
LA VOYANTE Il y a trop de vent. (Elle se lève) C'est fini.
L'EPOUSE    (reste assise) Je dois aller chez la fille.
LA VOYANTE Nous avons fini.
L'EPOUSE    Oui, oui. Je m'en vais. Vous me décevez, vous savez? (Elle lui fait un chèque) Je suis venue avec beaucoup d'espoir, j'en sais moins qu'avant. (Elle se lève) Je veux connaître cette fille. J'irai chez elle.
LA VOYANTE Ne le faites pas.
L'EPOUSE    Pourquoi?
LA VOYANTE Savoir n'est pas toujours un bien.
L'EPOUSE    (elle écarte le pan de tente à droite. On entrevoit un terrain vague. De légers sifflements de vent) Il fait trop sombre ici. Il y a des flaques?
LA VOYANTE Non.
L'EPOUSE    De quel côté?
LA VOYANTE Par là. Vous voyez le réverbère?
L'EPOUSE    Oui, oui. (Elle avance, puis s'arrête) Ce vent… (Elle avance de nouveau, s'arrête de nouveau) Vous avez dit que tout se transforme?
LA VOYANTE Tout se transforme en rien.
L'EPOUSE    Vous pourriez être plus claire, vous autres devins. Pour ce que ça coûte. (Elle avance. Une plainte étrange parvient par l'ouverture de la tente. L'Epouse se tourne) Qu'est-ce que c'était?
LA VOYANTE Rien. (Elles se regardent longuement)
L'EPOUSE    (recommence à avancer puis se tourne encore) Je ne veux pas qu'il soit heureux. (Elle sort)

Obscurité.
 



 

Septième tableau

La chambre de Marie.
Matin. Marie est assise sur le lit. Elle lit un livre sur les naufrages. La clé tourne dans la serrure, la porte s'ouvre lentement. La Maigre entre, regarde derrière elle.

LA MAIGRE Venez. (L'Epouse du professeur entre. Marie pose subitement le livre et se met à genoux sur le lit, l'observant, pendant que la Maigre ferme la porte) La voilà.
L'EPOUSE Tu es Marie.
LA MAIGRE Oui, c'est elle.
L'EPOUSE Une enfant.
LA MAIGRE Vous pouvez vous approcher. (L'Epouse s'approche du lit)
L'EPOUSE Ça semble impossible. Et pourtant on le lit tant de fois dans le journal.  Si petite. (A la Maigre) Elle sait ce que ça veut dire putain?
LA MAIGRE Bien sûr qu'elle le sait. Le professeur lui aura expliqué. (L'Epouse donne une gifle à Marie, qui saute du lit) Pas comme ça, il faut de la douceur. (Marie jette avec colère le livre par terre et crie. Un cri aiguë, terrible) Ne hurle pas! (La porte de la cuisine s'ouvre)
LA VOIX DE LA MERE Qu'y a-t-il? Marie… (Personne ne répond. La porte se referme lentement. L'Epouse s'assit sur le bord du lit et pleure)
L'EPOUSE Quelle horreur. (Elle voit la chaîne. A la Maigre) Elle est enchaînée! Dans la boule, il y avait du métal. (A Marie) Quel âge as-tu?
LA MAIGRE Réponds à la dame. (Marie se tait) T'en as quatorze, n'est-ce pas?
L'EPOUSE Pardonne-moi pour cette gifle.
MARIE       Quand papa rentre, il me bat et me retire des maillons.
LA MAIGRE Il ne te les retirera plus de maillons. Bristol est en prison. Il y a eu une lettre anonyme et comme ça ils l'ont pris avec les réservoirs pleins. Mais pas d'essence! (Elle rit) Nous n'entendrons pas parler de lui pendant un moment. Et comme ça ton père ne te retirera plus de maillons. (Elle ramasse le livre et le tend à Marie qui le serre sur sa poitrine) Tu dois remercier la Maigre.
L'EPOUSE Je vous en prie. Laissez-nous seules.
LA MAIGRE Vous aussi, madame, vous devez me remercier. Si je n'avais pas écrit…
L'EPOUSE Je vous ai offert de l'argent. Mais si vous ne le voulez pas…
LA MAIGRE L'argent, l'argent… vous pensez seulement à l'argent. Moi et Marie, on ne pense jamais à l'argent. N'est-ce pas, Marie? Moi je suis quand même là. (Elle ouvre la porte qui donne sur la cuisine) C'est moi, Pinuccia. (Elle entre dans la cuisine et referme la porte)
L'EPOUSE La chaîne te fait mal?
MARIE      Non.
L'EPOUSE Et tu ne trébuches jamais par-dessus?
MARIE   Quand je fuis. (Elle s'assit sur le lit)
L'EPOUSE Tu fuis?
MARIE  Quand papa me bat. Une fois, c'est lui qui a trébuché et je me suis mise à rire. Alors il m'a encore plus battue. Après il m'est tombé dessus.
L'EPOUSE Qu'est-ce que ça veut dire «tombé dessus»?
MARIE  Ça veut dire que j'enlève ma culotte.
L'EPOUSE Je vois que tu sais lire.
MARIE  Je sais aussi écrire.
L'EPOUSE Tu vas à l'école?
MARIE  C'est la Maigre qui m'a appris.
L'EPOUSE La Maigre?
MARIE  (montrant la porte de la cuisine) La femme-là. Elle s'appelle comme ça.
L'EPOUSE Ah!... Quel livre c'est?
MARIE  (avec un grand sourire inattendu) C'est très beau.
L'EPOUSE Je peux le voir? (Elle feuillette le livre des mains de Marie qui se desserrent à contrecœur)
MARIE  C'est mon préféré. Ne le perd pas.
L'EPOUSE Qui t'as donné ce livre?
MARIE  Le professeur.
L'EPOUSE Le professeur… vous l'appelez comme ça…
MARIE  Parce que c'est un professeur. C'est le livre des naufrages!
L'EPOUSE Il s'était mis en tête de retrouver le trésor de je ne sais quel galion coulé. Typique des ratés. Je le lui avais offert.
MARIE  (effrayée) Tu me le reprends?
L'EPOUSE Non. Tu peux le garder.
MARIE  Tu l'as lu?
L'EPOUSE Non.
MARIE  Ceux de la SS. Sacramento il n'en est resté que sept. Ils étaient cent vingt. Quand Jonatah est mort, les autres l'ont mangé comme font les cannibales. Lui l'avait dit avant de mourir: «Mangez-moi». Et comme ça grâce à Jonatah, les six se sont sauvés. La chair de Jonatah est doucereuse et fibreuse.
L'EPOUSE Ces histoires te plaisent?
MARIE  Le professeur m'apporte des livres.
L'EPOUSE C'est mon mari, tu sais?
MARIE  Je l'avais compris.
L'EPOUSE Comment?
MARIE  La gifle. Tu es venue me voir?
L'EPOUSE Oui.
MARIE  Pourquoi ?
L'EPOUSE Pour te connaître. Tu es maigrichonne. A ton âge on fait des projets. Il suffit d'avoir un peu de courage. Les mères devraient le dire à leurs filles.
MARIE  Je ne comprends pas ce que tu as dit.
L'EPOUSE Où est ton père?
MARIE  Il rentre très tard. Moi je le vois de la fenêtre. Parfois, il ne rentre même pas. Il rentre le lendemain et me réveille.
L'EPOUSE Ça fait longtemps qu'il te viole?
MARIE  Viole?
L'EPOUSE Ça fait longtemps qu'il t'enlève ta culotte?
MARIE  Depuis que je suis toute petite. Cette fois-là maman avait crié: «Laisse-la tranquille» et papa lui donne des coups.
L'EPOUSE Et cette chaîne?
MARIE  Je fuis de la maison deux fois. Alors papa m'a mis la chaîne comme ça je ne m'enfuis plus. C'est Bristol qui lui a donné, c'est un ami de papa. Lui me veut mais le professeur m'a loué. (L'Epouse se couvre le visage avec les mains) Tu ne te sens pas bien?
L'EPOUSE Avec le professeur aussi tu enlèves ta culotte?
MARIE  Non. Je crois qu'il le voudrait mais il ne me le demande jamais. Il me regarde et ne dit rien. Ou bien il dit: «Ange». Puis il me fait un bisou. Et alors je devine qu'avant de venir, il a mangé des bonbons à la menthe. Puis il se met à pleurer. Puis il s'en va.
L'EPOUSE Il se met à pleurer?
MARIE  Parfois. La première fois je lui ai demandé: «Pourquoi tu pleures?» et lui a répondu: «Parce que ma vie me fait pitié». Il est gentil le professeur. La Maigre par contre est méchante. Je voudrai qu'elle soit dévorée par les requins.
L'EPOUSE Qu'est-ce qu'elle te fait la Maigre? Elle te bat?
MARIE  Elle m'apporte des abricots et me découvre la poitrine.
L'EPOUSE Les voisins ne se sont pas aperçus de ce qui se passait ici?
MARIE  Ils ont su que j'étais morte. Papa a dit à tout le monde que j'étais morte, pendant un voyage. C'est pour ça que je ne dois pas aller à la fenêtre. Il n'y a que Bristol qui sait que je suis en vie. Edmond aussi. Et la Maigre aussi le sait, parce qu'elle ramassait mes petits billets. La Maigre a son magasin de fruits juste en dessous.
L'EPOUSE Ah, c'est vrai… tu lances des petits billets.
MARIE  Je ne les lance plus parce que papa m'a cassé la tête. Là, tu vois? (Elle soulève ses cheveux d'un côté en montrant sa nuque) Je n'ai jamais vu la mer.
L'EPOUSE Elle n'est pas si loin.
MARIE  Parfois la nuit à côté de la fenêtre, on en sent l'odeur. (L'Epouse se dirige vers la porte d'entrée) Tu sais qui est le capitaine Samson?
L'EPOUSE Non.
MARIE  Le capitaine du vaisseau Doddington.
L'EPOUSE (sur le seuil d'entrée) Qu'est-ce que tu veux faire quand tu seras grande?
MARIE  Je veux partir sur un voilier de la Compagnie Hollandaise des Indes et faire naufrage entre le Cap de Bonne Espérance et l'île de Madagascar.
L'EPOUSE Je peux venir avec toi?
MARIE  (la regarde pendant quelques instants avec un léger sourire, puis le sourire disparaît. Elle serre le livre sur sa poitrine) Non. (L'Epouse sort en refermant la porte) Oui. (Elle pleure)

Obscurité.
 



 

Huitième tableau

L'arrière boutique du magasin de la Maigre.
Des cageots de légumes et de fruits, un coffre. Au fond, un lit défait et un petit robinet. La lumière du matin entre par une petite grille. Nicolas et la Maigre discutent de façon animée.

NICOLAS Qu'est-ce que ça peut te faire, maintenant il est en taule.
LA MAIGRE    Bristol a beaucoup d'amis, je te préviens.
NICOLAS La lettre c'est toi qui l'as écrit.
LA MAIGRE    Mais tu m'as obligé.
NICOLAS Nous avons fait un échange. Elle te plaisait la petite, non?
LA MAIGRE    Mais puisque tu ne me la donnes pas! Le professeur ne te paie pas, envoie les voir ailleurs et laisse-moi la petite. Bristol fera quinze ans et personne d'autre ne la veut, on ne sait même pas qu'elle existe. Je la prends moi. Je l'aime. Je l'habille, je la nourrie. Elle a souffert, elle doit manger plus. Donne-la-moi. Je te paie. Le magasin marche bien, je ravitaille deux restaurants. J'ai des économies, je suis sur le point d'acheter un appartement. Je ne dormirai plus dans l'arrière boutique.
NICOLAS Qui sait qu'est-ce que tu lui racontes, qu'est-ce que tu lui mets dans la tête!
LA MAIGRE    Tu as peur qu'elle se sauve, hein? Tu aimes trop coucher avec ta petite fille. J'ai bien envie d'écrire une autre lettre. Ah, oui, oui… J'aime écrire les lettres, j'ai une belle écriture. Je connais une fille qui s'appelle Marie, on la disait morte mais en réalité elle est vivante… (Nicolas la pousse, elle tombe par terre entre les cageots et crie) … elle est en vie et son père la loue… (Nicolas lui donne un coup de pied)… parce qu'avant il envoyait sa femme le faire mais maintenant sa femme ne le fait plus parce qu'elle est boiteuse et alors il vend sa fille qui est encore une enfant. Avant il la violait tout seul, mais maintenant il la loue chaque mois!»…
NICOLAS (hurle) Tais-toi! (Il s'est assis sur le coffre. La Maigre est par terre à ses pieds) Tais-toi, la Maigre. Tais-toi, vieille lesbienne! Ou je te tue à coups de pied.
LA MAIGRE    Vas-y, je suis habituée. Si tu savais comment mes frères battent ! Je les ai déshonorés dans tout le quartier, les deux petits anges. Ils m'ont battu pendant quatre ans. Puis je les ai envoyés au diable: la maison pour eux, le magasin pour moi. Ils n'ont pas compris la vraie valeur du magasin. Ils ont déjà vendu la maison. Maudits soient-ils. Des porcs comme toi. (Nicolas la prend par les cheveux) Donne-la-moi.
NICOLAS Tu dois te taire, t'as compris? Et tu dois te contenter de la regarder. Pigé? Ici, il y a trop de trafic, la Maigre. Ici, on attire l'attention. Au lit plus tôt, la Maigre. (Il lui donne une petite gifle mais violente) Et tais-toi. Et gare à toi si tu la touches. Parce que je te tords le cou, tu sais? Je te l'arrache comme à une poule.
LA MAIGRE    (pleure) Mais je n'en peux plus, cette petite j'en rêve la nuit. Je me réveille toute en sueur et alors je me lève et j'ouvre le robinet et je mets la tête dessous parce que j'ai le cerveau en feu et si je savais aboyer, j'aboierai. Je veux que son bien. Je lui ai appris à lire et à écrire. Et si je pouvais, je l'enverrai à l'école parce qu'elle est intelligente. Et au lieu de cela son bégaiement augmente! Tu es un porc de père dépravé.
NICOLAS (se lève, marche de long en large) Bien, bien. Un porc? Bien. (Il hurle) Je le sais! Et alors? Dans le monde il y a aussi des porcs comme nous. Et vous devez nous supporter! Vous devez vous résigner! Pourquoi tu ne me dénonces pas? Hein?
LA MAIGRE    Parce qu'on viendra la chercher et on l'emmènera dans un institut et je ne la verrai plus! Je t'aurai déjà dénoncé un millier de fois, qu'est-ce que tu crois?
NICOLAS Toi tu ne viens plus chez moi, compris? A partir de maintenant tu n'y mets plus les pieds! Tu m'as compris? (Il l'empoigne, la secoue) J'ai été clair?
LA MAIGRE    Par pitié, laisse-moi venir. Je la regarderai seulement, je te le jure. Je la regarde. Si je ne peux plus la voir je me tue. (Elle murmure comme si elle priait) Sainte Madone aide-moi, Sainte Madone aide-moi, Sainte Madone aide-moi… (Nicolas la porte et la dépose sur le coffre)
NICOLAS Tu fais comme si c'était moi la Madone. Je voudrai vraiment t'aider. Regarde. (Il sort de sa poche un couteau à cran, l'ouvre) Je te tranche la gorge et comme ça tu seras débarrassée des douches froides. T'es contente? (Il lui relève la tête)
LA MAIGRE    Bristol dit que tu n'as le courage qu'avec les femmes.
NICOLAS Parce que, tu serais une femme toi? Fais voir ce qu'il y a là. (Il fait mine d'ouvrir sa chemise. La Maigre le griffe au visage.  Nicolas, surpris, recule et essayer de la blesser avec le couteau à l'aveuglette, sans y parvenir) Salope d'invertie de vipère! (La Maigre fuit, Nicolas la tire par le tablier qui se déchire. Dans la confusion, la Maigre lance des cageots de légumes contre Nicolas qui trébuche, et sort en courant) Tu me le paieras, soit tranquille. Vous verrez tous qui est Nicolas. (Il donne des coups de pied dans les cageots, les fruits et les salades) Nicolas a des couilles comme ça! Nicolas vous arrangera tous! Filles, femmes et putains inverties! Nicolas n'a peur de personne! Ni de Bristol, ni d'Edmond, ni d'Armand, ni de personne! Ce bâtard! Tu triches, Armand! Tu ne pouvais pas avoir trois as. Tu ne peux pas avoir trois fulls d'as dans la même soirée! Mais je te briserai le poignet aussi vrai que Dieu existe! D'abord les poignets puis les doigts, un par un, tes doigts délicats, tout doucement, pour qu'on entende le criiic! Et les cartes je te les ferai manger, un full à la fois. (Il piétine violement un cageot, le mettant en morceau) Et si le professeur ne paie pas, je te le ferai manger le professeur. (Il s'arrête essoufflé, il s'assit sur le coffre, le regard perdu dans le vide) Oui, je suis un porc. Nous existons aussi dans ce monde. Ne faites pas les tatillons.

Obscurité.
 



 

Neuvième tableau

Un parc, un banc.
Après-midi. Un étranger avec une caissette à bandoulière vend des briquets, des lunettes, des mouchoirs en papier, etc. Le professeur entre, absorbé et la mine incertaine.

L'ETRANGER (sourit) Oh, salut l'ami. Toi veux des mouchoirs?
LE PROFESSEUR     Non, merci. (Il essaye de s'en débarrasser, mais l'étranger insiste)
L'ETRANGER Des lunettes, un briquet? Toi achètes briquet.
LE PROFESSEUR     Désolé, je ne fume pas.
L'ETRANGER Toi commences. Oui, l'ami. Toi fumes et toi rends moi content.
LE PROFESSEUR     C'est mauvais pour les poumons.
L'ETRANGER Non… ce n'est pas mauvais, la fumée est légère, vole. Fiuuuuu ! Nourriture lourde, fumée légère. Toi fumes et toi rends content moi en entier et toi en entier.
LE PROFESSEUR     On ne commence pas à fumer à mon âge.
L'ETRANGER Non? Pourquoi non? A ton âge c'est mieux.
LE PROFESSEUR     A mon âge on arrête.
L'ETRANGER Non, banal. Toi commences. Quand tout le monde dit non toi dis oui. Tout le monde: «Oooohhh!!». Tout le monde regarde toi différent. Ta femme: «Amour!». Toi marié? Moi regarde. Oui, toi marié, toi as les yeux marié, cheveux marié, oreilles marié. Beau nez. (Il rit) Nom de ta femme.
LE PROFESSEUR     Non, laissez tomber…
L'ETRANGER Non, moi pas laisser.  Nom important. Nom comme empreinte. Toi écoutes, dis: passée par là.
LE PROFESSEUR     S'il vous plaît…
L'ETRANGER Non, s'il vous plaît c'est moi qui dis. (Il le regarde) Toi peur, bien, nom après. Maintenant toi fumes et ta vie change, tout de suite beaucoup d'amour nouveau. Toi touches elle là, là, là…  (Il lui touche diverses parties du corps) Où toi ne touches plus! Et elle chante, vous partir heureux derrière la fumée qui va sur le ciel. Compris? Toi achètes briquets. (Il lui tend un paquet de briquets)
LE PROFESSEUR     Bien, donne-moi en un.
L'ETRANGER Non, un c'est pour diable. Deux pour chiens et chats. Trois pour jalousie. Pour amour au moins huit, toi prends tout le paquet. (Il lui met entre les mains)
LE PROFESSEUR     Mais qu'est-ce que j'en fais…
L'ETRANGER (sourit) Moi je sais pas… mais toi fais moi content.
LE PROFESSEUR     (secoue la tête en souriant) Je te dois combien? (Il pose les briquets sur le banc, fait mine de sortir le portefeuille)
L'ETRANGER Ah! Pas pressé pour payer! Toi d'abord allume. Moi offrir. (Il lui met une cigarette dans la bouche) Toi regardes fumée qui voyage, toi lis son voyage. (Il prend un briquet du paquet et le tend au professeur) Allez, zip zip! (Le professeur allume la cigarette et tousse puis mets le briquet dans sa poche) Pas de toux, attention, toi vrai homme. Attends. (Il lui met sur le nez une paire de lunettes de soleil) Beau, comme ça. Respire, gonfle la poitrine! Ah, toi roi d'un grand village, pas les jambes serrées, écarte! (Il lui écarte les jambes de force) Ah! Toi mon roi, toi vas sûr de toi. (Il lui fait poser une main sur la hanche) Main là, bien! Maintenant, fume! (Le professeur aspire) Comme ça! Toi fort! Va, grand roi! (L'étranger applaudit. Le professeur tousse encore et lui rend la cigarette) Toi déjà te rendre? Moi déçu.
LE PROFESSEUR     Moi aussi déçu. Depuis un moment. (Il sort le portefeuille) Moi faire toi content. (Il lui donne quelques billets) Quel âge as-tu?
L'ETRANGER (s'assit sur le banc et met les billets de côté) Trente-cinq. Toi?
LE PROFESSEUR     Je ne le sais plus. Quand on vit dans l'obscurité, on ne fait plus attention aux années.
L'ETRANGER Moi aussi vivre dans l'obscurité. (Le professeur le regarde) Dessous d'escalier. Sac de couchage. (Il rit)
LE PROFESSEUR     Moi c'était une métaphore. Métaphore! Tu sais ce que c'est?
L'ETRANGER Moi devine. Nom doux métaphore… Femme?
LE PROFESSEUR     Non…
L'ETRANGER (mettant la main à un demi-mètre au dessus du sol) Petite fille?
LE PROFESSEUR     Non, ce n'est pas une personne. Mais, au fond… (Son visage s'assombrit. Il fume, tousse)
L'ETRANGER Qu'est-ce qu'il y a?
LE PROFESSEUR     Tu ne peux pas comprendre.
L'ETRANGER Quand vous blancs triste à cause de l'amour, vous dites: «Tu ne peux pas comprendre». Peut-être que vous blancs pas comprendre, mais nous noirs comprendre très bien.
LE PROFESSEUR     On le voit sur mon visage, hein?
L'ETRANGER C'est important? Toi évacues énergies amères. Parle tranquille, moi écoute, Afrique lointaine. (Il lui fait signe de s'asseoir)
LE PROFESSEUR     C'est tellement banal que j'en pleurerai. (Il s'assit sur le banc)
L'ETRANGER Fume!
LE PROFESSEUR     Oui, je fume. (Il aspire, il tousse)
L'ETRANGER Toujours mieux encore!
LE PROFESSEUR     Oui, mieux. (Il tousse)
L'ETRANGER Qui est métaphore?
LE PROFESSEUR     Laisse tomber.
L'ETRANGER Moi curieux. Essaye de raconter à moi. Courage. (Il s'assit à son tour) Moi vu beaucoup, tu sais? Parle lentement lentement.
LE PROFESSEUR     Alors écoute lentement lentement.
L'ETRANGER Lentement lentement.
LE PROFESSEUR     Tu marches…
L'ETRANGER Oui.
LE PROFESSEUR     Ça c'est la métaphore : attention.
L'ETRANGER Attention.
LE PROFESSEUR     Tu marches, tu es désespéré, tu es achevé, ta vie ne vaut rien…
L'ETRANGER Vrai.
LE PROFESSEUR     Non pas vrai, métaphore. Il y a un mètre de boue, tu es pauvre, seul, tu penses à la mort…
L'ETRANGER Vrai, vrai.
LE PROFESSEUR     Non! Métaphore! Il y a quelque chose qui brille par terre. Tu ramasses cette chose, tu la regardes, ton cœur bat. Tu sais ce que c'est?
L'ETRANGER Non.
LE PROFESSEUR     Une pépite d'or.
L'ETRANGER C'est elle métaphore.
LE PROFESSEUR     Oui, c'est elle.
L'ETRANGER (avec un large sourire) Pépite d'or!
LE PROFESSEUR     Au milieu de la boue.
L'ETRANGER En Afrique il ne pleut pas beaucoup. (Il rit)
LE PROFESSEUR     (rit) Boue, pépite : que des métaphores. Compris? Je suis en train de devenir fou.
L'ETRANGER Bonne chose.
LE PROFESSEUR     Ma vie me dégoûte.
L'ETRANGER La mienne aussi. (Ils se regardent, silence)
LE PROFESSEUR     Excuse-moi. (L'étranger sourit et hausse les épaules) Tu as une femme? Tu as des enfants?
L'ETRANGER Ma femme morte. Mon village fffsssttthhh ! Guerre.
LE PROFESSEUR     Je suis désolé.
L'ETRANGER Y a un an. Mes enfants aussi, trois enfants. Deux petits garçons, une petite fille métaphore. Tous trois. Avec machettes. Toi sais ce que c'est machette? Ma mère vu tout. Puis elle aussi. Un mois après. Devenir fou bonne chose.
LE PROFESSEUR     Mon Dieu… comment fais-tu pour tenir?
L'ETRANGER Moi pas résiste. Moi vends marchandises. (Le professeur se lève et le regarde) Ce que moi sais toi sais pas. Ce que toi sais moi sais pas. Chaque homme a son désert où il meurt de soif tout seul. Ça a appris mon père.
LE PROFESSEUR     Ton père est en vie?
L'ETRANGER Mon père? (Il fait une geste vague comme pour indiquer quelque chose de loin dans le temps) Lui galope sur grand lac. Il poursuit Dieu qui fuie. Toi au contraire vivant!
LE PROFESSEUR     Vivant? Tais-toi. (Il marche de long en large) Moi j'ai vraiment une fille métaphore. Elle s'appelle Marie. Je l'aime de toutes mes forces. Avec les ongles, avec les dents, avec les pièces qui tintent dans ma poche. Tu entends? (Il secoue une poche de sa veste, on entend un tintement) Tin-tin, tin-tin! Eux aussi ils aiment Marie! Va le raconter. J'ai honte. Elle a une petite bouche… Tu connais les violons de la pensée? (L'étranger fait non de la tête) Mais comment, vous avez les plantes carnivores. Des plantes qui ont des dents. Des plantes qui ont un estomac et des intestins. Tu ne peux pas comprendre. Tais-toi. Je suis un monstre? D'après toi je suis un monstre? Tais-toi. Moi je veux la sauver. (Il rit bizarrement) Tu sais que je l'ai louée? Bien sûr, comme un pied-à-terre. Contrat de deux ans. Que personne la touche, sinon je le tue. Je suis un monstre? Tais-toi. Ça va mal finir, je le sens. Elle a deux petites épaules blanches…  Mon Dieu, je me fais pitié! Je l'ai dans la tête du matin au soir. Je suis consolé, je suis désespéré, je suis désespéré, je suis consolé. Jusqu'à quel point on peut résister? Cela ne m'était jamais arrivé, je ne pouvais pas l'imaginer. (Il élève la voix) Je ne pouvais pas l'imaginer! Il y a des règles, laisse tomber la morale, il y a des règles! On ne peut pas vivre sans règles! Même toi, tu sais? Tu es un nègre, souviens-toi, pas un noir. Tais-toi. Maintenant ils vous font tout beau, tout gentil, ils vous parlent de démocratie. Des hypocrites. Dans leur cœur tu es un sale nègre. Dans le mien aussi. Lave-toi. Compris? Tais-toi. Si vous vous égorgez entre vous c'est ma faute? Tais-toi! Si tu savais les petites mains qu'elle a… on dirait deux petits papillons blancs. Tu sais… ces petits papillons qui vont en zigzags le long des voies ferrées. Je suis en train de devenir fou. Je suis déjà devenu fou. Moi aussi je suis mort, avec  plusieurs o ronds. (Il rit, il aspire sans tousser) Je ne tousse plus. Comme chef ta tribu. C'est beau. Quelle heure est-il? Tais-toi. Je dois penser à Marie. Je dois la faire évader. De quelle façon? Je dois y aller. (Il enlève les lunettes) Je peux les garder?
L'ETRANGER Trente mille.
LE PROFESSEUR     Ah, oui. Bien sûr. C'est juste. Attends. (Il les met de nouveau, cherche dans son portefeuille) Je te fais content ? (Il lui donne un billet)
L'ETRANGER Oui, moi très content.
LE PROFESSEUR     Quel âge j'ai? (Il prend une pause absurde et ridicule)
L'ETRANGER Tu as beaucoup d'années passées. (Il cherche dans sa poche)
LE PROFESSEUR     Ah, elle est bonne celle-là. Tu te trompes, petit nègre. J'en ai à peine seize. Je les ai eus aujourd'hui. (Il rit) Félicite-moi. Je suis un petit garçon! Je quitte la maison. Adieu. Tais-toi. (Il se met en route)
L'ETRANGER La monnaie! (Il a dans la main des billets)
LE PROFESSEUR     Garde-la. Et garde aussi les briquets. Moi j'ai toute la vie devant moi. (Il sort)

L'étranger met les billets dans sa poche. Puis il prend les briquets, les regarde et les jette par terre. Il s'assit et reste immobile quelques instants. Puis il se lève, les ramasse lentement et se rassoit. Obscurité.
 



 

Dixième tableau

L'arrière boutique du magasin de la Maigre.
Nuit. La Maigre est au lit et a le sommeil agité. On entend la voix de Marie, comme en rêve. La Maigre lui répond en rêve, en bougeant.

LA VOIX DE MARIE  La Maigre, apporte-moi des bas en soie.
LA MAIGRE  Bien.
LA VOIX DE MARIE  La Maigre, apporte-moi des fleurs jaunes.
LA MAIGRE  Bien.
LA VOIX DE MARIE  La Maigre, apporte-moi un bracelet.
LA MAIGRE  Bien.
LA VOIX DE MARIE  La Maigre, apporte-moi du vernis à ongles.
LA MAIGRE  Bien.
LA VOIX DE MARIE  La Maigre, apporte-moi du parfum.
LA MAIGRE  Bien.
LA VOIX DE MARIE  A la lavande. Non! Au jasmin.
LA MAIGRE  Bien. Promis.
LA VOIX DE MARIE  La Maigre, apporte-moi une ceinture dorée.
LA MAIGRE  Bien.
LA VOIX DE MARIE  La Maigre, apporte-moi un soutien-gorge noir.
LA MAIGRE  Bien.
LA VOIX DE MARIE  Mais un petit, tu connais mes mensurations.
LA MAIGRE  (sourit) Oui, je les connais.
LA VOIX DE MARIE  Tu dois dire bien.
LA MAIGRE  Bien.
LA VOIX DE MARIE  La Maigre, apporte-moi des abricots.
LA MAIGRE  Bien.
LA VOIX DE MARIE  Je veux devenir blonde.
LA MAIGRE  (sourit) Bien. Promis
LA VOIX DE MARIE  (furieuse) Apporte-moi un coquillage pour entendre la mer ! Mais pas une mer tranquille, je veux une mer en pleine tempête! Et je veux quelqu'un qui hurle sur le pont! Apporte-moi un grand coquillage noir. Dépêche-toi, la Maigre!
LA MAIGRE  (agitée) Bien.
LA VOIX DE MARIE  Apporte-moi un mousse, ou plutôt, un maître, qui m'aide à m'enfuir sur une chaloupe et il n'y aura pas de mers où vous pourrez me retrouver et ni d'île, parce que mon île disparaît quand on voit quelqu'un arriver et refait surface quand vous êtes partis et nous rions tous de vous, même les poissons qui ne sont pas muets comme on dit. Ils parlent et rient, et comment ! Tu ne les entends pas les rires des poissons? (On entend son rire)

La Maigre se réveille et avec un cri se relève, assise sur le lit, haletante. Obscurité.
 



 

Onzième tableau
 

La chambre de Marie.
Nuit. Le rideau tiré cache le lit. On sonne à la porte. Une sonnerie brève. Nicolas vient de la cuisine. De la porte entrouverte parviennent les sons d'un match de boxe à la télé. Nicolas va ouvrir. Le professeur se trouve sur le pas de la porte.

NICOLAS Voyez qui voilà. A cette heure.
LE PROFESSEUR     Vous me faites entrer? (Nicolas le laisse passer. Le professeur entre et regarde autour de lui. Il tend l'oreille vers la porte de la cuisine qui est entrouverte, et que Nicolas ferme complètement. Les sons de la télé baissent) Poids lourd?
NICOLAS Vous aimez la boxe?
LE PROFESSEUR     A une époque je suivais. Et Marie?
NICOLAS Marie, Marie, Marie… (Il montre le rideau comme pour dire «elle est là derrière». Le professeur lui tend une enveloppe)
LE PROFESSEUR     Voilà. Vérifiez.
NICOLAS (il compte l'argent) Comment de nuit? (Le professeur fait un geste comme pour dire « Des complications ». Nicolas met l'enveloppe dans sa poche) Maintenant dehors.
LE PROFESSEUR     Je voudrais la saluer.
NICOLAS Demain.
LE PROFESSEUR     Maintenant.
NICOLAS Elle dort.
LE PROFESSEUR     Ça fait des jours que je ne la vois pas. (La porte de la cuisine s'ouvre un peu)
LA VOIX DE LA MERE (tout doucement) Nicolas…
NICOLAS Ferme. (La porte se referme. Nicolas écarte le rideau brusquement. Marie se lève d'un seul coup) On te demande. Faites vite, professeur. Cinq minutes. (Il entre dans la cuisine)
LE PROFESSEUR     (excité) Pardonne-moi, petit ange. Je suis obligé de te réveiller. (Marie se rallonge en gémissant) Ecoute-moi, j'ai une bonne nouvelle. Demain nous fuyons. Tout est prêt. Tu m'entends? Mais tu dors. (Il la soulève délicatement. Marie écoute avec peine) Je t'ai acheté des chaussettes et un châle. Et un bracelet. Tu m'écoutes ? Tu dors? (Il la secoue légèrement) Tu es réveillée ?
MARIE  Oui…
LE PROFESSEUR     Tu dois bien m'écouter.
MARIE  Oui… (Elle dodeline les yeux fermés)
LE PROFESSEUR       Ouvre les yeux. (Marie ouvre avec peine les yeux. Le professeur la lâche et entre dans la salle de bain. Marie retombe. On entend l'eau du robinet couler. Après quelques instants le professeur rentre avec un verre d'eau) Réveille-toi. (Il lui jette l'eau du verre à la figure. Marie se secoue en gémissant) Pardonne-moi. Tu dois m'écouter. Tu m'écoutes?
MARIE  Tu m'as complètement mouillé…
LE PROFESSEUR     Chut! Je t'emmène de cet endroit. Nous fuyons tous les deux. Nous sommes riches. Regarde. (Il lui montre un paquet de billets) J'ai hypothéqué la maison. (Il le remet dans sa poche) Je t'ai acheté des vêtements et des chaussures. Tu sais ce que ça veut dire hypothéquer? Je te libère. Regarde. (Il sort d'une des poches de son pantalon des pinces) On coupe la chaîne. (Il passe les pinces sous le matelas) Personne ne doit les voir. Tu as compris? Tu t'en vas de cette chambre. Tu n'es plus morte.
MARIE  Et où je vais?
LE PROFESSEUR     Où tu veux. Choisis l'endroit et je t'y emmène.
MARIE  Tu m'emmène ?
LE PROFESSEUR     Où tu voudras. Au bout du monde.
MARIE  Emmène-moi à la mer.
LE PROFESSEUR     A la mer? Quelle mer?
MARIE  La plus proche.
LE PROFESSEUR     Très bien, je t'emmène à la mer. Attention: on dira que tu es ma fille. Souviens-toi: tu es ma fille. Je t'ai acheté un sac à dos.
MARIE  De quelle couleur?
LE PROFESSEUR     Lilas. Tu aimes lilas?
MARIE  Je préfère jaune.
LE PROFESSEUR     J'irai le changer.
MARIE  Je pourrai emporter mes livres avec moi?
LE PROFESSEUR     Bien sûr.
MARIE  Même l'atlas?
LE PROFESSEUR     Il est très lourd.
MARIE  Il y a tous les trajets! Regarde! (Elle ouvre l'atlas)
LE PROFESSEUR     Bien, l'atlas aussi.
MARIE  Qui a fait cette mer?
LE PROFESSEUR     Les géographes.
MARIE  Qui sont les géographes?
LE PROFESSEUR     Ce sont des hommes qui vont de par le monde pour mesurer les mers et les montagnes, les fleuves et les plaines… et après ils en font le dessin.  (Marie est admirative) Je t'ai aussi acheté une brosse à dents, du dentifrice et une lime à ongles.
MARIE  Mais moi mes ongles je les ronge.
LE PROFESSEUR      Si tu veux devenir une demoiselle tu dois arrêter. Tu es contente de t'enfuir?
MARIE  Oui.
LE PROFESSEUR     Personne ne doit le savoir. Tu comprends? Tu es réveillée?
MARIE  Oui.
LE PROFESSEUR     Ni ton père, ni ta mère, ni la Maigre.
MARIE  Oui. (Le professeur pose une main sur son ventre) Tu l'as dit à ta femme?
LE PROFESSEUR     (il se lève, marche) Je n'ai pas de femme. Il faut écraser à coup de masse les marches de la maison, comme ça on ne peut pas revenir en arrière. Nous vivrons dans une tente.
MARIE  Comme les bédouins?
LE PROFESSEUR     Tu es déjà allée en Afrique? Moi non. Je n'ai jamais été au Tibet. Ni au Pérou, ni en Australie, ni dans les Iles Vierges… je ne connais pas le monde, je ne sais rien. (Il sort un paquet de cigarettes) Tu fumes?
MARIE  Tu fumes toi?
LE PROFESSEUR     J'ai commencé hier. J'en fume déjà vingt par jours. J'y vais très fort. (Il allume une cigarette, aspire, tousse) Tu es prête?
MARIE  Prête?
LE PROFESSEUR     Pour fuir.
MARIE  Maintenant?
LE PROFESSEUR     Mais non, maintenant il y a ton père. Demain. Quand il sera dehors. Ton père sort de la maison à trois heures, quand il ouvre le tripot.
MARIE  La Maigre nous voit.
LE PROFESSEUR     Les maraîchers ouvrent à quatre heures. Je serai là à trois heures et quart. A cette heure-là la Maigre se repose dans l'arrière boutique. J'ai tout étudié. Tu es très belle, échevelée comme ça. (Il l'embrasse sur le front puis timidement sur la bouche) Tu es une fleur.
MARIE  De quelle couleur?
LE PROFESSEUR     Quelle question! Jaune. (Ils rient à voix basse) Je t'apporterai un jean, un tee-shirt et des tennis. Tu devras vite t'habiller, compris? Très vite. (Il fume, tousse, et éteint sa cigarette) Tu as peur?
MARIE  Mon père nous suit.
LE PROFESSEUR     Ils ne nous trouverons jamais, jamais. Tu es pâle? Je t'ai apporté du goûter. (Il sort quelques biscuits, qu'il pose sur la table de nuit) Maintenant je dois partir. Dis-moi quelque chose. Tu es contente de t'enfuir avec moi?
MARIE  Oui capitaine Samson. Je t'aime, capitaine. (Elle le prend dans ses bras et l'embrasse, puis elle se détache de lui et se découvre la poitrine)
LE PROFESSEUR     Qu'est-ce que tu fais?
MARIE  Touche-moi. (Le professeur détourne le regard)
LE PROFESSEUR     Je t'en prie, rhabille-toi.
MARIE  Je veux être ta femme. (Elle prend sa main et la pose sur sa poitrine) Je suis la femme du capitaine. (Le professeur tremble) Pourquoi tu trembles?
LE PROFESSEUR     J'ai honte. (Il retire sa main et tourne la tête)
MARIE  Alors regarde-moi dans les yeux. Tu peux me regarder dans les yeux même si je suis déshabillée. (Le professeur la prend dans se bras, désespéré)
LE PROFESSEUR     Parfois nous avons l'impression d'avoir entre les mains quelque chose de grand…
MARIE  Si c'était un fleuve, quel fleuve ce serait?
LE PROFESSEUR     Le Mississipi.
MARIE  Avec les bateaux qui transportent le blé?
LE PROFESSEUR     Blé, coton, café… toute la bonté de Dieu. Mais de toute cette bonté de Dieu on ne touche même pas un épi. Pas un épi pour nourrir les bestioles affamées. (Ils demeurent les bras enlacés)
MARIE  Je suis une bestiole moi?
LE PROFESSEUR     Quand un jour je serai mort ma bouche continuera à s'ouvrir et à se fermer pendant encore des mois et des années. Moi je serai déjà poussière et ma bouche continuera à s'ouvrir et à se fermer. Tous les morts de l'au-delà me gronderont: «Tu veux arrêter avec cette bouche?»… Mais je ne pourrai jamais m'arrêter, ma bouche continuera à s'ouvrir et à se fermer pour l'éternité. Et tu sais pourquoi? A cause de la tourmente, à cause de la peine de n'avoir pas réussi à trouver les mots… avec lesquelles j'aurai pu t'expliquer cette chose si belle, si mystérieuse… qui s'envole avec le vent… à chaque fois que je te vois.
MARIE  Quelle chose?
LE PROFESSEUR     On ne peut pas le dire.
MARIE  Si c'était un continent lequel ce serait?
LE PROFESSEUR     L'Atlantide.
MARIE  L'Atlantide? Je ne le connais pas.
LE PROFESSEUR     Parce qu'il n'existe plus. Il est submergé. Et peut-être qu'il n'a jamais existé. (Il l'embrasse trois fois sur le visage) Pardonne-moi. Pardonne-moi. Pardonne-moi. (Il lui couvre la poitrine, il s'éloigne d'elle)
MARIE  (malicieuse) Tu sais que tu es vraiment ennuyeux comme mari? (Ils rient)
LE PROFESSEUR     Chut!!! Ennuyeux, tu dis? Fais attention. Tu vas voir maintenant. (Il sort de sa poche les lunettes de soleil et les met) Hop-là. Je suis encore ennuyeux? Hein? (Il écarte les jambes, une main sur la hanche) Je suis comment ? (Marie rit) Je suis drôle?
MARIE  Non.
LE PROFESSEUR     Tu as ri.
MARIE  Et ta femme tu ne lui dis pas au revoir?
LE PROFESSEUR     Je ne suis pas marié. Je n'ai jamais été marié. Je n'ai pas de maison. Je dors dans la voiture. Vraiment. Ça fait deux nuits que je dors dans la voiture. Fais-moi un sourire. (Marie sourit, le professeur la prend encore dans ces bras, Marie répond à l'étreinte, les lunettes du professeur tombent)
MARIE  C'est maintenant que tu pars.
LE PROFESSEUR     Oui, c'est mieux. Avant que le match de boxe finisse.
MARIE  Tes lunettes doivent être tombées. (Elle les lui tend)
LE PROFESSEUR     Fais voir. (Il les met à Marie) Elles sont trop grandes pour toi. Tu es tendre.
MARIE  Je veux me regarder. (Elle va dans la salle de bain. Elle réapparait) Elles me plaisent.
LE PROFESSEUR      Il y en a de belles. Rouges, roses. Même jaunes. (Il les remet dans sa poche) Nous prendrons l'avion.
MARIE  Non. Le bateau.
LE PROFESSEUR     D'accord, le bateau. Maintenant écoute-moi bien, c'est la chose la plus importante, écoute-moi bien. Demain à trois heures et quart tu ouvres cette porte-là. (Il lui montre la porte d'entrée)
MARIE  Moi je t'ouvre?
LE PROFESSEUR     Je ne peux quand même pas sonner!
MARIE  La chaîne n'arrive pas jusqu'à la porte.
LE PROFESSEUR     Tu dois rompre la chaîne. Je t'ai apporté les pinces pour ça. Dès que ton père sera sorti tu dois la rompre. Tu sais comment on fait, n'est-ce pas? Tu prends un maillon. Tu as vu comment fait ton père. (Il prend les pinces) Soulève le pied. (Marie soulève le pied qui est attaché avec la chaîne) Comme ça, tu vois? Là. Et tu serres. De toutes tes forces. Tu sentiras que le métal cède. Et là tu fais passer l'autre maillon.
MARIE  Je ne sais pas si j'y arrive.
LE PROFESSEUR     Tu dois y arriver autrement tu n'arriveras pas à la serrure.
MARIE  Romps-la toi. Maintenant.
LE PROFESSEUR     Ton père s'en apercevra. Non, toi attends demain, qu'il sorte. Tu as un quart d'heure. Elles sont très emmêlées. (Il soupèse la chaîne) Elle est assez légère, tu y arriveras. Pense qu'on s'enfuit et tu y arriveras.
MARIE  (elle serre les pinces) Oui.
LE PROFESSEUR     Que ta mère n'entende pas. Maintenant dors.
MARIE  Je ne peux plus dormir.
LE PROFESSEUR     Moi non plus. (Il s'approche de la porte) Les pinces!
MARIE  Les pinces?
LE PROFESSEUR     Cache-les. (Marie remet les pinces sous le matelas) Pousse-les plus vers le milieu. (Marie pousse les pinces vers le milieu du lit. Le professeur met une cigarette dans sa bouche)
MARIE  Comme ça?
LE PROFESSEUR     Plus, plus. (Il allume la cigarette mais se brûle, son briquet tombe, il se penche pour le ramasser, tousse. Il est très maladroit. Marie rit, un bras sous le matelas. Le professeur rit aussi) Maintenant arrête de pousser, sinon elles vont tomber de ce côté. (Ils rient encore. La porte de la cuisine s'ouvre, le professeur sort très vite en refermant la porte derrière lui. Nicolas apparait, accompagné des sons du commentaire du match de boxe. Marie a encore le sourire aux lèvres)
NICOLAS Pourquoi tu ris?
MARIE  Il fume.
NICOLAS (il renifle l'air) Le professeur fume. (Il rit) Tu es en train de me le ruiner, Marie! (Il rit plus fort. Marie rit aussi) Tu n'as plus sommeil?
MARIE  (tout à coup sérieuse) Non, j'ai vraiment sommeil. (On entend le gong qui indique la reprise du match)
NICOLAS Retourne te coucher, allez. (Il entre dans la cuisine et referme la porte. Maria d'un coup donne des coups de poing dans l'air avec beaucoup de force: elle est drôle et tendre. Puis elle prend le miroir sur la table de chevet et s'assit par terre, dos au lit)
MARIE  (elle parle au miroir) Romero l'avait dit avant de partir: «Cette goélette n'ira pas loin, nous devons nous préparer dès maintenant au naufrage».  Ainsi nous avons chargé sur les épaules deux sacs de galettes et un baril d'eau et puis une caisse de merluche et quelques formes de fromage que la maman de Romero avait affiné pour nous et nous les avons mis dans la chaloupe, bien couverte avec un sac de toile. Nous avons emmené aussi avec nous douze marins de Singapour qui se trouvaient là par hasard dans l'île de la Barbade et nous avons emmené aussi un très beau canarie chanteur parce que les canaris chanteurs chantent de l'aube au coucher du soleil et maintient l'équipage joyeux et si tu leur donne un morceau d'anchois ils chantent encore plus longtemps. Et ainsi nous appareillons le soir de ce 14 octobre. Vers minuit Romero, sentant que le vent se renforce au fur et à mesure que la lune monte, il cale sur sa tête le grand chapeau que je lui ai offert à Marseille et dit à tout le monde de se préparer pour le naufrage. Lui avait l'âme en peine pour moi, parce que j'attendais un enfant et que peut-être si c'était un garçon nous l'appellerions Domingo ou Asunción si c'était une fille. Tout à coup, la goélette prend le vent et la voile du mât arrière, qui est carrée, bat deux fois, se déchire et s'envole au loin, alors que le mât avant s'écrase sur le pont avec fracas. Alors Romero court à l'avant pour faire appuyer la goélette et hurle: «Appuyez, appuyez!» comme on fait avec les mules, mais juste à ce moment-là notre petit vaisseau se trouve sur la cime d'une vague qui est haute comme le mont Venda et nous nous abattons si fort que nous ne pouvons plus nous redresser et tout de suite une onde traître nous percute par derrière et la goélette prend tellement l'eau que chaque coup frappe comme des coups de fouet et le grand chapeau de Romero s'envole au loin et les douze marins de Singapour se sont noyé sans dire un mot. Alors Romero qui a les bras longs me prend héroïquement par la taille et me met dans la chaloupe en disant: «Pense à notre enfant» et la chaloupe coule dans la mer et je me retrouve naufragée dans le noir, mais par chance même Romero a plongé avec talent et maintenant il nage en silence sous la lune et nous voyons de loin la goélette qui monte, monte et semble immobile dans l'air, mais c'est un mirage parce que tout de suite après il y a une vague très sombre qui l'engloutit comme une grande langue, et elle coule au fond de cette gorge, avec le mât arrière coincé dans les remous de la mer. Dans la deuxième moitié du naufrage, nous naviguons pendant trois mois dans la bonace parce que la mer est faite ainsi, tout ou rien, sur cette petite chaloupe, en mangeant de la merluche et du fromage et en buvant de l'eau du baril et comme l'enfant bouge déjà, je dis à Romero: «Touche comme il donne des coups de pied » mais Romero est triste parce qu'il a perdu son grand chapeau et mois aussi je suis triste parce que je repense au canarie chanteur qui s'est surement noyé, parce qu'avec toute cette peur de mourir je l'ai cruellement oublié. Ainsi pendant trois mois, nous avons été très tristes dans la bonace, jusqu'à ce que le marchand Brigida nous ait repêché un samedi au large des Hybrides, mais même maintenant que Domingo a deux ans je pense au canarie chanteur et Romero pense à son grand chapeau et ça c'est la véritable histoire de mon deuxième naufrage.

Obscurité.
 



 

Douzième tableau
 

La tente de la voyante.
Nuit. La voyante, assise à la petite table, consulte la boule. La même lumière douce passe par l'ouverture derrière elle. La femme du professeur est assise en face d'elle.

LA VOYANTE Je n'arrive pas à lire. Il y a des signes confus.
L'EPOUSE     Encore du vent?
LA VOYANTE Non, on ne dirait pas.
L'EPOUSE     Dites-moi la vérité.
LA VOYANTE La vérité va, la vérité vient. (Tout à coup plus fébrile) Maintenant je vois. Oui.
L'EPOUSE     Alors ?
LA VOYANTE Des ruines. De l'herbe sur les ruines. Des ruines antiques. De l'herbe haute. Très haute.
L'EPOUSE     Quelqu'un?
LA VOYANTE Personne. Voilà. Plus bas. D'autres ruines.
L'EPOUSE     Des ponts détruits
LA VOYANTE On ne peut pas lire. Des ruines récentes. De la poussière. Oui! Une ombre.
L'EPOUSE     Dans ma rancune, il y a une ombre.
LA VOYANTE (se laisse tomber sur le dossier, la tête baissée) Je ne vois plus.
L'EPOUSE     Cette petite.
LA VOYANTE (elle lève la tête) Vous l'avez trouvée?
L'EPOUSE     Oui.
LA VOYANTE Vous n'auriez pas dû.
L'EPOUSE     Nous sommes tous malheureux dans cette histoire. Cherchez encore.
LA VOYANTE (elle se repenche avec peine sur la boule) Il y a une longue échelle. Longue et droite.
L'EPOUSE     Qu'est-ce que ça veut dire?
LA VOYANTE Chute. Précipice.
L'EPOUSE      Mort?
LA VOYANTE C'est possible. On ne peut que descendre.
L'EPOUSE     Mon Dieu.
LA VOYANTE (lève la tête) Pourquoi tremblez-vous?
L'EPOUSE     J'ai prévenu la police.
LA VOYANTE La police ! (L'Epouse se met les mains sur la figure)
L'EPOUSE     Ça fait deux nuits qu'il n'est pas rentré à la maison.
LA VOYANTE Il sera arrêté.
L'EPOUSE     C'est une enfant. Je l'ai fait pour elle.
LA VOYANTE Toujours des vengeances. (L'Epouse pleure. On entend une plainte étrange. L'Epouse relève la tête) Pourquoi êtes-vous revenue me voir?
L'EPOUSE     J'ai besoin de savoir. (La voyante sourit) Pourquoi riez-vous ? Ceux qui viennent vous voir demandent de l'aide.
LA VOYANTE Pauvres fous. (Elle se lève) Moi j'ai fini.
L'EPOUSE     Parlons encore.
LA VOYANTE Cherchez votre mari. Peut-être qu'on ne l'a pas encore arrêté.
L'EPOUSE     Vous n'avez rien d'autre à me dire?
LA VOYANTE Tout se mue en rien.
L'EPOUSE     Des énigmes, des énigmes! Dites-moi quelque chose de vrai, quelque chose que je peux toucher de mes mains.
LA VOYANTE Vous voulez voir ce qu'il y a derrière cette tente? Dites oui et je vous ouvrirai. (Elle tend le bras vers le lien de fermeture derrière elle. Elles se regardent en silence)
L'EPOUSE     Non. (Rapidement, elle lui fait un chèque qu'elle laisse sur la table) Je croyais que les devins étaient heureux.
LA VOYANTE Vous vous souvenez du chemin?
L'EPOUSE     Oui. Le réverbère. Il fait trop sombre ici. (Elle part, puis se tourne) Je ne reviendrai plus. (Elle part de nouveau, puis se tourne de nouveau) Et si j'avais dit: «Ouvrez»?

Un autre regard en silence. La voyante tend le bras vers le lien de l'ouverture derrière elle mais l'Epouse se retourne, se met en route très vite et sort. Obscurité.
 



 

Treizième tableau

La chambre de Marie.
Début d'après-midi. La chaîne pend du lit. Les pinces sont par terre. La porte d'entrée est entrouverte et après quelques instants elle s'ouvre. Le professeur apparait, il entre circonspect, sur la pointe des pieds. Il a dans une main un attaché-case et un sac à dos jaune, remplit. Il referme la porte silencieusement et avec une attention spasmodique. Il regarde autour de lui, appelle Marie à voix basse. Silence. Il regarde autour de lui, pose le sac à dos et la valisette sur le lit, il est un peu agité. Il appelle encore une fois puis se dirige d'un pas rapide vers la porte de la salle de bain. Il l'ouvre, regarde à l'intérieur et referme. Il halète. Il appelle encore Marie. Il fait quelques pas à droite, à gauche, sans aucun sens. Il est silencieusement désespéré. Tout à coup le rire de Marie parvient d'en-dessous du lit. Le professeur est incrédule. Marie, qui rit toujours, sort en roulant d'en-dessous du lit. Couchée par terre, elle bouge les jambes de façon forcenée, comme  si elle pédalait. Pendant ce temps la porte de la cuisine s'ouvre légèrement.

LA VOIX DE LA MERE Marie… (Marie arrête de rire. Le professeur est pétrifié) Depuis quand est-ce que tu ris?... (Marie ne répond pas. Un silence, puis la porte se referme lentement. Tout de suite après, Marie se lève et se jette sur le sac à dos)
LE PROFESSEUR     Je vais avoir une crise cardiaque. (Marie rit) Encore un peu et je vais frôler la crise cardiaque. Tu veux ma mort?
MARIE  C'est la première blague de ma vie. (Elle rit encore)
LE PROFESSEUR     Vas-y doucement.
MARIE  Maman ne peut pas entrer, papa lui a interdit. Elle peut passer que le matin, quand elle descend faire les courses. Mais moi, je dois rester derrière le rideau qui doit être fermé. (Elle ouvre le sac à dos d'où elle sort un jean, un petit pull, une paire de chaussettes et une paire de tennis. Contente, elle regarde ses nouveaux habits)
LE PROFESSEUR     Ils te plaisent?
MARIE  (Elle caresse le sac à dos, en sortant des culottes et un soutien-gorge, à la vue desquels le professeur détourne la tête embarrassé) Tant de choses!
LE PROFESSEUR     Tout est pour toi. (Marie passe sa tête dans le pull, puis s'arrête et rit encore) Qu'est-ce que tu as?
MARIE  J'ai envie de rire! (Le professeur est très nerveux, il regarde par la fenêtre dans la rue) De la joie! Là qu'est-ce qu'il y a? (Elle montre l'attaché-case)
LE PROFESSEUR     L'argent de l'hypothèque. Je n'ai pas suffisamment confiance pour les laisser dans la voiture. Dépêche-toi!
MARIE  Attends. (Elle finit de mettre le pull, puis ramasse tous ses livres, l'atlas compris, et les fourre dans le sac à dos qui est maintenant vide)
LE PROFESSEUR     Le jean!
MARIE  Il n'y en avait pas de jaune?
LE PROFESSEUR     Tu voulais tout en jaune? Allez, habille-toi!
MARIE  (met le jean pendant que le professeur tient par les extrémités pour l'aider) Il est trop grand.
LE PROFESSEUR     Tu dois manger plus. Les chaussures, plus vite!
MARIE  (mettant les chaussettes) Tu as eu peur?
LE PROFESSEUR      Oui. (Petit rire de Marie) J'aurai pu mourir. Dépêche-toi.
MARIE  (met les chaussures) Une, deux. Elles sont légères! Trois. (Elle se lève, prend une pause malicieuse) Comment je suis?
LE PROFESSEUR     Tu es très belle. Allez, allons-y. (Il empoigne l'attaché-case) Dis au revoir.
MARIE  (refermant le sac à dos) A qui?
LE PROFESSEUR     A ta prison. (Marie est immobile pendant un instant mais ne dit rien. Tout à coup, elle prend le sac à dos, le fait tourner en l'air. Puis elle se dirige rapidement vers la porte. Le professeur l'arrête) Si quelqu'un te demande qui tu es, qu'est-ce que tu lui réponds ? (Marie ne parle pas) Qui es tu? (Marie ne parle pas) M-a fi-ll-e.
MARIE  Ta fille. (Un bref silence, puis Marie sort en courant suivie par le professeur. Dans les escaliers, on entend son rire. Puis un silence. L'instant d'après la fillette rentre, va à la table de chevet, ouvre le tiroir et prend le miroir. Elle est sur le point de sortir, elle s'arrête, retourne à la table de chevet, empoigne la clochette et la fait sonner violement. Puis elle sort en courant en refermant la porte derrière elle. La porte de la cuisine s'ouvre à peine)
LA VOIX DE LA MERE Marie?... (Un silence) Qu'y a-t-il?...

Silence. La porte de la cuisine se referme lentement. Obscurité.
 



 

Quatorzième tableau
 

Une petite place.
Début d'après-midi. Au centre de la petite place, debout sur un cube en bois vernis blanc, parfaitement immobile, un mime de rue : vêtu de draps blancs, le visage maquillé en blanc, il a pris une pose qui fait penser à un oiseau qui vole. Au pied du cube, il y a un chapeau pour les dons. Une vieille femme regarde le mime émerveillée. Marie avec son sac à dos et le professeur avec son attaché-case entrent, avec la marche rapide de ceux qui sont en fuite.

MARIE  Regarde! (Elle s'arrête pour regarder le mime)
LE PROFESSEUR     C'est un mime. On y va, allez.
MARIE  Ce n'est pas une statue? (Le mime change de position, il a vraiment l'air de voler)
LE PROFESSEUR     C'est un homme qui fait la statue.
MARIE  Oh… il vole!
LE PROFESSEUR     Allez, viens.
MARIE  Attends. (Au mime) Qui t'as appris à voler?
LA VIEILLE Il ne peut pas te répondre. (Elle sort de son sac à main quelques pièces)
MARIE  Pourquoi?
LA VIEILLE Les mimes ne parlent pas.
MARIE  Ils sont muets?
LA VIEILLE Non. Mais ils ne parlent pas.
MARIE   Comment cela?
LA VIEILLE Je ne sais pas. Je ne sais pas, il en a toujours été ainsi. (Elle laisse tomber les pièces dans le chapeau) Moins on parle, meilleur on est. (Elle sort)
LE PROFESSEUR    Allez, on y va.
MARIE  Attends. (Au mime) Tu sais où est la mer? (Le mime, toujours en volant, montre une direction) Par là? (Au professeur) Nous nous sommes trompés de chemin!
LE PROFESSEUR    Mais comment ça trompé? Nous devons aller à la voiture. Allez, dépêche-toi. Après je t'emmène à la mer. (Il la prend par la main et la tire)
MARIE  On ne lui offre pas de pièces?
LE PROFESSEUR    Très bien. Voilà. (Il donne mille lires à Marie qui les laisse tomber dans le chapeau, puis il entraîne la jeune fille vers la sortie pendant que trois jeunes entrent de l'autre côté)
MARIE  Salut, le mime! (Le mime, élégant dans son vol, lui fait salut des deux mains) Toi tu le sais pourquoi les mimes ne parlent pas? (Pendant qu'ils sortent, on entend la voix du professeur qui répond: «Je ne sais pas»)
PREMIER JEUNE   Et toi tu le sais pourquoi les mimes ne parlent pas?
DEUXIEME JEUNE   Mais qu'est-ce que ça veut dire mime, merde?
TROISIEME JEUNE Mime? Momie? Mémo? Mimi? (Il fait le tour du cube, mais à une certaine distance) D'où tu sors? Mais t'es qui toi? Qu'est-ce que tu veux, merde? T'es qui?
DEUXIEME JEUNE    C'est un oiseau, tu ne vois pas?
TROISIEME JEUNE   Quelle race d'oiseau?
DEUXIEME JEUNE    Une race qui ne parle pas.
TROISIEME JEUNE   Moi je dis qu'elle parle. On parie? (Il s'approche du cube)
DEUXIEME JEUNE    Vas y doucement, qu'il s'envole pas!
PREMIER JEUNE    Il ne peut pas voler, c'est une caille! (Il sautille sur la scène) Squack! Squack!
TROISIEME JEUNE  Salut, le mime! (Il donne un coup de pied dans le cube. Le mime fait un petit saut et rejoint les mains comme pour dire: «S'il vous plaît…»)
PREMIER JEUNE   Squack! Squack! (Il sautille et rit)
DEUXIEME JEUNE   Il n'a pas de langue!
TROISIEME JEUNE (il donne un autre coup de pied, qui bascule. Le mime est apeuré) Parle, bâtard!
PREMIER JEUNE   (rit et avance en battant des bras) Squack! Squack! Squack!
TROISIEME JEUNE  Descends. (Il tire le mime par le drap, lui faisant perdre l'équilibre et l'obligeant à descendre à terre) Fais-moi entendre le son de ta voix.
DEUXIEME JEUNE   Espèce de taré, il est en train de nous provoquer!
TROISIEME JEUNE  C'est sûr, il est en train de nous provoquer.
PREMIER JEUNE   (il fouille dans le chapeau) Pas mal, pas mal! Merci, très gentil! (Il met dans sa poche la recette du mime, qui va vers lui les bras écartés, comme pour dire: «Laissez-moi ma recette».  Le deuxième jeune derrière lui, l'immobilise)
DEUXIEME JEUNE   Où crois-tu aller?
TROISIEME JEUNE  Tu ne vas pas nous avoir, t'as compris?
PREMIER JEUNE   Au fait… elle est ouverte la chasse?
DEUXIEME JEUNE   Bien sûr qu'elle est ouverte!
TROISIEME JEUNE   (il donne une gifle au mime) La bouche est faite pour parler!
PREMIER JEUNE   Tu n'aurais pas dû faire ton nid ici!
TROISIEME JEUNE  T'es qui? Putain qu'est-ce que tu veux? (Il lui donne une autre gifle)
DEUXIEME JEUNE   Tu ne nous connais pas, la caille! (Il lui donne une gifle)
PREMIER JEUNE      Essaye de dire maman. Maman, ma petite maman! (Il lui donne une gifle)
TROISIEME JEUNE  (il hurle) Parle! (Tous les trois le percutent, toujours plus excités et féroces. Pas un gémissement ne sort de la bouche du mime) Ça suffit. Fait voir les plumes. (Il le soulève par la peau du cou. Le visage du mime est un masque de sang)
DEUXIEME JEUNE   Quelles belles couleurs!
PREMIER JEUNE   Une caille à la broche!
TROISIEME JEUNE  Avec les trippes ou sans? (Il soutient le mime par les bras qui sont ouverts comme des ailes)
DEUXIEME JEUNE   Les tripes on les donne au chat.
PREMIER JEUNE   Il y a un chat, ici? Minou minou minou! (Il sort un couteau)
DEUXIEME JEUNE   Nous avons à faire, allez.
PREMIER JEUNE   J'y vais?
TROISIEME JEUNE  Vas-y!
PREMIER JEUNE   Hop! Hop! (Il touche le mime de deux coups de couteau. Puis il rit de manière hystérique. Le mime tombe à terre en silence. Une tache de sang s'élargit sur son corps déformé, maintenant il a vraiment l'air d'un petit oiseau. Il y a un long silence)
DEUXIEME JEUNE    Hop. (Un autre silence)
PREMIER JEUNE   Il sera en retard ce soir ce garçon. (Il rigole encore)
TROISIEME JEUNE  On y va  ?
PREMIER JEUNE   Attends. (Il prend le cube et le pose, renversé, sur le cadavre qui disparait dessous. Puis il monte dessus et feint de voler) La mer est par là! Et la merde est partout! (Ils rient. Le premier jeune descend, ramasse le chapeau des dons par terre et le pose sur le cube) Salut à la caille! Gar-de à vous! (Tous les trois saluent en portant la main à la visière, puis courent subitement vers la sortie. Après quelques pas, ils s'arrêtent d'un coup et se retournent pour regarder le cube en silence)
TROISIEME JEUNE  Il lui suffisait de dire maman.

Obscurité.
 



 

Quinzième tableau
 

La chambre de Marie.
Soir. La chambre est sans dessus-dessous. Nicolas et la Maigre parlent et hurlent en faisant des mouvements désarticulés.

LA MAIGRE Marie!
NICOLAS Trouve-la! Trouve-la! Trouve-la! Trouve-la!
LA MAIGRE Je la trouve, je la trouve. Marie!
NICOLAS Tais-toi.
LA MAIGRE Crève.
NICOLAS Tais-toi!
LA MAIGRE Marie!
NICOLAS Qui l'a envoyé la lettre anonyme à sa femme? Tout à commencé avec ça, avec ta jalousie!
LA MAIGRE Cette homme-là me dégoûte. Toi aussi.
NICOLAS Tu la vois cette chaîne?
LA MAIGRE Pourquoi, il y a une chaîne ici ?
NICOLAS Je t'y attacherai toi, si tu ne la trouves pas !
LA MAIGRE Appelle la police, espèce de porc! On t'a enlevé ta petite! (On sonne à la porte. Après une brève hésitation, Nicolas se précipite pour ouvrir. Sur le seuil, Edmond. D'instinct, Nicolas cherche à refermer la porte mais Edmond le repousse. Corps à corps. La Maigre en profite pour filer en douce)
EDMOND Je viens après, la Maigre. (Il lui crie après) De la part de Bristol. (Il pousse Nicolas à l'intérieur, en refermant la porte derrière lui) De la part de Bristol. (Silence. Les deux se regardent. Nicolas halète) Tu veux boire? Parce que dans quelques instants tu as la gorge sèche. Je viens ou tu viens? Je viens. (Il avance vers Nicolas, qui recule dans un coin) Bristol envoie dire à Nicolas qu'il veut sa part de la chaîne. Je  ne vois pas la petite. (Il renifle les draps du lit de Marie) Mais l'odeur y est encore. Elle me fait tourner la tête. Où est-elle? Tu l'as vendue? Ah, c'est vrai, le poker. Mais tu ne sais pas qu'Armand est un baratineur? C'est un tricheur, un vrai professionnel. (Il ouvre le tiroir de la table de chevet, dans lequel il y a une culotte, il la renifle, la met dans sa poche, referme) Tu t'es vraiment fait avoir. Tu es un pigeon, Nicolas. Par contre Armand c'est un génie, Bristol le respecte. C'est le roi des passeports. Toi par contre… tu sais ce qui se dit de toi ? Que tu es l'idiot du village. Le bruit a couru. Moi je ne suis pas intelligent. Mais je dis qu'on a raison. (Il ouvre la porte de la salle de bain, regarde à l'intérieur, la referme) Vraiment tu n'es pas futé. Tu n'es qu'un petit fils de pute avec une femme estropiée et putain. Et comme ça  vous avez fait une fille qui est putain à son tour. Putain et bègue. (Il hurle) Où est-elle? (Il soulève le lit puis le laisse retomber) Vous avez tout fait de travers, toi et ta putain de femme. Mais soit tranquille, je la retrouverai la petite.  Je vais m'occuper d'elle, elle a un avenir. Elle me plaît, comme ça toute  petite… je peux la tenir dans une main. Je te la fais pleurer. Dommage tu n'y seras pas. (Nicolas essaie de fuir, mais Edmond le bloque et le presse avec force) Où vas-tu? Tu pars? Je t'aurai fait regarder. Comme à la télé. Tu sens comme ton cœur bat fort. Il vaudrait mieux que tu restes tranquille. Si tu te tiens tranquille ça durera un instant, tu ne sentiras rien. Tu le sais? C'est plein de vers derrière la porte. Ils sont là à t'attendre. Le chef des vers m'a dit: «Quand est-ce qu'il arrive Nicolas?»…  Moi je lui ai dit: «Vous êtes pressés, les gars?» et lui m'a dit: «Pressés non, mais nous avons tellement faim!». (Corps à corps violent. Nicolas attrape la clochette avec laquelle il essaie de frapper Edmond à la tête. La clochette sonne, Edmond la lui arrache de la main et la jette par terre. La porte de la cuisine s'ouvre)
LA VOIX DE LA MERE Nicolas…
EDMOND Entrez !
NICOLAS Non! Ferme. (La porte se referme)
EDMOND Tu m'as rendu un grand service, tu sais? Si elle était entrée j'aurais dû m'en occuper aussi. Je veux te faire un cadeau en échange. Un petit collier. (Il prend la chaîne qui pend sur le lit et l'entortille autour du cou de Nicolas) Voilà. Il te plaît? Il te va bien. Moi je ne suis pas intelligent. (Nicolas cherche d'instinct à desserrer la chaine mais Edmond est plus fort) Comment? Il est un peu long? Tu veux que je le resserre? Je resserre.

Edmond resserre la chaîne avec force. Nicolas se débat, meurt et glisse par terre. Edmond défait la chaîne du cou de Nicolas, puis d'un coup sec la détache de la barre du lit, la met dans sa poche et sort en claquant la porte d'entrée. Après quelques instants, la porte de la cuisine s'ouvre, reste un peu ouverte comme dans l'attente d'un ordre, puis se referme dans le silence. Obscurité.
 



 

Seizième tableau
 

Un talus.
Nuit. Marie et le professeur, protégés par un terreplein, mangent assis l'un en face de l'autre. Le museau d'une voiture pointe d'un des côtés. Il y a plusieurs paquets de charcuterie, de fruits, des verres en plastique, de l'eau et du vin. Une torche électrique éclaire leur repas. Le professeur, avec les lunettes de soleil, a retiré sa veste. Une petite radio allumée, posée là tout près, diffuse des chansons de rock. En fond sonore, des bruits de voiture qui passent. En hauteur, derrière le terreplein, les lumières des phares se croisent.

LE PROFESSEUR    Et voilà un peu de jambon. Ouvre la bouche, ouvre la bouche! (Marie rit) Miam! (Il laisse tomber une tranche de jambon dans la bouche de Marie. Il se verse du vin et boit)
MARIE  Et voilà un peu de fromage. Ouvre la bouche, ouvre la bouche! (Le professeur rit) Allez, ouvre la bouche! Miam! (Elle met dans la bouche du professeur un morceau de fromage) Tu as deux dents en or! (Ils se regardent et éclatent de rire, mais celui du  professeur est froid) Mais qu'est-ce qu'ils chantent?
LE PROFESSEUR    C'est de l'anglais.
MARIE  On ne comprend rien.
LE PROFESSEUR    C'est du rock. Tu dois apprendre l'anglais, compris? Aujourd'hui l'anglais est indispensable, si les étrangers parlaient anglais ce seraient des lords. Une olive! Une olive! Qui veut une olive? Cette petite fille? Cette douceur libre? (Il lui remplit la bouche d'olives) Une. Deux. Trois. Quatre. Il n'en tient pas plus dans cette petite bouche. (Ils rient à gorge déployée) Oh! J'ai soif, je meurs de soif! (Il se verse encore du vin qu'il boit d'une traite) A votre santé. Bois toi aussi. (Il verse encore du vin)
MARIE Ça ne me plaît pas. Une fois mon papa m'a fait boire et j'ai vomi. (Le professeur se lève et danse) Qu'est-ce que tu fais?
LE PROFESSEUR    Je danse. Tu n'as jamais vu ça? Houhou! Houhou! (Marie rit) Tu ne danses pas? Tu vois cette fenêtre? (Il montre le vide au-delà du terreplein) Là, tu peux t'y accouder quand tu veux, tu peux te brosser, tu peux lancer des petits billets. Tu peux chanter! Profites-en, nous ne serons pas ici longtemps.
MARIE  (elle crache les noyaux d'olives) Un. Deux. Trois. Quatre.
LE PROFESSEUR    Pour aller où ? Pour aller où? Les villes, vite!
MARIE  Madrid. Lisbonne. L'Ecosse verte. Shanghai! La mer Jaune! Plus haut, plus haut!
LE PROFESSEUR    (dessinant avec ses mains des trajets imaginaires) J'y suis, j'y suis! En un bond j'y suis! (Il fait un saut, tombe presque) Au timon!
MARIE  Tu es sur le bateau?
LE PROFESSEUR    Je suis sur le pont! (Il se verse encore du vin. En levant son verre) Quelle eau bleue! Quelle mer!
MARIE  La mer! (Ils rient, le professeur boit) Devine quelle mer.
LE PROFESSEUR    Dis-le moi toi. Pour moi elles ont toutes l'air pareil. Mer Jaune, mer Rouge, mer Noir!
MARIE  Un jour je te l'écrirai sur un papier.
LE PROFESSEUR    A ton âge on a des petits secrets. Voilà un peu de jambounou! Mang!
MARIE  Je n'ai plus faim. (Elle boit de l'eau minérale dans une bouteille en plastique)
LE PROFESSEUR    La pleine lune! Regarde! Ça s'appelle la pleine lune. Je t'emmènerai sur une des îles Eoliennes. Là-bas nous verrons la pleine lune avec les dieux. Il y a Vénus, il y a Apollon qui lui touche les cuisses, et Éole, naturellement, qui souffle de la terrasse. Et Jupiter qui rumine un peu plus loin. La lune! La lune! Elle a changé, tu n'es pas d'accord? (Il boit) En vérité ce sont nos yeux qui ont changé. (Il allume une cigarette pendant que Marie, pour se protéger de l'humidité, s'est mis son manteau sur les épaules)
MARIE  Mais qu'est-ce que tu racontes? Les yeux changés? (Du haut du terreplein parvient le reflet bleu des phares d'une voiture de police qui passe, accompagné du son d'une sirène. Le professeur enlève ses lunettes, qu'il tient dans sa main et se reverse du vin)
LE PROFESSEUR    Ma femme s'appelle Lili. Elle aimait Ce n'est qu'un au revoir. Nous nous sommes mariés avec les cadeaux de mariage, la robe blanche et quatre demoiselles d'honneur qui tenaient la traîne, parce nous avions fait les choses en grand. Quelle matinée! Tu sais quel est le souvenir le plus vivant de cette matinée? Cric crac. Tout le monde avait de nouvelles chaussures. Cric crac dans toute l'église! Les nouvelles chaussures ne savent pas qu'elles dérangent, il faudrait le leur dire! Chacun essayait de faire le moins de bruit, trois cents personnes sur la pointe des pieds, non mais, rien à faire: cric crac! L'église résonnait de semelles. Lili était très émue. Et ainsi nous fûmes bénis et on nous lança du riz dans la sacristie, on a des photos. Après ce fut de la cohabitation. Parfois nous nous touchions et nous disions: «Oh!» de surprise. «Tu es là?»… (Il chante l'air de Ce n'est qu'un au revoir) «Faut-il nous quitter sans espoir/ Sans espoir de retour» … (Il rit amèrement) Ah, celle-là je m'en souviens! Elle était à la mode il y a si longtemps, quand j'avais tout pour moi. (Il augmente le volume de la radio) Ecoute, Marie! (Il chante) « You are my destiny… » Tu es mon destin. Mange une banane.
MARIE   J'aime quand tu chantes. (Le professeur chante la chanson) Mais je ne comprends pas ce que tu chantes.
LE PROFESSEUR    Comprendre? Attends… comprendre? (Marie croque une pomme) La pomme! Un très beau tableau. C'est peut-être moi le serpent? (Il rit)
MARIE   Le serpent?
LE PROFESSEUR    Il y avait une salle de danse qui s'appelait Eden. «Vous permettez, mademoiselle?»… L'ancien temps.
MARIE   Tu en veux un peu? (Elle lui tend la pomme)
LE PROFESSEUR    Les hommes aiment avec plus de couleurs. (Il fume et tousse) Les femmes aiment avec plus d'amour. (Il boit encore) Qui sait ce qu'elle a vu en moi ce jour-là. Nous aurions fait oui et non deux cents mètres ensemble. Peut-être qu'elle était amoureuse de mon père. Oui, la renommé des noms, le charme des grandes familles. Ma famille est très grande mais de reproduction très lente. Je suis né tard, je crois que c'était une erreur, je suis tellement désolé maman, je ne voulais pas déranger. Et puis je ne comprends rien aux mathématiques, je déteste les cravates. Je voulais être pianiste, mon père jouait du piano. Et comme ça nous avons trouvé un compromis avec maman et papa: histoire et géographie. Tous malheureux. Ou peut-être elle s'est vengée de quelqu'un, oui, une vengeance c'est très probable. J'ai été son poignard. Le poignard de Lili.
MARIE   Tu es ivre. (Le professeur essaie de remettre de nouveau ses lunettes qui tombent, mais il n'a pas l'air de s'en rendre compte)
LE PROFESSEUR    Je t'ai déjà manqué de respect? Petite! Je t'ai déjà fait violence? Chut! (Il fume et tousse) Un collègue professeur qui a beaucoup voyagé m'a confié que dans certains cas la cigarette peut remplacer l'épouse. Il est plus rare, disait-il, que l'épouse puisse remplacer la cigarette. (Il rit) Oui, une vengeance. Michel avait beaucoup de copines. Il plaisait beaucoup aux filles. Lili était d'abord fiancée avec Michel. Une histoire de tromperie, une banale histoire de tromperie. Et Lili s'est vengée. Oui, je crois que ça s'est passé comme ça. Nous avons une très belle maison. Avec une très belle hypothèque.  Les femmes haïssent avec plus de haine. Jusqu'à l'os, papy! Il faudrait mourir comme de vieux lapons. Ils attendent l'ours blanc sur la banquise. Une mort utile.
MARIE   Tes lunettes ont dû tomber.
LE PROFESSEUR    Ma douce Marie. L'ours se rassasie de ma vieille chair et comme ça ta jeune chair est sauve. Si tu savais combien de fois je me suis réveillé en pleine nuit pour écouter quoi? La respiration de Lili. Où est-ce que j'ai mis mes lunettes? La mort entre par la fenêtre et reste un peu assise sur le rebord. Elle écoute la respiration des dormeurs et décide: celui-là. Moi je me mettais dans le rôle de la mort. (Il chante) «You are my destiny»… (Sa voix s'enroue. Marie se lève et le prend dans ses bras. Le professeur la serre désespérément. Puis il relâche l'étreinte et pendant quelques instants ils dansent, en silence)
MARIE  Tu ne dois plus pleurer.
LE PROFESSEUR    Je t'aime, Marie. Tu me promets de ne pas rire? Comment un enfant peut aimer. «Il a de la fièvre, tu sens»… dit la maman…  «Il est en train de trembler!» Et le papa: «Il claque des dents, le pauvre petit! Couvre-le mieux!» Ils pensent que c'est une fièvre due à une maladie, une bonne pneumonie. «Appelle le docteur!» (Marie enlève son manteau et aide le professeur à le mettre) En réalité, c'est de l'amour. (Il fume, il tousse)
MARIE  Attention à la cigarette.
LE PROFESSEUR    D'abord la droite puis la gauche. Dis-le-moi. (Il met le manteau en se passant la cigarette d'une main à l'autre)
MARIE  D'abord la droite puis la gauche. Les lunettes. (Elle ramasse les lunettes et les tend au professeur, qui les met)
LE PROFESSEUR    (pleurant presque) Elles se sont cassées! Regarde, elles sont se cassés!
MARIE  Ce n'est pas grave mon trésor, nous en achèterons une autre paire.
LE PROFESSEUR    Il y avait des jouets pour lesquels j'aurais donné ma vie. On devrait aimer comme ça même adultes. (Il fume, il tousse) Merci de m'avoir jeté ce billet.
MARIE  Je ne savais pas que tu le ramasserais.
LE PROFESSEUR    Il y avait quelqu'un qui m'espionnait. Pendant que je lisais, il y avait quelqu'un d'autre qui le lisait, je te le jure, derrière moi. Zap! (Il se tourne d'un coup) Plus personne. (Il hurle) Qui es-tu? Qui es-tu?
MARIE  Maintenant il n'y a personne qui t'espionne. (Elle le fait s'asseoir près du talus)
LE PROFESSEUR    Lili ne peut pas avoir d'enfants. Elle ne me l'a jamais pardonné. (Il rit)
MARIE  Du calme, du calme. C'est passé. Maintenant reposons nous un peu. (Elle lui fait une bise sur la joue, puis prend le miroir de toilette dans le sac à dos et la brosse et s'assit à côté de lui) Je dois me brosser. Tu veux que ta femme soit décoiffée?
LE PROFESSEUR    Quelle neige ce jour-là ! Tu te souviens?
MARIE  (se brossant les cheveux) Il neigeait?
LE PROFESSEUR    Tes o sont très ronds.
MARIE  Tu devais appeler la police.
LE PROFESSEUR    J'ai été très égoïste, n'est-ce pas?
MARIE  Tu m'apportais des livres.
LE PROFESSEUR    Bah, tu m'as sauvé la vie.
MARIE  Moi?
LE PROFESSEUR    Oui. Tu es entrée par un petit trou du plafond et tu es descendu sur moi comme un rayon de soleil sur la méridienne de Saint Pétrone. C'est comme ça que j'ai pu suivre le fantastique chemin, pas après pas. Mars/avril, bélier. Septembre/octobre, balance. On voit encore les empreintes. Voici mes jours: dix mille, vingt mille un, vingt mille deux… Voici mes heures: cent mille, un million. Et tout le reste n'existe plus. (Il chante doucement)
MARIE  On ne me croit pas.
LE PROFESSEUR    Comment?
MARIE  Si je dis que je suis ta fille on ne me croit pas.
LE PROFESSEUR    Dis que t'es ma maman. Ma petite maman chérie, ma douce petite maman. (Il pose sa tête sur son ventre. Marie le caresse) Pardonne-moi. Je promets de ne plus dire de mensonges.
MARIE  Si je suis ta petite maman, je te pardonne. Moi aussi je dis des mensonges. Par exemple quand je dis que je n'ai plus faim, comme ça le dernier morceau de pain c'est Romero qui le prend. Il y a de très beaux mensonges et moi je suis sûre qu'au paradis il y a un petit coin plein à ras bord de menteurs. Mais toi tu y crois au paradis? (Le professeur s'est endormi avec la cigarette allumée entre les doigts. Marie prend la cigarette, prend une bouffée, tousse, l'éteint puis se regarde dans le miroir et parle) Quand mon enfant devint un grandet de neuf ans, il me dit: «Je veux aller sur les mers». Romero et moi étions très préoccupés parce qu'il ne grandissait pas suffisamment et il était maigrichon, mais nous ne lui disions pas non, comment pouvions nous lui dire non, nous qui étions justement allés sur les mers toute la vie? Et c'est comme ça que Romero dit: «Très bien, mais ton premier voyage tu le ferras avec nous». Nous appareillâmes le 8 février de la ville de Triunquemala, dans l'île de Ceylan, à bord de la corvette Sydney, commandé par le capitaine Lindon. Nous avions des épices, des singes, des tapirs d'une race jaunâtre et beaucoup de vases de cire d'abeille qui est très parfumé à Ceylan et c'est pour ça qu'elle plaît beaucoup aux dames de Paris. Domingo passait son temps sur le pont à compter les éclaboussures des baleines et Romero et moi étions fier de lui qui avait des yeux bleus et des boucles noirs. Quand le troisième jour commence, à peine un peu après l'aube, au moment où on ne sait pas s'il se fait plus sombre ou plus clair et que quelqu'un se fait un signe de croix, le marin Jérémy, qui se trouvait en haut pour hisser le perroquet sur le mât d'artimon, il demande à pleine gorge au troisième maître, monsieur Beale qui est en bas avec son béret blanc, s'il ne croyait pas voir tout droit une terre dangereusement bordé de rochers. Pas même le temps de répondre et la quille heurte avec un horrible crac, envoyant monsieur Beale se cogner contre la muraille, et ce gentil homme demeure là mort, et comme le fracas est très violent tout l'équipage monte rapidement sur le pont dans un bruissement d'effroi et en moins d'un instant se furent des cris et des plongeons et des imprécations et des éclaboussures gelées d'un mauvais matin, parce que le vent qui s'est levé avec dépit fait tourner la corvette entre les cailloux et l'incline d'un côté puis de l'autre dans un hurlement confus entre des cordes qui claquent et des harpons qui volent pendant que les singes, agiles comme on le sait, se sont sauvés en haut et maintenant ils sont accrochés aux mâts, et même le hunier et la voile d'étai sont noirs de singes, là-haut embrassés, qui montrent les dents, furieux. Et juste au moment où je me rends compte que je suis en vie et que Romero aussi est en vie et me tient serrée, il hurle à pleine gorge le nom de Domingo! Mon unique enfant! Et Romero halète et crie comme un fou et me dit: «Reste en bas» et il saute sur le pont visqueux pour le chercher dans tout ce roulement de tapirs et de vases de cire et de sacs de kummel et de gingembre qui s'éparpillent et il disparaît sous mes yeux et la corvette maintenant plie, plie, plie peureusement et je le revois sur le tillac qui s'avance avec ses longs bras et j'entends sa voix entre mille qui appelle: «Domingo» et tout à coup il y a devant nous un rocher très grand, qui a l'air vert d'algues luisantes et il y a un son de cloche et dans ce son le grand-mât se précipite sur Romero avec tous les singes et moi je hurle comme une folle en voyant les mains de mon époux dans les flots avec sa voix qui me dit: «Adieu» mais je ne peux pas encore pleurer parce que je dois trouver mon enfant et maintenant je me souviens que mon papa, qui m'aimait beaucoup, et ma maman toujours prévenante, m'avaient dit que le liège flotte plus que le bois et maintenant je me tourne de tous côtés vers la mer, pour voir si par hasard mon Domingo ne se serait pas mis sur un peu de liège, même un tout petit peu, car Domingo est un petit enfant. Et je ne crois presque pas à mes yeux quand, au milieu des eaux, je vois ce petit point s'approcher, alors que je suis accrochée à une barrique et ce petit point c'est mon enfant qui m'appelle, et tu sais ce que c'est, laisse-moi rire de joie, tu sais ce que c'est ce qui le fait flotter? Je te le jure! Le grand chapeau de Romero! Qui était fait de liège tressé, oui, exactement ça! Qui fût perdu l'autre fois, tu te souviens, dans le deuxième naufrage, et qui pendant des années a navigué, maintenant nous le savons, tout seul et décoloré, tout seul et obstiné, voilà ce que c'est l'obstination, vaguant d'un naufrage à l'autre, à la recherche de son maître et c'est là tout le mystère parce qu'en cherchant le père ce chapeau fidèle a pu sauver le fils et justement à ce moment de joie et de pleurs, j'entends des voix qui appellent et les voilà: les pêcheurs! Sur des barques légères, ils nous recueillent nous les quelques survivants et d'une barque à l'autre nous nous demandons: «Marco est là avec vous? Et Mildred est là par hasard? Molly est là? Vincent est là? Geneviève est là?» Mais personne ne répond: «Je suis là», et il se fait vite jour, ainsi avec les premiers rayons, chacun pleure ses propres morts, et j'entends les rames qui s'enfoncent dans l'eau, qui est maintenant couleur de rose et qui maintenant est calmée parce qu'elle a eu aujourd'hui aussi sa nourriture et pendant que je prie, mon enfant dans les bras, le chant du canari chanteur me revient, il chante seulement dans mes souvenirs parce qu'il n'a pas pu, cette fois-là, se poser sur le grand chapeau de Romero ou peut-être qu'il en est ainsi: il est permis aux chapeaux dans leur humble vie de sauver qu'une créature et le dieu Neptune qui du fond des mers prévoie l'avenir a décidé de prendre en compte pour mon fils ce seul sauvetage et c'est comme ça que le canari fût sacrifié pour mon bien et je suis sûr qu'en ce moment Romero et lui se sont étreints sur une autre mer, alors que j'ai déjà changé ma voix en voix de veuve et que Domingo ne me pose pas de question parce que les orphelins deviennent mûrs plus vite et ceci est le récit véritable de mon troisième naufrage.

Obscurité.
 



 

Dix-septième tableau
 

L'arrière boutique du magasin de la Maigre.
Nuit. La Maigre est assise sur son lit.

LA MAIGRE    (elle regarde dans le vide) Très bien, très bien. C'est mieux comme ça. Il fallait bien que le moment arrive. (Elle se lève) Pousse-toi! Bouge! Bouge! (Elle jette au loin quelques caissettes vides. Puis elle se penche et déplace une pierre du mur du fond, en bas. Elle passe sa main dans une fissure et la retire en serrant des petits billets. Elle va s'asseoir sur le coffre et lit) Marie est naufragée sur l'île Krakatoa. (Elle embrasse le billet) Venez me chercher. Plage de Santa Cruz. (Elle embrasse le billet) Aujourd'hui j'ai sombré dans la mer Caspienne. (Elle embrasse le billet) Cherchez-moi à Sumba, îles de Sonda. (Elle embrasse le billet) Hier naufrage au détroit de Magellan. (Elle embrasse le billet) Sur un radeau au sud-est des Açores. (Elle embrasse le billet) Boussole tombée en mer. Il me reste que quelques gouttes d'eau. (Elle embrasse le billet. Elle a un pleur dans la voix.) Au prochain message je suis morte. (Elle embrasse le billet, qui est le dernier. Puis elle les réunit en un petit tas) Qui sait si en enfer aussi il y a la mer. S'il y en a, tu viendras me voir. (Elle allume une allumette et les brule) J'ai peur. Sainte Marie du mystère! (Elle regarde les billets qui brulent) Tu es la seule chose qui m'ait plu au monde. Tu dors encore. Tu ne sais pas les douleurs qui t'attendent. Sainte Marie, accorde-lui cette grâce. Qu'elle ne se réveille plus. Qu'elle meurt dans son sommeil. Pardonne-moi si je t'ai fait du mal. Pour quelques caresses que je t'ai faites des yeux.  Mon gentil ange. Très bien, très bien, je viens. (Elle se lève, elle regarde la petite grille) Sainte Marie, quelle peine. A qui tout cela peut servir? (Elle va vers le fond) Entre pierre et pierre, entre pierre et pierre, il y a un petit trou derrière la pierre…  très bien très bien. (Elle se penche, passe de nouveau sa main dans la fissure) Où est-ce que je l'ai fourré? La voilà. (Elle a pris un morceau de corde, qu'elle déroule rapidement) Éteins-toi, petit feu. Ça suffit comme ça. (Elle écrase les derniers morceaux brulés) C'était écrit sur un mur et moi je l'avais lu. Parce que des destins comme le mien, ne sont pas écrit dans le ciel mais sur les murs des maisons, au spray. (A présent nous voyons que la corde finit avec un nœud coulant déjà fait) Très bien, très bien. Ils seront contents mes frères. (Elle met le tabouret sous la petite grille et monte dessus. Elle regarde dehors. L'horloge sonne quatre heures.) Quatre heures. C'est l'heure des maraichers. Les gars du marché vont bien rire. (Elle attache la corde aux barres de fer) Tous corrompus. Tous putassiers. Tous respectables. Tous pères de famille. (Elle passe rapidement le nœud autour de son cou et le resserre) Ça me dégoûte. (Elle donne un coup de pied au tabouret qui tombe. La Maigre suffoque un peu puis reste immobile. Lentement la lumière du jour entre par la petite grille. L'horloge sonne huit heures. Après quelques instants la porte s'ouvre en grinçant. L'Epouse entre. Elle avance parmi les cageots, elle voit le cadavre, sans un cri elle court à la petite grille, essaie de libérer le corps, n'y arrive pas, hurle, trébuche)
L'EPOUSE Au secours! Au secours! (Elle va vers la porte puis retourne à la petite grille, relève le tabouret et monte dessus, cri vers l'extérieur) Au secours! (Edmond apparait sur le seuil. L'Epouse le voit) Aidez-moi!
EDMOND Taisez-vous. (Il s'approche du corps de la Maigre mais ne la touche pas)
L'EPOUSE Elle est morte?
EDMOND Bien sûr qu'elle est morte.
L'EPOUSE Qui êtes vous?
EDMOND Un ami. Vous la connaissiez?
L'EPOUSE Oui.
EDMOND Vous n'êtes pas maraichère.
L'EPOUSE Non.
EDMOND Vous êtes une belle femme.
L'EPOUSE Nous devons avertir la police.
EDMOND Je vous ai déjà vu.
L'EPOUSE Je vous en prie.
EDMOND Vous jouez toutes les biens élevés.
L'EPOUSE Faites-la descendre. (Elle se tourne en se couvrant le visage avec les mains)
EDMOND Qu'est-ce que vous lui vouliez?
L'EPOUSE Je suis à la recherche d'une fille.
EDMOND Ah, oui? Et elle s'appelle comment?
L'EPOUSE Marie. Vous la connaissez?
EDMOND Elle s'est enfuie.
L'EPOUSE Enfuie? Où?
EDMOND Qui sait? (Il s'approche d'elle. L'Epouse recule)
L'EPOUSE Je voudrais sortir. Je dois trouver cette fille.
EDMOND Vous êtes la femme du professeur! (Il pose sa main sur sa poitrine)
L'EPOUSE (elle hurle) Au secours!
EDMOND Chut! On m'a chargé d'une mission. Tu es une belle femme. (Il retire sa main)
L'EPOUSE (elle tremble) Je vous en prie. Je ne peux plus rester là-dedans.
EDMOND C'est pas mal comme endroit. (Il va vers le cadavre. L'Epouse fait un pas vers la porte) Non. (Edmond la saisit par le poignet et l'oblige à s'asseoir sur le tabouret.) Il faut un peu de silence. (Il prend le corps de la Maigre par la taille, en lui donnant une petite secousse vers le bas) De la part de Bristol. (L'Epouse s'évanouit. Edmond va à la porte et la ferme avec le cadenas) Qu'est-ce qu'il se passe? Tu te sens pas bien? (Il lui donne deux tapes) Réveille-toi, belle femme. (L'Epouse gémit) Moi aussi je veux trouver la fille. (Il ouvre le robinet, remplit sa main d'eau pour caresser plusieurs fois le visage et le cou de l'Epouse. En le faisant, il montre une tendresse sombre.)  Nous ne sommes pas pressés, n'est-ce pas? Voilà. Voilà. Ça va mieux. Voilà. Soit sage. Tu es belle. (Il la renifle) Tu sens bon. (L'Epouse semble se reprendre, elle est terrorisée) Belles lèvres. Belles dents. Je ne suis pas intelligent.
L'EPOUSE (se débattant en criant) Laissez-moi tranquille. Je vous donne de l'argent, je vous paie. Vous voulez de l'argent?
EDMOND L'argent ne se refuse jamais. (L'Epouse prend son sac à main) Après, tu me les donne après. Soit sage, je ne te fais pas de mal. (Il la caresse) Je vais te la trouver la bègue. Bristol dit qu'elle s'est enfuie avec ton mari. Moi aussi je le dis. Maintenant, ils se promènent comme deux jeunes fiancés, main dans la main. La petite putain avec monsieur le professeur.
L'EPOUSE (essayant de se relever) Il faut faire vite, ils ont la voiture. Qui sait maintenant où ils sont.
EDMOND (la forçant de nouveau à s'asseoir) Moi aussi j'ai une voiture.  Soit sage. Tu es une belle femme.
L'EPOUSE Je vous en prie.
EDMOND Voilà, c'est bien, prie-moi. Là dans l'oreille. (Il la prend par le visage, la soulève, l'Epouse crie. Edmond lui met la main sur la bouche) Chut! Tu ne m'as pas dit comment tu t'appelles. Je demande toujours leur prénom aux filles. J'aime les appeler par leur  prénom. (Il libère sa bouche) Comment tu t'appelles? C'est à toi que je parle, belle femme. (Il la serre menaçant) C'est à toi que je parle.
L'EPOUSE (dans un souffle) Lili…
EDMOND Lili. C'est beau. Lili. Lili va être gentille et après je l'emmène chez Marie. D'accord? D'accord? Bien sûr que c'est d'accord. Je ne suis pas intelligent. Bristol le sait. Moi j'ai besoin d'une femme. J'aime l'odeur. Y en a d'autres qui ont besoin de vin. C'est la nature. Mets-toi en bas, Lili. En bas! (Il la pousse sur le lit) Qu'est-ce que tu lui veux à Marie? Qu'est-ce que tu dois lui dire? Tu vas voir que tu es invertie toi aussi. (Il regarde le cadavre de la Maigre) Et tourne-toi! (Il l'empoigne et le tourne vers la petite grille) Comme ça c'est mieux. (L'Epouse est comme paralysée, elle pleure en silence. Edmond lui retire sa jupe) Je te connais de vue. Tu m'as toujours plu. (L'Epouse pousse un gémissement désespéré) Soit sage. Tu le menais en bateau. Nous le savons tous. Le seul à ne pas le savoir était le professeur. Bristol riait. Moi aussi je riais. (Il ouvre son pantalon) C'est elle qui t'a envoyé la lettre. (Il montre la Maigre) Elle était jalouse. Et toi? Tu n'es quand même pas jalouse de cette petite morte! Je te promets que nous la trouverons. Maintenant soit gentille. Pourquoi tu pleures? Tu es émue? Tu vas voir que tu es émue. Tu veux un enfant? Tu vas voir que tu veux un enfant! C'est ça? Dis, c'est ça? Quelle cochonne, Lili! Bristol avait raison, vous êtes toutes pareilles. (Il s'allonge sur elle) Toutes.

Obscurité
 



 

Dix-huitième tableau
 

Un manège désert.
Nuit. Un manège désert. D'un côté des rochers. Marie est assise sur un cheval. Le professeur est en bas, il porte les lunettes de soleil qui n'ont qu'un verre, l'attaché-case et le sac à dos de Marie par terre. On voit au loin les lueurs d'un incendie.

LE PROFESSEUR    C'est la première fois?
MARIE  Je suis monté une fois quand j'étais toute petite. La Maigre m'emmenait toujours aux fêtes foraines. Après je suis morte et elle ne m'a plus emmené.
LE PROFESSEUR    Ça te plaît?
MARIE  J'aimerai bien le jour, quand ils fonctionnent.
LE PROFESSEUR    Le jour les foires sont tristes. Il faut venir le soir, quand les lumières sont allumées et que la foule va ça et là et que les jeunes gens se cherchent des yeux et que les stands vendent du nougat et de la barbe à papa.
MARIE  Barbe à papa? (Elle rit) Pourquoi, ça se mange la barbe?
LE PROFESSEUR    Parce ce que c'est comme un nuage. Mais attention, la barbe à papa c'est trompeur comme les nuages. T'en manges, t'en manges mais la bouche est toujours vide, tu as l'impression d'avaler du brouillard. Ça sert juste à sucrer les lèvres. La première fois, j'étais plus petit que toi. Quelle déception, je ne l'ai jamais oublié.
MARIE  (montrant l'incendie) Regarde. Elle brule encore.
LE PROFESSEUR    Plus elle brule mieux c'est.
MARIE  Pauvre voiture.
LE PROFESSEUR    Le port est là. (Il montre un point) Demain matin, nous serons sur le bateau. (Ils demeurent en silence à regarder les lueurs de l'incendie. D'un côté, Edmond et l'Epouse qui a l'air absent, arrivent, invisibles. Edmond la tient par un poignet)
EDMOND Tu les reconnais, Lili? (L'Epouse se tait) Quand je te demande tu dois me  répondre. (Il lui donne une petite secousse) Tu les reconnais?
L'EPOUSE Oui.
EDMOND Souviens-toi en.
L'EPOUSE Oui.
EDMOND Gentille Lili.
LE PROFESSEUR    C'est quand ton anniversaire?
L'EPOUSE Je ne me sens pas bien.
MARIE  Le 13 mars.
EDMOND Tais-toi.
LE PROFESSEUR    Alors on a le temps.
MARIE  Ce jour-là j'aurai quinze ans!
L'EPOUSE Ah! (Elle tombe presque, Edmond la soutient)
MARIE  Quel mois sommes-nous?
LE PROFESSEUR    Octobre. 12 octobre.
MARIE  La découverte de l'Amérique!
LE PROFESSEUR    Bien. Comment s'appelaient les trois caravelles?
L'EPOUSE Laissez-moi ici.
EDMOND On ne se tutoyait pas?
MARIE  La Pinta, la Nina et la Santa Maria.
LE PROFESSEUR    Très bien. Terre! Terre! (Marie rit)
MARIE  Quand nous serons sur le bateau, tu me diras la direction des terres.
LE PROFESSEUR    Très bien. (Il gesticule) Est. Nord-est. Ouest. Sud-ouest.
EDMOND Tes cheveux avaient une bonne odeur.  (Il la caresse)
MARIE  L'Amérique, l'Asie, l'Australie…
L'EPOUSE Repartons.
EDMOND On m'a chargé d'une mission.
MARIE  Le Groenland, la Terre-de-feu!
L'EPOUSE J'ai peur.
EDMOND Tu cherchais la petite? La voilà. (Le professeur a tout à coup l'air pensif)
MARIE  A quoi tu penses?
LE PROFESSEUR    A rien. Tu as froid?
MARIE  Non.
EDMOND (regardant l'incendie) Ça, c'est la voiture du professeur.
L'EPOUSE Pourquoi il l'a brulé?
EDMOND Pour ne pas laisser de traces. Comme au cinéma!
L'EPOUSE C'était ma voiture.
EDMOND Bristol t'en procureras une plus belle. Viens. (L'entraînant par le bras vers le manège) Bonsoir. (Grande stupeur de Marie et du professeur, qui ne parlent pas) Bah alors? On ne salut pas?
LE PROFESSEUR    Lili…
EDMOND Oui, bien sûr. Il y a aussi ta Lili. N'est-ce pas Lili, que t'es là toi aussi? N'est-ce pas? (Il lui donne une secousse)
L'EPOUSE Oui.
LE PROFESSEUR    Qu'est-ce que tu fais là?
EDMOND Qu'est-ce que c'est que ces confidences? Lili est avec moi maintenant. Nous nous sommes fiancés ce matin. C'était une belle cérémonie, il y avait aussi un témoin. N'est-ce pas, Lili? (Il secoue de nouveau l'Epouse. Le professeur fait instinctivement un pas vers elle) Bah alors? (Le professeur s'arrête) Belles lunettes. (Le professeur les enlève et les jette au loin. A l'Epouse) Tu n'as pas répondu.
LE PROFESSEUR    Lili…
EDMOND (à l'Epouse) Ce n'était pas une belle fête? Montre leur comme on embrasse un homme. (Il la soulève et l'embrasse sur la bouche) Gentille Lili. (La femme s'affale sur un rocher) Bonsoir, professeur.
LE PROFESSEUR    Mon Dieu… (Edmond s'approche de Marie)
EDMOND La petite morte.
LE PROFESSEUR    (à Marie) Tu connais cet homme?
EDMOND Bien sûr qu'elle me connaît.
MARIE  Il s'appelle Edmond.
EDMOND Elle me connait bien. (A Marie) Tu ai… mes les che… vaux? (Il rit) A propos… (Il sort la chaîne de sa poche) Tu as oublié quelque chose.
LE PROFESSEUR    Laissez la petite tranquille.
EDMOND (empoigne Marie par le bras) Descends. (Marie crie et s'oppose)
LE PROFESSEUR    Laisse-la tranquille! (Il essaye de s'interposer)
EDMOND On m'a chargé d'une mission. (Il attrape le professeur par le cou) Moi je ne suis pas intelligent. Tu connais Bristol? (Il plaque avec force contre une barre du manège, en y faisant battre la tête) Hein? Tu le connais? (L'Epouse aide Marie à descendre) Où vas-tu? (Il attrape Marie qui crie. Le professeur vacille et se touche la tête. Sa main ensanglantée)
L'EPOUSE Laisse-la!
EDMOND C'est à moi que tu parles, Lili? Hein? (Il donne une claque terrible à l'Epouse qui tombe par terre en criant. Marie hurle) Je ne te ferai pas de mal, je ne te ferai pas de mal. (Il la saisit par la cheville, Marie hurle plus fort) Tais-toi, la morte! (Il lui attache la chaîne autour de la cheville) Tu voulais t'enfuir, hein? Mais nous on te veut à la maison. (Marie casse le miroir sur la tête d'Edmond, qui rit) Moi je ne suis pas intelligent. (Il tire un coup sec sur la chaîne, Marie tombe) Il te va bien le jean. (Le professeur titubant s'est relevé, a pris une grosse pierre et avance à présent derrière Edmond) Bristol a déjà tout arrangé, à cette heure-ci il est déjà à la maison. On va s'amuser tu vas voir. (Il sort la culotte de sa poche) Regarde ce que j'ai trouvé dans ta table de chevet! (Il renifle la culotte) Quelle bonne odeur! (Le professeur frappe Edmond à la tête, plusieurs fois. Edmond tombe en avant sans une plainte. Le professeur le frappe encore une fois et tombe par terre à son tour, comme entraîné par le poids de la pierre. Il essaie de se relever mais glisse par terre et y reste, affalé au manège, en se regardant les mains ensanglantées. Il y a un long silence. L'Epouse s'approche de Marie et lui détache la chaîne)
LE PROFESSEUR    Marie…  Marie… (L'Epouse prend Marie, qui s'est levé, par la main)
L'EPOUSE On s'en va. Cours.
MARIE  Mais il saigne
L'EPOUSE J'ai peur. On n'a pas le temps, viens. (Elle la tire par le bras. Marie résiste) Viens!
LE PROFESSEUR    (comme en train de délirer) Marie…
MARIE  Il ne vient pas avec nous?
L'EPOUSE (elle hurle) Non! On ne peut pas l'emmener avec nous. Vite, avant que quelqu'un n'arrive.
MARIE  Je ne veux pas.
L'EPOUSE Tu es folle? (Elle la tire encore) Tu veux qu'on nous trouve ici?
MARIE  Nous devons prendre le bateau. (Grondement de tonnerre)
L'EPOUSE Ecoute-moi. Je dois te parler. Je te cherchais, tu sais ça?
MARIE  Tu me cherchais?
L'EPOUSE Je t'aime bien. (Elle ramasse le sac à dos et le tend à Marie) Viens. Je dois te dire une chose très importante.
MARIE  Qu'est-ce que c'est?
L'EPOUSE Après, après. Viens!
MARIE  Mais il meurt.
L'EPOUSE Il est juste blessé. Dépêche-toi! (Elle ramasse l'attaché-case. D'autres grondements)
LE PROFESSEUR    (il chante) «Faut-il nous quitter sans espoir / Sans espoir de retour»… (Marie, sans voix,  regarde le professeur)
L'EPOUSE Tu veux te bouger! On s'en va d'ici. Tu veux finir en prison? Du vent! (Elle sort en entraînant la petite fille avec force)
LE PROFESSEUR    Vous ne vous en souvenez pas mais moi oui. Il neigeait. Et comment qu'il neigeait. (Il fouille avec peine sa poche) Et je m'étais trompé de chemin. (Il en sort un billet tout sale, le lit) Je suis morte. Quel beau o rond. Dans un sens… c'était comme si moi… j'étais devenu… cette enfant que tu es. Dis-le à ton papa. Qu'il ne m'enlève pas les maillons. Ah, si on pouvait s'unir avec nous-mêmes, faire des enfants avec nous-mêmes. Et être enterrés avec nous-mêmes. Comme la vie serait simple. Comme elle serait naturelle et harmonieuse. Combien de douceur de gagnée. (Il déchire le billet et jette les morceaux en l'air) Il neige. (Il sourit) Tu le sais, Marie? Les paquebots partent de nuit. Il y a des hublots, d'où tu pourras regarder la mer. Même le hublot a un o rond. (Il rit) Au dîner, nous aurons de la sole avec des frites. Tu préfères un bifteck? (Nouveaux grondements) Si tu vas sur le pont mets un pull, il fait froid. Bonsoir, capitaine. Mistral? Il fallait s'y attendre. Oui, c'est ma fille. Elle s'appelle Marie. Emmenez-nous au plus vite… à la mer du Béring… s'il vous plaît… ou à l'île des Kangourous. Lili n'est pas méchante, tu sais? Il y a trop de malheur. Mon corps a beaucoup vieilli. On ne peut pas le dire avec de jolis mots. Je dois être repoussant. Il faut casser les marches. Du vent, du vent, du vent! A vingt ans, à quinze. Du vent! Moi je voulais te sauver! Au fait… je dois te dire une chose, j'y tiens beaucoup, écoute-moi, petite: tu auras du respect pour tes rêves. C'est un ordre, souviens-toi-en. De la part du capitaine Samson. Oui, je te disais, tu dois venir ici le soir. Quand les lumières brillent et qu'il y a de la musique. Mais ne mange pas de brouillard. Elle sucre à peine les lèvres. Ah, si je pouvais renaître! Tu as dis quelque chose? Je suis là, tu ne me vois pas? Oh, oh! Coucou! (Il s'essouffle) Qui êtes-vous? (Il se relève sur les genoux, avec difficultés, il essaie d'attraper quelque chose dans le vide avec les mains, il trébuche) Arrête-toi! Arrête-toi!

Il tombe à côté de l'attaché-case et meurt. Grondements de tonnerre toujours plus proche. Obscurité.
 



 

Dix-neuvième tableau
 

Enceinte de la casse.
Nuit. Il pleut. Bristol est debout sous le parasol, une toile de plastique sur la tête, un portable à la main. La table basse est retournée et la petite télévision n'est plus là.

BRISTOL Regarde-moi ça. On ne peut pas s'éloigner un moment que tout fout le camp. (Le portable sonne) Armand! Putain qu'est-ce que tu fais? Ça fait une demi-heure que je t'attends. Comment deux jours? Pour une saleté de passeport? J'en ai besoin tout de suite. Fais quelque chose! Oui, je sais tout, je sais tout. Primo: je ne connais aucun professeur. T'as compris? Compris? Aucun Edmond, aucun Nicolas, c'est compris? La Maigre c'est un suicide, c'est son problème. Je change d'air pour quelques temps. Mais non, une petite année, tout au plus. Un an et je reviens mais tu liquides tout. Avec les casses c'est fini, ça devient dangereux ici. Non, non, l'avocat s'en occupe, je le paie pour ça, non? Je ne sais pas, je dois y voir plus clair. Non, j'ai mal à l'estomac. Il suffit de rester en prison quelques jours et tu te ruines l'estomac. Ah, écoute… il y a une petite, elle s'appelle Marie. Oui, celle-là même, la morte, bbbb…. bbbb… bbbb… Tu dois me la trouver, je l'emmène avec moi. C'est une dette, son père me devait six bombes. Elle est petite, brune, elle ne peut pas être très loin. Trouve-la, trouve-la. Dis-le aux gitans, putain! Libère toute la caravane! Qu'ils fassent quelque chose, sinon on leur brule les roulottes. Je la veux saine et sauve, que personne la touche. J'y tiens beaucoup. Bien sûr que tu dois la mettre sur mon passeport, elle est mineure. Exactement, ma fille. Dès que tu la trouves, fais lui une belle photo où elle sourit. Signes particuliers: bègue. (Il rit, d'autres coups de tonnerre) Oui, il pleut. Ici tout est pourri et putréfié. Venezuela, Venezuela. Business class, nous sommes business. Emmène-la chez toi, fais-lui prendre une douche. Et dis à ta femme de lui acheter une robe. Non, je ne dors pas à la maison. Je t'appellerai moi. (Il éteint le téléphone et le met dans sa poche. Puis il redresse la table basse, prend la chaîne dans le coffre et la jette parmi les carcasses) Je te l'avais dit que tu me la donnerais. Avant c'était elle qui était morte, maintenant c'est toi. Bbbb… bbbb… bbbb… L'idiot du village.

Obscurité.
 



 

Vingtième tableau

Un arc de briques, un muret.
Nuit. Grondements de tonnerre lointains. La pluie a cessé. L'Epouse et Marie se sont abritées sous l'arc de briques. A droite de l'arc, vers le fond, il y a un muret. Par terre, l'attaché-case. Marie sert le sac à dos sur sa poitrine comme pour le protéger de la pluie.

L'EPOUSE Ça s'est arrêté.
MARIE  (sortant de dessous l'arc) Il y a une odeur de mer! Où on est là?
L'EPOUSE Sur la petite colline. Après l'école nous venions ici.
MARIE  (elle regarde au-delà du muret) C'est la ville ça?
L'EPOUSE Oui.
MARIE  Elle est loin.
L'EPOUSE Pas tellement. Une dizaine de kilomètres.
MARIE  C'est peu?
L'EPOUSE Le professeur ne t'a pas fait faire beaucoup de route.
MARIE  Où est le port?
L'EPOUSE Plus bas. Là, nous sommes près du littoral.
MARIE  Qu'est-ce que c'est le littoral?
L'EPOUSE Là où commence la mer. Assis-toi, c'est sec. Tu n'es pas fatiguée?
MARIE  Non. (Elle se calle sous l'arc, à côté de l'Epouse)
L'EPOUSE Tu as peur?
MARIE  Non. (Elle s'approche d'elle) Le capitaine Samson a tué dix indigènes pour libérer sa femme. A la fin, il avait plein de blessures de poignard et sa femme l'a soigné avec des feuilles de kalioka et avec la pulpe miraculeuse de certains navets. Après ils ont marché pendant deux mois sans chaussures. Ils s'attachaient sous les pieds des feuilles de bananiers.
L'EPOUSE Pour moi il ne l'aurait pas fait.
MARIE  Regarde. (Elle sort l'atlas du sac à dos, l'ouvre au hasard et lui montre les pages ouvertes) Regarde. (Elle tourne les pages) Regarde. Regarde. (Elle montre avec son doigt un itinéraire) On part de là. Et on continue par là. (Elle tourne une autre page) Jusque-là. Là on peut faire une pause, c'est magnifique. Cummings y est resté trois mois et a eu trois femmes.
L'EPOUSE Assis-toi. (Marie se calle de nouveau à côté d'elle, serrant l'atlas) Il y a encore un peu de vent.
MARIE  Ils le jetteront à la mer enroulé dans un sac.
L'EPOUSE Qui?
MARIE  Le professeur. Il est mort, n'est-ce pas?
L'EPOUSE Il est juste blessé.
MARIE  Ça ce sont les mensonges du paradis. Je le sais qu'il est mort. (L'Epouse la serre contre elle)
L'EPOUSE Je n'ai jamais été douce, ça ne me venait pas naturellement. Et dire que j'aurai voulu l'être. La nature nous fait de bonnes blagues. Maintenant j'essaie d'être douce. Je suis douce?
MARIE  Oui. Tu es douce. Moi je sens que tu es douce.
L'EPOUSE (elle lui donne un baiser sur le front) J'en ai presque honte.
MARIE  (elle lui donne un baiser sur la joue) Tu sais pourquoi je bégaie? A cause d'un chat que j'avais. Quand c'est arrivé, j'étais toute petite et lui aussi était tout petit. Papa me l'a arraché des mains et l'a noyé dans une bassine. Lui miaule comme un tigre toutes griffes dehors et l'eau gicle partout.  Je pleure beaucoup et quand j'arrête de pleurer, je bégaie.
L'EPOUSE Quelle cruauté.
MARIE  Le marin Foster, en revanche, est mort d'une gangrène. Sa jambe était en bouillie et ses gencives saignaient. Pendant que le sac coule le maître d'équipage Garrick dit: «La mer purifie». Puis le vaisseau Doddington pointa vers le nord-est. Ils étaient loin d'imaginer que sur ce cap ils rencontreraient le grand tourbillon.
L'EPOUSE (elle se détache de la fille, se lève) Le chat, le marin Foster. De quoi est-ce que tu parles? Le grand tourbillon. Nous étions là-bas avec tout ce sang. Même le manège était ensanglanté. Mais c'est vraiment arrivé? Vraiment à moi? J'y étais aussi? Tu m'as vu?
MARIE  Tu le sais que je t'ai vu. (Elle se lève, regarde au-delà du muret) Oh!
L'EPOUSE Qu'y a-t'il?
MARIE  (elle se penche) La mer! C'est la mer ça! Je la voie! Dans cet angle!
L'EPOUSE (retourne sous l'arc, comme si elle ne voulait pas voir) Ne crie pas.
MARIE  On voit tout juste où elle commence! Là, regarde!
L'EPOUSE Ce n'est pas la mer ça.
MARIE  Si, il y a un bateau avec des lumières!
L'EPOUSE C'est un chalutier. On dirait un bateau, avec cette cheminée. Nous aussi nous disions: «On dirait un bateau». Il y avait un garçon, il s'appelait Michel. Il faisait le fanfaron, une fois il est monté debout sur le muret et il a crié: «J'entends le chant des sirènes!»… Nous avons tous ri et je l'ai appelé Ulysse et lui m'a répondu: «Ma patiente Pénélope». Puis il est descendu et nous nous sommes tous appuyés sur le muret  et nous avons regardé ce drôle de bateau planté dans l'herbe. Mais il n'est venu à l'idée de personne de partir. Ni cette fois-là, ni aucune. Nous ne savions pas qu'on pouvait partir. Michel avait de la sympathie pour moi. On jouait aux fiancés. Ulysse et Pénélope. Il avait la sympathie de toutes.
MARIE  C'est tout noir et on dirait qu'il n'y a que de l'eau.
L'EPOUSE La nuit c'est facile de se tromper. La mer est de l'autre côté.
MARIE  Tu en es vraiment sûre ?
L'EPOUSE Je suis née ici. Tu veux y aller?
MARIE  Oui.
L'EPOUSE Tu aimerais que je t'accompagne?
MARIE  Oui. Tout de suite. Il y a le paquebot qui attend.
L'EPOUSE Le paquebot?
MARIE  Pour fuir.
L'EPOUSE Mais comment pensiez-vous faire? Il faut beaucoup d'argent pour fuir.
MARIE  Il a hypothéqué la maison. (Elle indique l'attaché-case) Tu sais ce que ça veut dire hypothéquer?
L'EPOUSE (elle ouvre la valisette : elle est pleine de billets) Ça aussi il l'a fait. Maudit soit-il. La maison de famille. Comme ça, sans remords.
MARIE  Remords?
L'EPOUSE Si son père le savait… Comment a-t'il pu le faire? Avec tous les souvenirs qu'il y a! Une hypothèque! Non, je ne finirai pas à la rue. Et bien, non, professeur! (Elle referme l'attaché-case) Je dois appeler l'avocat.
MARIE  Tu t'en vas?
L'EPOUSE Sa mère y est morte, il m'a montré tant de fois cette pièce.
MARIE  Tu dois me parler.
L'EPOUSE La chambre de la maman! Quel hypocrite! Peut-être qu'on peut encore arriver à temps.
MARIE  Tu m'as amené ici parce que tu devais me parler. C'est ce que tu m'as dit. Je veux t'écouter.
L'EPOUSE Maintenant je ne peux pas.
MARIE  Nous n'allons plus à la mer?
L'EPOUSE (elle crie) Je t'ai dit que je ne pouvais pas! Je ne sais plus ce que je voulais te dire.
MARIE  (elle tremble) Essaie de t'en souvenir.
L'EPOUSE Tais-toi!
MARIE  C'est toi qui as dit que tu me parlais!
L'EPOUSE Je dois courir!
MARIE  (elle se place devant elle) Non! Tu restes avec moi!
L'EPOUSE Laisse-moi tranquille. Je ne sais pas comment on parle aux enfants!
MARIE  Tu l'avais dit!
L'EPOUSE Pousse-toi!
MARIE  Menteuse! (Elle lui donne une gifle. Il y a un silence)
L'EPOUSE Excuse-moi. C'est vrai, pendant un jour je l'ai pensé. Je voulais m'occuper de toi. Je voulais être meilleure que mon mari. Je me serai efforcée d'être douce. Je t'aurai nourrie et habillée. Comme une maman. Je n'en suis pas capable. Ne me regarde pas comme ça. Je suis trop malheureuse pour aider quelqu'un. Il m'a violé, tu sais? Maintenant je te ressemble un peu plus. Je me fais de la peine. Le professeur est mort. J'ai peur.
MARIE  Tu ne veux pas venir avec moi sur le bateau? (L'Epouse hoche la tête) Demain?
L'EPOUSE Qui sait si j'ai encore des droits. J'ai tout perdu. Mais toi qu'est-ce que t'en sais? On dirait qu'il n'y a que la mer qui existe pour toi. Je dois parler à l'avocat. (Elle commence à partir avec la valisette)
MARIE  Moi je t'avais dit oui. (L'Epouse s'arrête) Mais tu étais déjà partie.
L'EPOUSE Tu m'avais dit oui?
MARIE  Ce jour-là.
L'EPOUSE Quel jour? Je ne sais pas de quoi tu parles. Je suis désolée. (Elle repart, s'arrête) Quoi qu'on puisse te raconter n'y crois jamais. Il n'y a rien de vrai. Jamais.
MARIE  Vraiment rien?
L'EPOUSE Il n'y a que les illusions qui sont vraies. (Elle repart, s'arrête, se tourne) Je vais à la police. Viens aussi. Nous raconterons tout, nous expliquerons tout.  On te mettra dans une institution, tu pourras étudier, on s'occupera de toi. Tu auras une vie normale, comme il se doit. (Marie remet l'atlas dans le sac à dos)
MARIE  Qu'est-ce que ça veux dire comme il se doit?
L'EPOUSE (elle penche la tête) Tu ne dois pas me poser trop de questions.
MARIE  (elle respire à pleins poumons) La pluie a nettoyé l'air. (Elle met le sac sur son dos) La mer est par là, n'est-ce pas?
L'EPOUSE (elle acquiesce. Marie d'un pas léger sort en direction de la mer) Que Dieu te vienne en aide. (Elle lâche la valisette et va au muret. Elle titube presque) Le bateau. «La cheminée fume! Il part! Il part!»… «J'entends le chant des sirènes!»… (Elle respire profondément) Cet air me tue. Ulysse et Pénélope. (Elle se tourne vers la salle) Ça aurait été mieux si j'étais morte moi aussi sur ce manège. Jusqu'à ce que la mort vous sépare. Pitié pour nous. C'était comment déjà?... Requiem aeternam... Je ne m'en souviens plus.

Obscurité.
 



 

Vingt-et-unième tableau
 

La mer.
L'aube.  Sable au premier plan et des maisons très lointaines en fond. Le sac à dos jaune est posé par terre, un peu éloigné. Bruit de vagues. Marie avance vers le devant de la scène en serrant sur son cœur l'atlas et le livres des naufrages. Elle est apeurée et en extase.

MARIE  Salut la mer. Tu sais que je te vois pour la première fois? Tu es très belle! J'ai une surprise pour toi. (Elle ouvre l'atlas et montre un océan à la salle) C'est toi. Tu te reconnais? Ce dessin a été fait par des géographes, qui sont des messieurs qui voyagent dans la nature et la mesure avec un mètre. (Elle montre le livre des naufrages) Et là, il y a tes héros. (Elle sourit) Et moi? D'après toi je conviens ? (Elle tourne sur elle-même) Je sais, je suis toute maigre. Mais je suis forte, tu sais? Ne te laisse pas tromper par mon apparence. Tu te souviens Kiffren? Il était maigre comme un clou, mais au bras de fer il battait tout le monde et une fois d'une grosse gifle il fit tomber le gros lard de Martino par-dessus bord. Si tu savais la force que j'ai! Tu ne peux pas te l'imaginer, vraiment tu ne le sais pas ! Je mangerai plus, je te le promets. Alors je te dis mon menu préféré : stracchino, pain et œufs durs. Et beaucoup d'abricots. J'aime aussi les petits beurres. Et les goûters. Je serai un brave moussaillon. Crois-moi, un très brave moussaillon. J'ai étudié les naufrages et j'ai appris plein de choses. Par exemple, je saurai arrimer un bateau. Je suis certaine que si Garrity n'avait pas déplacé à droite toute la charge de peaux de serpents, qu'il transportait en contrebande, le Dinner n'aurait pas coulé. Si j'avais été là, je ne le lui aurais pas permis. Mais le capitaine Flaherty était trop faible et corrompu et il a fermé les yeux parce qu'il espérait tirer profit de cette affaire, et c'est comme ça que tous les trente-deux moururent.  Et  les amarres du Benedicta, qui se nouèrent toutes? Les amarres doivent être graissées toutes les semaines, c'est possible que tant de personnes ne l'avaient pas compris? Manolo du Sant'Ilario ne sait pas se servir d'une boussole et ne sait même pas ce qu'est un sextant. Et Kalinskji? Quand on lui demanda où est l'étoile polaire, il indiqua la planète Vénus! Et Waladier-Corot du Copernicus, qui dit: «Accostez» sans sonder les fonds? Il ne sait pas qu'à un demi-mile il y a un récif submergé? Il n'a pas lu le carnet de bord du lieutenant Slooth? Tu veux que je te dise pourquoi les bateaux coulent? Parce que les équipages les méprisent. (Un silence) Tu as remarqué que quand je parle avec toi je ne bégaie pas. Je bégaie quand je parle avec les êtres humains. En ce qui concerne mon prochain naufrage, le vrai, celui qu'on ne raconte à personne, écoute voir. Je le vois comme ça. Lent ou rapide, je ne sais pas mais ce sera le matin, ça c'est certain. En plein jour. Dans quelle mer, je ne sais pas, parce qu'elles me plaisent toutes et que je dois encore décider, mais quoi qu'il en soit moi je serai à mon poste, sur un bateau briqué, parce que mon bateau doit être un miroir, tu vois avec moi on ne rigole pas! Il est dirigé par un bon capitaine, à la voix forte pour donner des ordres: «Attachez! Amarrez! Port en poupe! Trinquet!». Tu vois la scène? Tous les marins sur le qui-vive, avec les yeux toujours en mouvement et qui se battent avec un courage jamais vu contre les éléments follement déchainés et quand il est clair que nous devons couler parce que le bois cède et se fracasse et que le chant des baleines monte des abysses et que le capitaine avec ce qui lui reste de voix hurle: «Sauve qui peut», eh bien, sache qu'aucun de nous ne plonge! Non! Nous préférons mourir! C'est ce qui se passe sur mon bateau: tous luttent jusqu'au dernier! Pour sauver leur vaisseau! Courageux et obstinés comme le grand chapeau de Romero! Et quand arrive la vague terrible, tu sais de laquelle je parle, la décisive, la dernière, celle qui vient du cœur, il me revient en mémoire ce qu'a dit le lieutenant Miller à son fils avant de sombrer: «Seul le bon nageur se noie avec dignité». Je suis petite mais je crois avoir compris. Et toi? Qu'en dis-tu? Je suis engagée? Si tu veux y réfléchir, réfléchis. Moi j'espère. Regarde quelle belle lumière ce matin. Tu veux que je danse un peu? (Elle exécute quelques pas primitifs de danse) Excuse-moi. Je n'ai jamais dansé, je ne sais pas comment on fait. Ça te dérange si je parle? Oui, peut-être que je te dérange. Je suis un peu bavarde, c'est mon défaut. Je pourrai t'envoyer quelques billets. (Elle rit) Maintenant je me tais. (Un bref silence) J'ai un peu froid, et toi? Qu'est-ce que tu mets toi quand t'as froid? Mais tu ne parles jamais? Tu es encore plus silencieuse que mon pauvre miroir. Il a été cassé dans une bataille. (Elle enlève ses chaussures et avance, comme si elle avait les pieds dans l'eau) Elle est tiède! On est bien dedans. (Elle ferme les yeux, écoute les vagues) Quelle belle musique. Tu es triste? Tu ne serais quand même pas amoureuse? Mer, belle mer… tu me caches quelque chose.

Il y a un long silence immobile. Sur le fond, deux gitanes apparaissent. L'une indique Marie à l'autre. Obscurité progressive.
 

FIN
 
 



 

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