Vittorio Franceschi
"Le sourire de Daphné"

Traduit de l'italien par
Dragana Cvejic
 

Personnages
Giovanni, surnommé Vanni, environ soixante ans
Rosa, sa sœur, sa cadette de quelques années
Sibilla, vingt-cinq ans
 

La scène
Une pièce avec au centre une table couverte de livres et de feuilles. Parmi les feuilles, une loupe. Un lit simple contre le mur de droite. Au pied du lit, une fenêtre avec des rideaux. Sur un petit guéridon, près de la fenêtre, il y a un pot avec une plante de taille modeste. Sous le guéridon, il y a un cache de toile rigide, qui sert à couvrir la plante à certains moments. Le mur de gauche est entièrement occupé par une étagère pleine de livres, qui arrivent jusqu'au plafond. Au milieu du mur, encastrée dans l'étagère, une petite porte qui donne dans la salle de bain. Dans le mur du fond, sur la gauche, une porte. A côté de la porte, sur le mur, il y a une tache un peu pâle de couleur bleue. A droite, une armoire. Au centre du mur, un tableau de classification en couleurs, aussi grand qu'une carte géographique, représentant un herbier. À côté de l'herbier, diverses photos de Vanni, les pieds dans l'eau près de racines de mangroves. Au dessus de la porte, un violon accroché à un clou. De temps à autres, on entend l'horloge du campanile qui sonne toutes les heures.
D'un tableau à l'autre, dans l'obscurité, seront exécutés des variations du Concerto en mi mineur pour violon et orchestre de Mendelssohn.
 
 

ACTE I
 

Premier tableau

C'est la nuit, la scène est plongée dans l'obscurité. La plante est sans cache. Vanni est au lit. Il marmonne dans son sommeil, se débat et se réveille en criant. Il halète.
 

VANNI  Rosa! Rosa! La Daphné! (La porte du fond s'ouvre et Rosa entre, ébouriffée, en robe de chambre)
ROSA  Qu'y a t'il, juste ciel?
VANNI  La plante a disparu!
ROSA  Comment, disparu? Qui pourrait bien la prendre?
VANNI  Elle n'est plus là !
ROSA  La voilà.
VANNI  (se relevant avec peine sur les coudes) Je ne la vois pas.
ROSA  (soulevant le pot) Tu la vois, maintenant?
VANNI  Repose la! Je t'ai dit mille fois que tu ne devais pas la secouer.
ROSA  Tu as rêvé.
VANNI  Tu dois bien t'en occuper.
ROSA  J'ai des palpitations. Ta plante de malheur.
VANNI  Ma Daphné. Tu dois bien t'en occuper tu sais.
ROSA  Oui, je sais.
VANNI  Tu dois bien t'en occuper comme quoi? Allez dis-le.
ROSA  Comme une bouteille de barolo… (Elle pose le pot)
ENSEMBLE    '64. (Vanni se laisse tomber sur son coussin)
VANNI  Grande année. Le terreau est humide?
ROSA  Je l'ai arrosé hier soir.
VANNI  C'était un cauchemar.
ROSA  Cette plante je vais la jeter par la fenêtre. Comme ça t'arrêteras d'en rêver la nuit.
VANNI  Alors vaudra mieux que tu me jettes en premier.
ROSA  Je te jetterai aussi. (Elle sort)
VANNI  Tu ne dois la montrer à personne.
LA VOIX DE ROSA    Tu me l'as déjà dit mille fois.
VANNI  C'est un secret!
LA VOIX DE ROSA     Deux mille fois.
VANNI  Quelle heure est-il?
LA VOIX DE ROSA     Quatre heures du matin.
VANNI  A cette heure-ci, toutes les soucis ouvrent leur corolle.
LA VOIX DE ROSA     Et tous les boulangers allument leur four. Et les éboueurs balaient les rues. Bonne nuit, petit frère.
VANNI        (pour lui-même) Qui arrivera à dormir maintenant? (Il écarte les couvertures d'un geste las. Il se dirige vers le sol à l'aide de ses mains incertaines, puis il laisse tomber les jambes inertes, qui s'écrasent dans un bruit sourd. Les mains cèdent également. Vanni roule par terre et laisse échapper un cri étouffé. Il demeure ainsi immobile et suffocant) Rosa! (Sa sœur entre)
ROSA  Giovanni! Mais qu'est-ce qui s'est passé? On peut le savoir? Vanni, mon petit Vanni. (Elle le soulève avec peine et le fait s'asseoir sur le lit)
VANNI  La semaine dernière encore, j'y arrivais.
ROSA  Tête de linotte. Tu as eu de la fièvre.
VANNI  Mais quelle fièvre?
ROSA  Elle t'a affaibli.
VANNI  Foutaises. Un rhume.
ROSA  C'est Pragotto qui l'a dit.
VANNI  Les médecins ne comprennent rien. Ils n'ont jamais rien compris.
ROSA  Tais-toi. Sans les médecins à cette heure-ci tu serais déjà mort. (Elle sort)
VANNI  Parce que, j'ai l'air en vie? (Rosa entre en poussant un fauteuil pour personnes à mobilité réduite, qu'elle met près du lit. Elle aide Vanni à s'y installer)
ROSA  Tu es un ingrat. Avec toutes les piqûres que tu as faites. Pense à tout ce qu'ils ont inventé. Pense à toutes les avancées. Tous les vaccins. Et la pénicilline, et les sulfamides. Et l'Aspirine. Essaye d'imaginer le monde sans Aspirine.
VANNI  Et l'Alka-Seltzer? Tu as oublié l'Alka-Seltzer.
ROSA  Imbécile!
VANNI  Tu confonds médecins et remèdes.
ROSA  Je ne confonds rien du tout.
VANNI  Et ton mari, alors? Parlons de ton mari. A quarante-sept ans.
ROSA  Le cancer c'est le cancer. Pragotto t'a toujours bien soigné.
VANNI  Tu dis ça parce que t'es veuve et que Pragotto est célibataire.
ROSA  Pour le célibataire j'en ai déjà un. Et ça me suffit comme ça.
VANNI  Tu n'as d'yeux que pour lui.
ROSA  Oh je t'en prie.
VANNI  Il a dix ans de moins que toi!
ROSA  Huit.
VANNI  Il a de grosses mains.
ROSA  Les tiennes sont belles peut-être.
VANNI  Comment va ta fille ?
ROSA  Liliana va bien.
VANNI  Et son mari?
ROSA  Giorgio va bien aussi. (Elle sort laissant la porte entrouverte)
VANNI  Et les enfants?
LA VOIX DE ROSA    Luca et Valeria vont bien aussi.
VANNI  J'en suis content.
LA VOIX DE ROSA    Mais tu ne te souviens même pas de leur prénom. Laisse-moi dormir… (On entend la porte qui se ferme)
VANNI  Azara microphylla. Liriodendron tulipifera. (Il dirige le fauteuil vers la bibliothèque) Parrotia persica. Salix babylonica. (Il prend avec peine un petit livre qui pourtant lui échappe. Il étend la main vers le sol, mais renonce. Il dirige le fauteuil vers la plante) Daphné Giovannina du Bornéo.

Obscurité. Musique.
 



 

Deuxième tableau

Le matin suivant. Vanni dort dans le fauteuil, dans la même position où nous l'avons quitté. La lumière est encore allumée, la plante sans cache. Un rayon de soleil entre par la fenêtre fermée. La porte s'ouvre, Rosa qui entre, éteint la lumière.
 

ROSA  Vanni… (Vanni se redresse) Réveille-toi. (Elle ramasse le livre et elle le remet au hasard dans la bibliothèque) Ce n'est pas bon pour toi de dormir assis. Bonjour. Mauvaises nouvelles.
VANNI  Depuis la création du monde il y a de mauvaises nouvelles.
ROSA  Il y a eu une inondation. Vienne est sous les eaux.
VANNI  Vienne?
ROSA  Le Danube est en crue. C'est la télé qui le dit.
VANNI  Le beau Danube bleu?
ROSA  Ne fais pas de l'esprit. Tout est inondé.
VANNI  Même le jardin botanique?
ROSA  L'eau est arrivée aux premiers étages. Des milliards de dégâts.
VANNI  Ce n'est pas possible.
ROSA  Je te dis qu'ils se déplacent en barque.
VANNI  Délinquants! Tu sais ce qu'est la Fockea crispa?
ROSA  Tu sais que je ne le sais pas.
VANNI  Ecoute bien, femme sans cervelle. C'est une plante avec de telles réserves de lymphe qu'elle peut survivre plus longtemps que toi, moi et Pragotto mis ensemble, avec ta fille et ton imbécile de gendre. A Vienne, il y avait le plus ancien spécimen cultivé dans un pot. Tu sais quel âge il avait?
ROSA  Qu'est-ce que j'en sais? Dix? Vingt?
VANNI  Deux cents! Le jardin botanique de Vienne a l'âge de Shakespeare et du Caravage, il est plus vieux que Mozart, Garibaldi, Benjamin Franklin et ta Bernadette. Des cactus, des palmiers, des orchidées comme on en n'a jamais vu, des spécimens uniques de plantes carnivores! Il y a là-bas, la Lodoicea maldivica, le plus beau spécimen du monde, tu sais ce que c'est, non évidemment tu ne sais pas, c'est le cocotier des Seychelles. Sais-tu combien pèse un grain du cocotier des Seychelles? Un kilo et demi!
ROSA  Je pensais plus.
VANNI  Mais tais-toi. Ces assassins ont tout détruit!
ROSA  Mais qu'est-ce que les assassins ont à voir là dedans. Ça fait un mois qu'il pleut!
VANNI  Avec toi impossible de discuter. Des milliers d'innocents, témoins du travail de la création, enterrés sous la boue d'un fleuve puant pollué par les déchets industriels et la nostalgie impériale à deux balles avec leurs valses de merde et leur Sissi de mes deux. Nous ne le saurons jamais.
ROSA  Quoi donc?
VANNI  Comment est survenue la subdivision en dicotylédones et monocotylédones. En admettant qu'il s'agissait d'une subdivision. Un jour il s'est passé quelque chose.
ROSA  Cette nuit aussi il s'est passé quelque chose. L'inondation dans toute l'Europe. Autriche, Allemagne, France. Même Prague est menacée.
VANNI  A Prague, il n'y a pas de jardin botanique.
ROSA  A Dresde, les hôpitaux ont été évacués. Un malade est tombé pendant qu'on le chargeait sur l'hélicoptère et il s'est noyé.
VANNI  Il a pris un raccourci.
ROSA  Tu n'as vraiment pas de cœur. Et même un cerveau un peu endommagé.
VANNI  Il y avait quatre-vingt-dix-neuf pour cent de chances qu'il ait été un idiot. Et quatre-vingt qu'il battait sa femme. Et au moins soixante-dix qu'il fumait deux paquets par jour. Et au moins soixante qu'il crachait par terre en descendant les escaliers. Il a fallu quelques millions d'années d'évolution pour que la race humaine se dote de ce superbe spécimen. Est-ce qu'on en sentira la perte?
ROSA  Peut-être qu'il avait de petits enfants, une femme qui pleure maintenant. Tout le monde n'est pas aigri comme toi. Des milliers de braves gens sont restés sans abri.
VANNI  Ces braves gens ont tordu le cou à la terre. Pendant des siècles ils ont fait des signes de croix pour se dégourdir le bras, maintenant qu'ils aillent dans les cathédrales en barques.
ROSA  Tu veux du thé?
VANNI  Non.
ROSA  C'est un non définitif?
VANNI  Il y a des toasts?
ROSA  Bien sûr qu'il y en a.
VANNI  Alors il n'est pas définitif. Il y avait un petit livre par terre.
ROSA  Je l'ai mis de côté.
VANNI  Donne-le-moi.
ROSA  Je ne sais plus où je l'ai mis.
VANNI  Comment cela tu ne sais plus où tu l'as mis?
ROSA  Je l'ai posé quelque part. Je le chercherai après.
VANNI  Comment cela après? Je le veux maintenant.
ROSA  Maintenant tu prends le petit déjeuner. Tu veux de la marmelade?
VANNI  Ne change pas de sujet. C'est un livre très ancien. Je dois relire un passage, il y a quelque chose que je ne me rappelle plus. Et dire que je le connaissais par cœur ! C'est la paralysie qui est arrivé ici. (Il se tape le front)
ROSA  Myrtilles ou quetsches?
VANNI  Myrtilles. Vaccinium myrtillus.
ROSA  Amen. Mets ta serviette. (Elle la lui attache)
VANNI  Tu te souviens quand nous étions petits et que notre mère nous préparait le thé?
ROSA  Le pire moment de la journée. Comme ça te plaisait à toi alors il fallait forcément que ça me plaise. Redresse-toi. (Elle l'aide à se redresser un peu) Ça me donnait des boutons, j'étais allergique au thé.
VANNI  Parce que tu voulais devenir médecin.
ROSA  Quel rapport?
VANNI  Il y a un rapport, il y a un rapport. La vocation de la médecine fait venir les allergies. Par chance, tu as arrêté tes études.
ROSA  Parce que j'étais obligée, j'étais enceinte.
VANNI  D'une belle petite fille non désirée de quatre kilos. T'aurais mieux fait…
ROSA  Tais-toi. Il y a des choses que je ne peux pas faire.
VANNI  Mais les chatons tu les as noyé.
ROSA  Notre père n'en voulait pas. Et puis j'étais petite, je ne comprenais pas.
VANNI  Où est-il écrit que la vie d'un chat vaut moins que celle d'un homme?
ROSA  Jésus parlait aux hommes, pas aux chats.
VANNI  S'il avait parlé aux chats il n'aurait pas fini sur la croix.
ROSA  Ne blasphème pas.
VANNI  Chiendent aquatique, Glyceria fluitans; Chiendent blanc, Trisetum flavescens; Chiendent canine, Agropyrum repens…
ROSA  Je ne sais pas comment je ferai, aujourd'hui, sans Liliana. Je n'arrive pas à l'imaginer.
VANNI  Mais elle vit en Allemagne, vous ne vous voyez jamais.
ROSA  Mais elle est là. Tous les soirs, je prie pour elle et pour mes petits-enfants.
VANNI  Et pas pour ton gendre?
ROSA  Bien sûr, même pour lui.
VANNI  Mais un peu moins.
ROSA  Ce n'est pas vrai.
VANNI  Ce n'est pas ton sang. Tu préfères prier pour son magasin de glaces. Mon Dieu, faites que les étés soient toujours plus chauds pour que les allemands fassent la queue devant le kiosque et qu'il gagne un paquet d'argent.
ROSA  Je prie aussi pour toi. Pour que le Seigneur t'ouvre cette tête dure et y insuffle un peu de bon sens.
VANNI  Le bon sens vient du diable, de même que la solution intermédiaire.
ROSA  Tu ne sais pas ce que tu dis.
VANNI  Allez, trouve-moi ce livre. Il y Sibilla qui vient aujourd'hui.
ROSA  Encore cette Sibilla. Mais elle n'était pas en Amérique?
VANNI  Elle est rentrée hier. Elle doit me poser quelques questions, une sorte de consultation. Elle écrit un manuel pour les écoles.
ROSA  Un manuel de quoi?
VANNI  Comment, de quoi? De botanique.
ROSA  Celle-là t'utilise.
VANNI  Ne dis pas «celle-là»! Sibilla est une jeune femme… Bref, trouve-moi ce livre.
ROSA  Il réapparaîtra quand tu t'y attendras le moins.
VANNI  C'est urgent.
ROSA  Pense à guérir. Elle utilise ton nom pour publier son manuel.
VANNI  Un livre de sciences pour les écoles. C'est une bonne idée. Il faut commencer dès l'enfance.
ROSA  Toi tu n'as pas eu besoin de manuel.
VANNI  Parce que j'ai eu de la chance. On m'a offert la foi.
ROSA  Toi?
VANNI  La foi en la botanique. Qui n'est pas très différente de la foi en Dieu. Elle requiert juste un arrosoir plus grand.
ROSA  Je t'apporte le thé. (Elle sort)
VANNI  (parle fort pour sa sœur) Sur la terre, avant l'apparition de l'homme-singe, il y avait les violettes. Et la rose existait bien avant que les latins ne la déclinent. (Pour lui) Phototropisme… mouvement provoqué par la lumière…avec attraction, phototropisme positif…avec répulsion, phototropisme négatif…bien évidemment. Si dans un lieu plongé dans l'obscurité, s'insinue…une seule source de lumière…la végétation se dirige vers cette lumière. Le fameux rayon de soleil… des optimistes. Ou la tromperie habituelle… des poètes. (Rosa entre avec un plateau chargé)
ROSA  Voilà ta bouillasse adoré. Les toasts ont un peu brûlé.
VANNI  C'est meilleur. (Il chantonne) Di quella pira l'orrendo foco… (Il prend la théière des deux mains mais n'arrive pas à la soulever)
ROSA  Et voilà ta marmelade de mirtillum vaccinorum. Bon appétit.
VANNI  Attends.
ROSA  Qu'y a-t-il?
VANNI  Aide-moi. (Il bouge les doigts et les mains, comme pour les dégourdir) Je n'ai pas encore… Ce matin… Hier déjà.
ROSA  Qu'est-ce que tu ressens?
VANNI  Comme une anesthésie.
ROSA  Tu as un bras qui s'est endormi. (Elle verse le thé)
VANNI  Les deux.
ROSA  Tu ne dois pas te fatiguer. (Elle s'assit et prépare une tartine)
VANNI  Tu parles comme cet idiot de Pragotto. (Il boit en soulevant la tasse des deux mains)
ROSA  Pauvre Pragotto, il doit en avoir les oreilles qui sifflent. Il est tellement minutieux, tellement consciencieux.
VANNI  Depuis l'époque de Molière, les médecins n'ont pas changé. Si c'est tendre ça ne peut pas être dur, si c'est liquide ça ne peut pas être solide.
ROSA  Quand cette Sibilla vient?
VANNI  Cette Sibilla vient aujourd'hui et tu me feras le sacro-saint plaisir de la traiter comme il faut et de ne pas entrer ici toutes les cinq minutes. Nous ne ferons pas les cochonneries que font les hommes et les femmes, laissés seuls dans une pièce et ne t'inquiète pas, je n'ai pas l'intention de l'épouser, je ne lui laisserai pas en héritage ma part de la maison. Cette maison sera un jour à tes petits-enfants qui une fois grands, après t'avoir accompagné au cimetière, viendront y vivre avec leur belles familles, pleines d'anoraks et d'ordinateurs. Je ne supporte pas d'être interrompu quand je travaille. Et attention : ce violon doit rester ici. Je le mettrai dans le testament.
ROSA  Les violons doivent être joués, laissés comme ça ils se détériorent.
VANNI  Qui a dit que les violons étaient faits pour être joués?
ROSA  Tu es fou à lier.
VANNI  Les violons détestent la musique, ce résonnement continu dans leur ventre. Quand un violon voit un violoniste il s'en remet à Dieu!
ROSA  Quand te décideras-tu à avoir une conversation normale dans ta vie? Une fois, une seule fois.
VANNI  Les violons aiment le silence, le bruissement de la branche, de quand ils étaient encore du bois pur acerbe et tendre. Le violon a une âme végétale.
ROSA  Alors ce lit aussi a une âme végétale. Et cette chaise avait des feuilles et les oiseaux venaient y faire leurs nids! Et cette étagère aussi les avaient, et les poutres du plafond aussi, et ma cuiller en bois avait aussi un tas de branchettes! Et ces pauvres âmes végétales doivent écouter de pareilles bêtises!
VANNI  Oh, quel mot bien choisi!
ROSA  Tu te souviens de ce que disait notre père? Que les nigauds disent des bêtises! Il avait déjà compris quel genre de fils il était en train d'élever. En même temps, que peux-tu attendre d'un type qui aime le thé?
VANNI  C'est un de mes défauts, je le sais.
ROSA  Tu as fini?
VANNI  Il y a encore une chose que je n'ai pas comprise. C'est moi qui te supporte ou c'est toi qui me supportes?
ROSA  Je suis plus jeune. Donc c'est toi qui me supportes. (Elle sort en emportant le plateau)
VANNI  C'est bien ce qui me semblait, mais je voulais en être sûr. (Il déplace son fauteuil et s'approche de la plante) Si seulement j'en avais le courage… petite Daphné Giovannina de Bornéo…

Obscurité. Musique.
 



 

Troisième tableau

Après-midi du même jour. Vanni est dans le fauteuil près de la fenêtre fermée. La plante est toujours sans cache. Rosa est assise à la table, elle est en train de faire de l'ordre dans les papiers de Vanni.

ROSA  Je n'ai jamais vu un homme aussi désordonné.
VANNI  C'est toi qui me dis ça. Le petit livre n'est pas encore réapparu.
ROSA  Cette facture a au moins deux ans.
VANNI  Il y a deux ans, je marchais encore et la boîte aux lettres je l'ouvrais tout seul.
ROSA  Cette TVA on aurait pu s'en décharger. Et celle-là aussi. Que d'argent jeté par les fenêtres.
VANNI  C'est une des choses que j'aimais le plus: ouvrir la boîte aux lettres.
ROSA  Notre père nous a appris à respecter la valeur de l'argent.
VANNI  En réalité il est mort malheureux.
ROSA  Tais-toi.
VANNI  Moi au contraire je rigolerai.
ROSA  Ne fais pas le fanfaron.
VANNI  J'en ris déjà. Et toi tu dois me promettre que tu ne pleureras pas, que tu n'appelleras pas le prêtre et que tu ne me mettras pas un beau costume, que  je n'ai pas d'ailleurs. J'ai de la peine pour ces petits cadavres endimanchés, avec un costume bien repassé et la cravate bien nouée, qui cognent le nez contre le couvercle de la boîte à chaque fois que le corbillard passe sur un nid de poule. Tu me feras incinérer en slip, je le mettrai dans le testament.
ROSA  On pourrait parler d'autre chose?
VANNI  On peut parler de tes funérailles si tu préfères. Tu auras une robe avec les sept nains et il y aura toutes tes amies. Ta fille essuieras ses larmes avec des mouchoirs en papier qu'elle ne saura où jeter et tes petits-enfants la tireront par la jupe en disant j'ai envie de faire pipi, pendant que ton gendre… non, ton gendre restera en Allemagne parce qu'il faut garder le magasin ouvert.
ROSA  Mais as-tu jamais été optimiste? Au moins une fois?
VANNI  Oui. Au Bornéo quand j'ai trouvé cette plante. Elle était au milieu de fougères et de renoncules. Ça pouvait être une Calycina mais ça ne l'était pas, avec ces feuilles dentelées et épaisses; ça pouvait être une Centaurea ou une banale Scilla mais les scilles n'ont pas de poils et les centaurées non plus. Et cette petite fleur bleue qui s'élevait au-dessus des fougères, au pistil violet tacheté d'argent, je ne l'avais jamais vu ni lu dans aucun catalogue.
ROSA  Ça doit être beau de faire une telle découverte.
VANNI  C'est émouvant. J'ai senti la belle tiédeur du placenta primordial. Peut-être celle des astronomes quand ils découvrent une nouvelle étoile et lui donne leur nom. Mais cette étoile est peut-être morte depuis déjà des millénaires alors que la créature que tu as sous les yeux est indubitablement en vie.
ROSA  Si les grands-parents le savaient…
VANNI  L'avaient su…
ROSA  Tu es connu, tu es dans l'encyclopédie, tu as donné ton nom à tant de plantes inconnues… quand te tu décideras à faire connaître celle-là aussi on te donnera sûrement le prix Nobel.
VANNI  C'est probable, maintenant on le donne à n'importe qui. Est-ce que tu l'aurais dit à quelqu'un par hasard?
ROSA  Même si je le disais on s'attendrait à une plante de trois sous. Elle a un nom si peu esthétique.
VANNI  Je lui ai donné mon nom.
ROSA  Giovanni c'est beau. Mais Giovannina…c'est un nom de femme de ménage.
VANNI  Daphné Giovannina. Du Bornéo.
ROSA  Pourquoi Daphné?
VANNI  Comme la nymphe qui séduisit Apollon.
ROSA  Et ce serait toi Apollon?
VANNI  Je n'étais pas si mal dans ma jeunesse. Tu étais fière de moi.
ROSA  Je suis encore fière de toi. Mon frère est un découvreur.
VANNI  C'est comme ça que tu l'as dit à la laitière?
ROSA  Au vendeur de fruits aussi. Une fois il m'a demandé: «Mais que découvre votre frère?». Et moi: «Les plantes». «C'est tout? J'en ai des plantes regardez-moi ça!». Et il m'a montré toutes ses salades.
VANNI  Quand j'ai compris que c'était une plante inconnue je me suis mis à hurler. Et il y eut un silence dans la jungle. Les animaux avaient compris. Mais ma joie a été punie parce que cette découverte a coïncidé avec ma maladie. C'est pendant le voyage de retour que j'ai noté les premiers symptômes.
ROSA  Tu ne me l'as jamais dit.
VANNI  Sur le bateau. Je voulais monter sur le pont, mais j'ai senti comme une crampe, là, au milieu du dos, et tout de suite après une pression, et puis une sorte d'anesthésie dans la jambe droite. Je me suis arrêté sur la passerelle et un touriste milanais qui était derrière moi m'a dit: «Alors, on bouge»… Et je lui ai répondu: «Après vous»… en le laissant passer. C'était ça le début. Tu sais, toi aussi tu devrais donner ton nom à une chose importante que tu as découverte.
ROSA  Moi?
VANNI  Toi, toi.
ROSA  Mais qu'est-ce que tu racontes?
VANNI  Tes boulettes au radis. Elles sont une des plus grandes découvertes de ce siècle. Tu devrais les appeler radinets et déposer un brevet. (Imitant la voix d'un speaker) “Les radinets de grand-mère Rosa”. (Rosa rit) En peu de temps, tu deviendrais très riche à la barbe du magasin de glaces de ton couillon de gendre.
ROSA  Chut! C'est vrai que Giorgio n'est pas une flèche, mais ses glaces sont supers. Et il aime beaucoup les enfants.
VANNI  Et ta fille?
ROSA  Liliana a son petit caractère. Une bonne épouse doit toujours s'adapter au caractère de son mari.
VANNI  Même si le mari est un imbécile?
ROSA  Tu emploies des mots que je n'emploierai jamais pour un proche parent.
VANNI  Alors laisse-moi les employer et ne fais pas ces grimaces. Tu as gâché ta vie. Assis-toi!
ROSA  Avec toi les moments de paix ne durent jamais. (Elle va s'asseoir)
VANNI  Quand l'électroencéphalogramme d'un malade est plat on dit qu'il se trouve en état végétatif ou de végétation. C'est vrai, oui ou non?
ROSA  (un pleur dans la voix) Tu n'es pas en phase terminale! Tu peux guérir, il faut du temps mais tu peux être presque comme avant.
VANNI  Ça c'est des conneries que te dit Pragotto pour que tu gardes le moral, à part ce «presque» qui en dit long. Ceux qui parlent d'état de végétation, ne connaissent pas les plantes, leur élan vital, leur énergie très pure, leur dialogue continu avec le soleil et les éléments. Ça n'a rien à voir avec l'état de végétation, un homme avec un électroencéphalogramme plat est tout simplement un homme livré à lui-même. Et c'est exactement ce que je ne veux pas.
ROSA  Tu continues à m'embrouiller.
VANNI  Je sens l'embuscade dans mes mains et mes bras. Une durée de quinze, vingt jours au maximum, et je pourrai à peine ouvrir la bouche. Tu es prête avec les canules, avec les phlébites, avec les tampons pour la salive? Tu devras vaporiser un tas de flacons de lavandes, parce que les malades ça pue, là-dedans.
ROSA  Je sens que tu guériras et c'est tout.
VANNI  Tu es en règle avec l'espoir chrétien, tu crois aux miracles. Tu as toujours suivi les règles, quelles qu'elles soient. C'est pour ça que je ne peux te demander qu'une tasse de thé. Tant que tu ne cèdes pas à la tentation tu serais capable de l'arracher du pot.
ROSA  Qui? Qu'est-ce que tu racontes?
VANNI  Tu veux m'épouser, Rosa? (Rosa rit entre les larmes)
ROSA  A douze ans je voulais t'épouser.
VANNI  Nous aurions été un beau petit couple incestueux. Je t'aurai emmené dans mes voyages et dans un futur proche tu aurais bénéficié de ma pension. Mais tu es ma sœur et on ne donne rien aux sœurs.
ROSA  Je t'ai dit mille fois que je ne veux pas parler de ces choses-là. Je me remettrai à travailler. Il n'y a plus de couturières qui fassent des petites retouches. De nos jours qui te fait l'ourlet sur le pantalon? Qui t'agrandit un vêtement? Les gens feront la queue et je me ferai un paquet d'argent.
VANNI  Ne les mets pas dans le bas de laine. Fais quelques voyages, trouve-toi un amant thaïlandais, joue à la roulette, amuse-toi un peu. Tu es encore jeune pour te goinfrer de sardines. Tu te souviens des sardines espagnoles?
ROSA  Mon Dieu, qu'elles étaient bonnes! Frites et panées!
VANNI  Brulantes! La peau s'enlevait entièrement toute seule! Combien en avons-nous mangé cette fois-là?
ROSA  Quatre portions.
VANNI  Toi trois et moi une. (Rosa rit) Avec cette piquette de vin blanc.
ROSA  Appelle ça de la piquette. Après un verre nous étions déjà soûls.
VANNI  Et les doigts gras. Tu disais «Ne touche pas ta chemise, ne touche pas ton pantalon.»
ROSA  Les sardines de Catalogne.
VANNI  Ce sont les dernières vacances que nous avons passées ensemble.
ROSA  C'étaient aussi les premières.
VANNI  C'étaient aussi les premières. Fais attention ton gendre est capable de vendre la maison et de te mettre dans un hospice, avec comme bonne raison la présence d'un beau jardin.  Un hospice allemand. Peut-être que ça te plairait.
ROSA  Arrête!
VANNI  Sinon va dans un couvent. Tu sais qui dit «va au couvent»?
ROSA  Le prêtre.
VANNI  Hamlet.
ROSA  Hamlet!
VANNI  Tu sais qui c'est?
ROSA  Bien sûr que je le sais. Celui d'être ou ne pas être.
VANNI  Bravo!
ROSA  Il était dans une publicité. Et qui veut-il envoyer au couvent?
VANNI  Ophélie, sa fiancée.
ROSA  Et pourquoi?
VANNI  Parce qu'elle n'a pas droit à la pension et qu'il s'inquiète pour lui trouver un toit. La voilà! (Il s'écarte brusquement de la fenêtre, tout à coup agité) Va ouvrir. (Mais Rosa va à la fenêtre) En vitesse!
ROSA  Elle est maigre. Elle ne m'a jamais plu.
VANNI  C'est une fausse maigre.
ROSA  Qu'en sais-tu si elle est fausse?
VANNI  Va ouvrir!
ROSA  Laisse-lui au moins le temps de traverser la rue.
VANNI  Elle marche vite. Va!
ROSA  Tu es trop nerveux. Ça ne plait pas aux femmes. Attends qu'elle sonne.
VANNI  Tais-toi! Arrange-moi. (Vanni dirige le fauteuil jusqu'à la table, Rosa lui redresse le col) Je suis présentable?
ROSA  Les hommes amoureux sont vraiment ridicules.
VANNI  Mais quel amour, ne dis pas de bêtises, j'ai peu de temps devant moi et je suis donc pressé, très pressé! Pourquoi elle ne sonne pas? (On sonne à la porte) Ouvre!
ROSA  Qu'est-ce que j'aurais donné pour qu'un homme m'aime comme ça.
VANNI  Dépêche-toi!
ROSA  Mais j'avais le nez en trompette. On n'aime pas aisément une fille qui a le nez en trompette. (Elle avance vers la porte)
VANNI  Attends! Couvre-la.
ROSA  Ah, oui. (Elle prend de dessous le guéridon le cache de toile et le met sur la plante) Elle non plus ne doit pas la voir?
VANNI  C'est une surprise. Va!
ROSA  (Elle avance vers la porte, s'arrête) Ne lui demande pas si elle veut du thé. Ne m'oblige pas à lui faire à elle aussi du thé. (Elle avance vers la porte, s'arrête de nouveau) Pourquoi dis-tu que j'ai gâché ma vie?
VANNI  Mais tu crois que c'est le moment pour me poser ce genre de question? Dépêche-toi! Et n'entre pas si je ne te le demande pas. (Elle avance vers la porte, s'arrête de nouveau)
ROSA  Et puis nous n'avons pas de thé.
VANNI  Mais tu viens juste de m'en faire!
ROSA  C'était la dernière pincée. Il reste des sachets.
VANNI  Je déteste les sachets! J'en avais apporté un kilo de Bangkok.
ROSA  Il y a trois ans. Il n'y en a plus. (Elle sort)
VANNI  Trois ans déjà? (On entend la voix de Rosa à l'interphone)
LA VOIX DE ROSA    Oui?
VANNI  (essaie de décrisper ses doigts) Attends, attends encore un peu. Qu'est-ce que ça te coûte?
LA VOIX DE ROSA    Troisième étage.
VANNI  (regarde fixement la plante) Dis, Daphné: c'est possible à mon âge?
Obscurité. Musique.
 



 
 

Quatrième tableau

En début de soirée. La fenêtre est fermée. La plante est recouverte par le cache. Sibilla est debout sur une échelle. Elle a quelques volumes dans les mains et a l'air d'en chercher un en particulier. Vanni de son fauteuil dirige les recherches.
 

SIBILLA C'est celui-là?
VANNI  Non, je vous dis qu'il a la couverture marron.
SIBILLA Il y a en a tellement qui ont la couverture marron.
VANNI  Mais celui-là est différent. Si vous la regardez de biais le cuir est à losanges.
SIBILLA De biais?
VANNI  En oblique. Comment diriez-vous?
SIBILLA De travers?
VANNI  Non, de travers ça fait penser…
SIBILLA (inclinant un gros livre) Le voici!
VANNI  A l'épiglotte.
SIBILLA Voici les losanges. Je l'ai trouvé.
VANNI  Bravo.
SIBILLA Plantes du sous-bois indochinois.
VANNI  C'est lui. Maintenant descendez, c'est dangereux là haut.
SIBILLA A Boston, il y avait une échelle de six mètres.
VANNI  Six mètres? De cette hauteur une Bible peut tuer. (Sibilla descend rapidement) Doucement! C'est une échelle peut… (Sibilla parcourt le livre)
SIBILLA C'est très beau.
VANNI  Je vous le prête. Vous pouvez l'emmenez chez vous. Il contient toutes les classifications, qui seront utiles pour votre atlas.
SIBILLA Merci.
VANNI  Vous êtes la seule personne qui en fera un bon usage. Mais vous me le rapportez après.
SIBILLA Bien sûr.
VANNI  Vous le jurez.
SIBILLA Vous ne me faites pas confiance?
VANNI  Je veux être sûr que vous reviendrez me voir. (Il l'observe) Vous avez un peu… (Il hésite)
SIBILLA Grossi? Dites-le.
VANNI  Non, non… vous êtes bien comme ça. Ne touchez pas à cette jeunesse.
SIBILLA Cette jeunesse doit perdre au moins deux kilos.
VANNI  Si vous posez ce livre vous les aurez déjà perdu. (Ils rient. Sibilla pose le livre sur la table) On ne le trouve plus sur le marché. En rupture depuis un peu plus de deux ans. Trois cents cinquante exemplaires, pour de la botanique c'est un record.
SIBILLA Vous avez ici une véritable mine d'or.
VANNI  N'ayez pas de scrupules à en profiter. De ce côté-là, il y en a tant d'autres ainsi que deux caisses à la cave.
SIBILLA Vous les avez tous lu?
VANNI  Tous sauf ceux que j'ai écrit moi-même. Ma sœur a perdu le livre le plus important. Il est là quelque part mais elle n'arrive plus à le trouver.
SIBILLA Il réapparaîtra quand vous vous y attendrez le moins.
VANNI  J'ai déjà entendu ça quelque part.
SIBILLA Moi je n'y arriverais jamais.
VANNI  Quoi donc?
SIBILLA A lire tant de livres.
VANNI  C'est peut-être mieux. Vous savez à quoi ça m'a servi de les lire? A avoir peur de la mort.
SIBILLA Vous avez toujours été en compagnie de ce rongeur.
VANNI  Rien à voir avec un rongeur. Un régiment de locustes. (Ils rient de nouveau, puis un silence) A une époque, on se tutoyait.
SIBILLA Puis nous avons recommencé à nous vouvoyer.
VANNI  Quelle belle chose la botanique. On a toujours l'impression de piétiner quelque chose de précieux.
SIBILLA Oui. Quelque chose d'unique qui ne repoussera plus.
VANNI  Ce sera un atlas illustré?
SIBILLA Je pense que oui. Les enfants aiment les illustrations. Avec les illustrations on peut expliquer beaucoup de choses.
VANNI  Des photos ou des dessins ?
SIBILLA Il n'y a pas de photo qui ait la précision d'un dessin.
VANNI  Je suis tout à fait d'accord.
SIBILLA Manquerait plus que ça. C'est vous qui me l'avez appris.
VANNI  Ah, oui?
SIBILLA Vous nous avez fait un cours sur ce sujet. Et je vins vous féliciter. Et vous m'avez regardé dans les yeux et j'ai rougi et vous m'avez dit: «Clematis flammula».
VANNI  J'aime la plante pudique qui brûle à l'intérieur.
SIBILLA Vous êtes un stilnoviste.
VANNI  Non, je suis un parolier ordinaire. Cœur, amour, douleur. (Sibille ouvre la fenêtre et s'y penche) Quand j'étais enfant je tirai de cette fenêtre sur les petites filles avec ma sarbacane. Elles levaient la tête vers le haut avec les flèches dans les cheveux et hurlaient: «Idiot!»… Moi je restais caché là et je pensais: quand je serai grand je vous donnerai en pâture aux plantes carnivores. C'est aux plantes carnivores que je dois mon intérêt pour la botanique. Je croyais vraiment qu'elles mangeaient les hommes. J'imaginais des duels terribles entre une plante carnivore et Machiste. C'est la plante qui gagnait.
SIBILLA Les jours se font plus courts.
VANNI  Parce qu'ils ont peu de choses à dire.
SIBILLA J'ai connu un garçon à Boston.
VANNI  Il n'y a pas de garçons à Boston, il n'y a que des rejetons. Le plus pauvre héritera de deux banques.
SIBILLA Il n'a pas l'ombre d'un sou.
VANNI  Alors il n'est pas de Boston.
SIBILLA En fait, il est de Seattle. A l'opposé. Il est assistant en mathématique.
VANNI  On ne va pas en Amérique pour épouser un désargenté de Seattle. Vous l'aimez?
SIBILLA Je ne sais pas.
VANNI  En amour, je ne sais pas ça veut dire non. Quittez-le et rendez-lui ses cadeaux.
SIBILLA Il ne m'a fait aucun cadeau.
VANNI  Comment cela aucun cadeau? Mais qu'est-ce que c'est que ce fiancé?
SIBILLA Nous ne sommes pas fiancés. Et puis il n'a pas d'argent, je vous l'ai dit, il vit encore sur le campus.
VANNI  (crie) A mon époque on aurait vendu ses pantalons pour pouvoir faire un cadeau à sa fiancée. Autre chose que le campus! On dormait dans des chambres loués sans chauffage et on utilisait ces maudites chemises qui se lavent et ne se repassent pas, les plus riches en avaient deux, moi j'en avais qu'une.
SIBILLA Ne criez pas!
VANNI  (crie plus fort) Tu me feras le sacro-saint plaisir de l'envoyer au diable. Je ne t'ai pas enseigné la botanique pour que te voir dans les bras d'une perche américaine à lunettes qui vote Bush et achète les figurines du pompier héroïque! (On entend la porte claquer)
LA VOIX DE ROSA    Vanni…
VANNI  Tout va bien, reste où tu es! (Sibilla prend le livre et va vers la porte) Rends-moi ce livre! (Sibilla revient sur ses pas et lui rend violemment le livre sur les genoux. Puis elle se remet en route) Tu ne retourneras pas à Boston!
SIBILLA Vouvoyez-moi. (Un silence)
VANNI  Ne vous en allez pas, je vous en prie. Aujourd'hui c'est une mauvaise journée pour les capricornes, avec dans le meilleur des cas, la possibilité d'être bloquée dans un ascenseur.
SIBILLA Je ne suis pas capricorne. Je suis cancer.
VANNI  Celle-là est impardonnable.
SIBILLA Je vous l'ai déjà dit une fois.
VANNI  Vous me l'avez dit?
SIBILLA A Sumatra.
VANNI  Ah, oui… maintenant je me souviens.
SIBILLA C'était mon anniversaire et vous m'aviez offert une bague.
VANNI  De perles!
SIBILLA De perles bleues.
VANNI  Je me souviens très bien, vous étiez très occupée avec une valise.
SIBILLA J'avais acheté ces rideaux grège et je n'arrivais pas à la fermer.
VANNI  Je me souviens très bien.
SIBILLA Je les ai encore. Je les ai même emportés à Boston.
VANNI  Et après comment on a fait?
SIBILLA Fait quoi?
VANNI  Pour fermer la valise.
SIBILLA J'ai mis les rideaux dans un cabas.
VANNI  Ah, voici. (Il lui tend le livre. Sibilla le prend.)
SIBILLA Ces six mois furent très beaux.
VANNI  Six mois seulement?
SIBILLA Les plus beaux de ma vie. Vous étiez en train d'écrire ce livre.
VANNI  Avec votre aide. Ah, oui, sans vous je n'aurai pas pu. Je vous ai même remercié dans la préface.
SIBILLA C'était mon premier voyage dans un pays si lointain.
VANNI  A chercher des pousses. Mais vous vous rendez compte? Combien de temps a passé?
SIBILLA Trois ans.
VANNI  Déjà?
SIBILLA Seulement.
VANNI  Vous êtes très fâchée?
SIBILLA Très. Je n'ai rien du capricorne.
VANNI  Ma tête. Elle ne fonctionne plus comme avant.
SIBILLA Ne recommencez pas avec l'histoire de l'âge.
VANNI  Je fais un exercice, je répète par cœur quelques noms… (Il bouge avec peine ses doigts) Vous voyez, on plaisante tellement de la mort…
SIBILLA Ne dites plus ce mot.
VANNI  Il y a eu une accélération ces dernières semaines. Nous sommes en train de galoper vers l'infini.
SIBILLA Je ne sais jamais quand vous plaisantez et quand vous parlez sérieusement.
VANNI  Vous pensez qu'un homme dans mon état ait envie de plaisanter?
SIBILLA Vous êtes capable de tout.
VANNI  Je suis en train de parler très sérieusement.
SIBILLA Alors vous ne pouvez pas rester ici à attendre. Nous devons faire quelque chose.
VANNI  Tout laisser  en ordre.
SIBILLA En Amérique il y a des institutions spécialisées.
VANNI Pas de dettes.
SIBILLA Je téléphonerai à Bill, à Boston ils sont très bien équipés.
VANNI  Bill? Il s'appelle Bill! (Il hurle) Hourra!
SIBILLA Vous êtes devenu fou?
VANNI  En Amérique! Je vais en Amérique! (Il bouge le fauteuil avec peine, va et vient dans la pièce) A Boston! Pour un million de dollars, ils me feront deux piqûres de vitamines C. Et puis je ne parle pas anglais, j'ai étudié le latin. En Amérique quelqu'un qui a étudié le latin n'a qu'une seule possibilité pour survivre: le baseball. Non, c'est inutile, merci pour votre compréhension et mes amitiés à Bill. Hé, l'ami… je te suis reconnaissant, l'ami. Mettez-le vous dans la tête: il n'y a plus rien à faire, en fait, si, il y aurait une chose à faire. (On frappe à la porte) Qu'est-ce que c'est? (La tête de Rosa apparaît)
ROSA  Pragotto a téléphoné, il a dit qu'il passera demain matin pour t'examiner. Tu dois prendre ta température toutes les trois heures, et prendre le Lisecantox-deux avant les repas. Excusez-moi. (La porte se referme)
SIBILLA Peut-être que je n'ai pas bien compris.
VANNI  Vous avez très bien compris. Pragotto est un imbécile et moi je suis en train de mourir. Oh, pas tout de suite. Nous arriverons à finir votre livre. Qui sait qui des voyelles ou des consonnes se perdent en premier…
SIBILLA Mais qu'est-ce que tu dis?
VANNI  Vouvoyez-moi. Il y aura un moment où je ne pourrai plus parler et j'étais en train de me demander… Pourquoi vous ne vous asseyez pas? Voudriez-vous un thé? Rosa le prépare volontiers. Je l'appelle.
SIBILLA Je vous en prie. Je suis très préoccupée.
VANNI  Oh, moi aussi je suis préoccupé. Mais en même temps j'adore les mondanités.  Un Barolo ‘64? Je serai heureux de déboucher ma dernière bouteille pour vous. C'est une pièce de musée.
SIBILLA Je vous en prie.
VANNI  Le raisin meurt en tant que raisin et renaît comme vin. C'est l'unique exemple de résurrection que je connaisse. J'aimerai être à Sumatra.
SIBILLA Ne changez pas de sujet. Tout d'abord il me faut vos analyses. Dites-le à votre sœur. Ou plutôt, non, je vais lui dire moi-même. (Elle avance vers la porte)
VANNI  Où allez-vous?
SIBILLA Demain matin vous entrerez à la clinique. Avez-vous un pyjama propre?
VANNI  Ne me traitez pas comme un vieux!
SIBILLA Nous avons encore beaucoup d'années devant nous. Nous pouvons écrire tant de livres ensemble.
VANNI  Moi j'ai abandonné, il faudra vous le mettre dans la tête.
SIBILLA Moi en revanche je suis au début. Et j'ai besoin de vous. (Elle ouvre la porte) Madame Rosa! (Rosa apparaît immédiatement, peut-être qu'elle espionnait) Apportez-moi tout de suite les analyses.
ROSA  Les analyses?
SIBILLA Les analyses de votre frère, tout le dossier.
VANNI  Ne lui donne rien!
ROSA  C'est Pragotto qui a les analyses.
VANNI  Pragotto…
ROSA  Tout est chez lui.
SIBILLA Faites-les vous envoyer.
ROSA  Il vient demain matin.
SIBILLA Maintenant, maintenant, il n'y a pas de temps à perdre.
ROSA  Mon Dieu, mais que se passe t'il?
VANNI  Tu n'as pas encore compris?
SIBILLA Donnez-moi l'adresse de ce médecin. Je vais y aller, avertissez-le.
VANNI  L'Amérique lui a tourné la tête.
ROSA  Vanni, qu'est-ce que je dois faire?
VANNI  Votre père me déteste.
SIBILLA C'est du passé. Et de toute façon il m'aime moi. Il fera ce que je lui demanderai. Je ne suis plus cette petite fille.
ROSA  Quelle petite fille?
SIBILLA Venez. Nous devons parler. (Elle est sur le point de faire sortir Rosa)
VANNI  Sibilla! Quand vous m'avez téléphoné, vous vous souvenez? Je vous ai parlé d'une plante.
SIBILLA Oui, une plante inconnue.
VANNI  (soulève avec peine le cache qui recouvre la plante) Dans tout ce remue-ménage vous avez oublié de la saluer.
SIBILLA C'est ça? (Elle avance vers la plante)
ROSA  Il l'appelle Daphné Giovannina. Il est fou.
SIBILLA J'ai même douté de sa véritable existence. (Elle la regarde comme envoûtée) Elle est très belle.
VANNI  Oui, elle est très belle.
SIBILLA Plus belle que ce que vous m'en avez dit.
VANNI  Parce qu'il n'y a pas de mots pour certaines créatures. Regardez ce sourire. Daphné Giovannina du Bornéo.

Obscurité. Musique.
 



 

Cinquième tableau

Le lendemain matin. Vanni dort dans le fauteuil. La fenêtre est fermée. La plante sans le cache. La porte s'ouvre. Rosa entre sur la pointe des pieds, suivie par Sibilla.
 

ROSA  Il n'a pas fermé l'œil de la nuit. Il ne s'est endormi que vers six heures.
SIBILLA Ce serait mieux de lui donner un somnifère le soir.
ROSA  Il n'en veut pas. Il dit que qu'ils créent une dépendance.
SIBILLA Au point où il en est…
ROSA  Je vous demande pardon, quel point?
SIBILLA Il n'y a pas d'espoir.
ROSA  C'est ce qu'on vous a dit?
SIBILLA Le professeur Micheli a vu les analyses et les radios. Ça peut durer six mois comme deux. La phase terminale sera la plus pénible: il ne pourra plus parler et sera alimenté artificiellement.
ROSA  (un pleur dans la voix) Notre Père qui êtes aux cieux… Fort heureusement il ne souffre pas.
SIBILLA On ne sait pas trop.
ROSA  Le docteur Pragotto me l'a assuré.
SIBILLA Votre frère est une personne très sensible.
ROSA  Si vous entendez par là qu'il se torture tout seul… mais moi je parlais du mal physique.
SIBILLA Pour ce mal-là il y a la morphine. Mais pour l'autre, il n'y a rien. Je peux regarder la plante?
ROSA  Allez-y… mais dépêchez-vous. (Elle lui tend la loupe)
SIBILLA Merci. Il vous en parle parfois?
ROSA  Il dit seulement que je dois la traiter comme du Barolo '64. Pour Vanni, le Barolo est une religion. Mais je ne l'ai jamais vu ivre.
SIBILLA Moi oui. De ta-chim. C'est une liqueur qu'on fait à Sumatra.
ROSA  Qui sait quelle cochonnerie. (Elles s'approchent de la plante et Sibilla se penche pour la regarder)
SIBILLA Ils en sont fous là-bas. C'est un peu aphrodisiaque. Ces jours-là, Vanni était particulièrement euphorique. Quelle merveille.
ROSA  Il l'a rapporté d'un voyage, il y a un peu plus d'un an. Un voyage quasi éclair. Il devait partir pour trois mois, mais il est revenu subitement au bout de deux semaines. J'ai été surprise mais je ne lui ai rien demandé. C'est un homme tellement grincheux, qu'il était capable de repartir. Et moi, quand il part, je suis toujours inquiète. Parfois on dirait un enfant et son bon sens il faut vraiment aller le chercher. Les bêtises, en revanche… Ce n'était pas la première fois qu'il rentrait avec une plante rare, mais pour celle-là il a tout de suite eu une attention particulière.
SIBILLA Celle-là n'est pas rare. Elle est unique.
ROSA  Vous voulez dire qu'il n'y en a pas d'autres dans le monde?
SIBILLA Si, au Bornéo c'est possible. Dans un coin inaccessible de la forêt. Mais ici, chez nous, elle est inconnue. Elle n'est pas cataloguée et donc n'existe pas. Aucun botaniste ne l'a jamais vu avant lui. Et il a réussi à la garder en vie. Depuis plus d'un an.
ROSA  En réalité c'est moi qui l'arrose. Et à son insu, je mets aussi des fonds de café.
SIBILLA Des fonds de café?
ROSA  C'est un vieux truc de ma voisine. Ils font du bien aux plantes.
SIBILLA Ça peut être dangereux pour son système.
ROSA  Comment ça dangereux, regardez comme elle est belle. Vous les botanistes vous ne savez que regarder les plantes à la loupe, moi par contre j'ai la main verte. (Sibilla reprend son observation) Il ne l'a jamais montré à personne. Il en rêve même la nuit.
SIBILLA C'est étrange.
ROSA  Quoi donc?
SIBILLA Le pistil. Magellan parle d'une fleur.
ROSA  Une fleur comme ça?
SIBILLA Très semblable. Qui sait pourquoi ça m'est revenu.
ROSA  Ce Magellan doit être un menteur. Les botanistes sont tous des menteurs, mon frère le dit tout le temps. Les botanistes et les médecins.
SIBILLA Si ce n'est que ça, il le dit aussi des serveurs et des scientifiques nucléaires. Même des passeurs de Sumatra.
ROSA  Quoi qu'il en soit la Daphné c'est lui qui l'a découverte.
SIBILLA Oui, je le sais. Mais il n'a pas encore rendu publique sa découverte. Je n'ai pas compris pourquoi.
ROSA  Vous n'en avez pas parlé?
SIBILLA Seulement au téléphone. (Elle se redresse et repose la loupe sur la table)
ROSA  Mon frère est un génie. Il pourrait avoir le Nobel.
SIBILLA Bah, allons donc…
ROSA  Pourquoi pas? Maintenant on le donne à n'importe qui. Moi ça m'impressionne. Elle n'a même pas l'air vraie, en un an, elle n'a perdu qu'une feuille la plus haute. (Vanni commence à se réveiller) Maintenant allez-vous-en. Vous avez vu la plante, allez-vous en.
SIBILLA Je reste.
ROSA  Ceci n'est pas votre maison et j'ai déjà fait quelque chose que je n'aurais pas dû.
SIBILLA Je vous en suis reconnaissante.
ROSA  S'il vous voit il va s'agiter. (Vanni se réveille) Voilà.
VANNI  Oh, quelle surprise. Rosa!
ROSA  Oui?
VANNI  Fais asseoir mademoiselle Sibilla.
ROSA  Je peux m'asseoir aussi ou je dois rester debout?
VANNI  Toi va là-bas et débouche la bouteille de Barolo.
ROSA  Dès le matin?
VANNI  C'est le meilleur moyen de commencer la journée. Apporte deux verres.
ROSA  Moi je n'existe pas, n'est-ce pas?
VANNI  Mais tu ne bois pas d'alcool?
ROSA  Et toi tu es ramolli du cerveau.
VANNI  Tu aimes le vin? Depuis quand?
ROSA  Depuis toujours. Tu as oublié la piquette de Catalogne?
VANNI  Ah, oui… très bien, apporte trois verres.
ROSA  C'est parce que tu ne me vois pas, pour toi je n'existe pas. Je pourrai crever là.
SIBILLA Je peux aller moi-même les chercher. Si vous me dites où.
ROSA  Non, restez-là. Le patron a commandé. Je le mets dans la carafe?
VANNI  Quelle question. Il faut aussi en savourer la couleur. Dépêche-toi. Mais ne la secoue pas! (Rosa sort) J'imagine que vous devez me dire quelque chose de désagréable, alors asseyez-vous. Mais soyez tranquille, je sais tout. Vous voyez? Je ne vais plus au lit. Hier je me suis tracassé, aujourd'hui je n'essayerai même pas, je ne veux pas faire mauvaise figure devant vous. (Il bouge les doigts) Ça va, ça vient, ça va plutôt. (Sibilla s'assoit) J'ai entendu ce que vous vous êtes dites.
SIBILLA Vous ne dormiez pas?
VANNI  Ce n'est pas la plante de Magellan. La sienne était tachetée de gris, pas d'argent.
SIBILLA Vous en êtes sûr?
VANNI  Oui. Je suis aussi tombé dans le panneau. Dès que je l'ai eu entre les mains j'ai pensé que c'était la plante de Magellan. J'étais très ému, je devais tout de suite relire ces carnets mais je ne les avais pas avec moi. Ainsi je décidai de rentrer plus tôt. J'ai cherché ces pages avec appréhension… et quand je les ai relues la délusion a été grande. Ce n'était pas elle. Mais c'était quand même toujours une plante inconnue. Puis, en la regardant encore et encore, je me suis souvenu d'un autre livre, que j'avais volé quelques années auparavant à l'Archiginnasio de Bologne.
SIBILLA Vous volez des livres?
VANNI  Oh, oui, très souvent. Ne vous faites pas de fausses idées là, ceux-là ont tous été achetés, ceux qui ont volés sont plus ou moins une cinquantaine. (Sibilla rit) Ils restent là à pourrir, tu les ouvres et les pages sont collées entre elles par des siècles d'humidité et d'oubli. Moi au moins je les lis. Bon, revenons à nos moutons: j'ai relu ce livre et la délusion c'est transformé en pure énergie euphorique.
SIBILLA Qu'avez-vous découvert?
VANNI  Cette plante-là est celle de Karmynszki.
SIBILLA Karmynszki?
VANNI  Un aventurier polonais. Il lui manquait le bras droit. Certains disaient à cause d'un tigre, d'autres à cause d'un boulet de canon. Un siècle après Magellan. Il cherchait la Cryspis canina, une plante aphrodisiaque. Celle qu'on utilise pour faire la ta-chim. Il la cherchait pour le compte d'un marchand de Limoges, réfugié à Cracovie pour fuir les créanciers, voyez quelle histoire. Et il trouva celle-là. Et même mieux, une ancêtre, mais identique à celle-là. Les plantes se ressemblent plus entre elles que les hommes entre eux.
SIBILLA Oui, vous l'avez toujours dit.
VANNI  Parfois je me répète. Retourné dans son pays, il écrivit un petit livre de mémoires, qui fut tout de suite mis à l'indice parce qu'il traitait avec beaucoup d'enthousiasme de la polygamie, dans les mœurs de certaines tribus, qui à ses dires vivaient heureux. Tous les exemplaires du livre furent brûlés mais un seul, on ne sait comment, échappa au bûché et après beaucoup de péripéties atterrit entre les mains d'un moine hongrois, botaniste amateur, qui le traduisit en latin. Nous sommes au milieu du XVIIème siècle. Aujourd'hui les botanistes n'étudient plus le latin, en fait ils ne comprennent rien. Outre ceux qui sont présent, bien entendu. Je suis le seul à avoir lu ce livre.
SIBILLA Vous en avez un exemplaire?
VANNI  On ne le retrouve plus, ma sœur l'a posé quelque part. Essayez de me le trouver, il a une couverture en parchemin.
SIBILLA Et Karmynszki?
VANNI  Il mourut presque aussitôt. Requiescat in pace.
SIBILLA Et il parlait de cette plante?
VANNI  Il la décrit minutieusement. Et il parle de l'usage qu'en font les indigènes.
SIBILLA Quel usage? (On entend un éclat de verre en morceaux)
VANNI  Non. (Il crie) Non!
SIBILLA Le Barolo!
VANNI  Je veux mourir!
SIBILLA Restez calme, nous en achèterons une autre.
VANNI  (pour lui-même) Ils ne savent pas ce qu'ils disent, ils ne savent pas ce qu'ils disent.
ROSA  (apparaît à la porte, souriante) C'était la carafe. La bouteille est intacte.
VANNI  Je ne te crois pas! Tu mens!
ROSA  (montre la bouteille) La voilà.
VANNI  Ne la secoue pas!
ROSA  Combien de fois est-ce que je t'ai dis qu'il fallait réparer cette marche.
VANNI  Ce serait ma faute maintenant! Vous vous rendez compte? Cette marche était déjà cassée du temps de nos grands-parents. On ne répare pas une marche cassée depuis plus d'un siècle! Ce serait comme terminer la façade de San Petronio!
ROSA  (il y a un silence, puis Sibilla rit. Vanni rit aussi, et à la fin Rosa aussi) Je l'ouvre?
VANNI  Vite, avant qu'elle ne te glisse vraiment des mains. Mademoiselle, apportez les verres.
ROSA  Ah, c'est vrai, les verres.
VANNI  Arrête-toi. Ne bouge pas. Ils sont là-bas sur la console. (Sibilla sort) Doucement. Incline-la lentement. Pour ne pas perdre une goutte. C'est le sang du Christ.
VANNI  Ne blasphème pas! Sinon je laisse tomber la bouteille.
SIBILLA (revient avec trois verres) Voilà les verres.
VANNI  Pour un vin comme celui-là il faudrait du cristal de Bohême. Je l'ai dit tant de fois à ma sœur: achète-moi un verre, un verre de Bohême!
ROSA  Ils coûtent des milliards.
VANNI  Tais-toi! Et ouvre doucement. Le ‘61 aussi est une bonne année, mais le ‘64… (La bouteille est débouchée) Hourra. (Rosa verse le vin dans les verres) La voilà, la source divine. Regardez cette couleur: rouge rubis qui tire sur l'amarante. (Sibilla tend un verre à Vanni, qui le saisit des deux mains). Bacchus, grand botaniste. (Rosa donne un verre remplit à Sibilla puis verse du vin dans le sien) Ça suffit, toi. Très peu. Ouvrez la fenêtre. (Sibilla ouvre la fenêtre) C'est le début de la journée, qui sera juteuse comme un fruit. Bibo, ergo sum. Sum, ergo bibo. Et si quelqu'un dit tchin tchin, je l'étrangle.
ROSA  A la notre!
VANNI  Quelle notre? A la sienne. (Il lève son verre en direction de la plante) Propino tibi salutem…
SIBILLA Daphné Giovannina du Bornéo. (Rosa et Sibilla lèvent aussi leur verre)
ROSA  Tchin tchin. (Vanni sursaute. Sibilla sourit. Ils boivent)

Obscurité. Musique.
 



 

ACTE II
 

Premier tableau

Quelques jours plus tard, un après-midi. Vanni est dans le fauteuil, un plaid sur les genoux. La plante est sans cache et Vanni en observe les feuilles à la loupe. Rosa fait les cents pas dans la pièce, nerveuse. La fenêtre est fermée.

VANNI  (Regardant avec la loupe la feuille la plus haute) Tu es belle le lundi... (Regardant une feuille plus basse) Tu es moins belle le mercredi… (Irrité, à Rosa) Et tu chantes le vendredi! Mais où est-ce qu'elle a disparu?
ROSA  (crie) Qu'est-ce que j'en sais moi? Je ne peux quand même pas lui demander, où elle va, ce n'est plus une gamine.
VANNI  Les sœurs des malades ne hurlent pas. Hibiscus mutabilis, Hibiscus esculentus…
ROSA  Toi tu ferais hurler le Saint Père en personne. Pardonnez-moi Seigneur, mais vous m'avez donné un frère…
VANNI  C'est juste que je me suis souvenu d'une note que je devais lui expliquer. Je ne voudrais pas qu'il soit aspiré par ce trou noir qu'est ma mémoire.
ROSA  Tu l'as écrit?
VANNI  Je ne tiens pas bien le stylo, je vais des taches.
ROSA  Tu veux me la dicter?
VANNI  Mais tu sais écrire toi?
ROSA  Je sais signer. (Elle pousse le fauteuil jusqu'à la table)
VANNI  Hibiscus coccineus, Hibiscus roseus, Hibiscus militaris…
ROSA  (S'assoit et prend un stylo) Mais, va doucement.
VANNI  La botanique est la clé pour comprendre qui nous sommes, mais on ne peut comprendre la botanique que si l'on accepte le mystère de notre origine…
ROSA  Doucement! Pour comprendre qui nous sommes mais…? (Vanni ne l'écoute pas)
VANNI  La botanique sans mystère est une graine stérile dans le vide qui incombe. Cela semble incroyable mais il faudra retourner au mythe pour créer une science nouvelle.
ROSA  (jette le stylo) Je n'y comprends rien et puis tu parles trop vite.
VANNI  Peut-être que je me rapproche de Dieu, c'est arrivé à bien d'autres qui allaient mourir.
ROSA  Si seulement c'était vrai.
VANNI  Tu ne te fâches plus quand je dis que je vais mourir. Tu commences à te faire à l'idée et peut-être que tu fais déjà l'inventaire des couverts. (Rosa fait un geste comme pour s'innocenter) Tu n'as pas besoin de demander pardon pour ça, si j'avais été à ta place je t'aurai jeté du haut des escaliers depuis plus d'un an et maintenant tu aurais été seule et abandonné dans un couloir d'hôpital. Moi je ne suis pas charitable et je déteste les malades.
ROSA  Il ne manquerait plus que tu dises que tu es un assassin.
VANNI  Il y a au moins une centaine de personnes que j'aurai voulu tuer, toi la première.
ROSA  Moi?
VANNI  Quand tu es née j'aurai voulu mettre du cyanure sur les tétons de notre mère. Que pouvait bien me vouloir cet horrible crapaud hurlant? C'était moi le roi de l'étang.
ROSA  J'aurais voulu tuer Aldo lorsqu'il m'a mise enceinte. Je lui disais: «Fais attention, fais attention…». Et lui: «T'inquiète pas, je ne suis pas un gamin…». Tu as raison, ma vie je l'ai gâché.
VANNI  De toute façon je ne crois pas que tu aurais pu faire mieux que ce que tu as fait. Le gâchis était compris dans l'offre.
ROSA  Si j'étais nonne j'aurais été plus utile.
VANNI  Si j'avais été…
ROSA  Je pouvais aller dans un pays pauvre et aider mon prochain. «Donner à manger aux affamés».
VANNI  T'imagines? Je pars pour l'Afrique chercher des plantes rares et je tombe sur ma sœur qui les mange en salade.
ROSA  Il y a tant d'enfants qui souffrent.
VANNI  Ce ne sont pas les enfants qui souffrent le plus. Donne à un enfant un petit caillou coloré et il est content même au milieu d'un marécage. C'est le parent qui sait que la jatte est vide. (Il bouge les doigts) Pourquoi elle n'est pas encore là?
ROSA  Quand j'ai compris que j'étais enceinte je voulais mourir.
VANNI  Pourquoi tu ne m'en as pas parlé tout de suite?
ROSA  Tu étais au Japon.
VANNI  On ne peut pas partir cinq minutes.
ROSA  C'était ton premier voyage après ton diplôme. Et puis je savais ce que tu m'aurais dit de faire. J'avais seize ans. Quand je l'ai dit à maman on était en voiture. Elle a dit: «Fais moi accoster j'ai la tête qui tourne». Elle est restée cinq minutes sans rien dire, déjà qu'elle ne parlait pas beaucoup. Puis elle s'est mise à pleurer et a dit: «Et maintenant qu'est-ce que je fais?...» On aurait dit que c'était elle qui était enceinte, pas moi.
VANNI  Typique de notre mère, ce tempérament de protagoniste.
ROSA  Nous sommes restées deux heures en stationnement interdit devant un magasin de chaussures, je me souviens encore des prix. Elle pleurait et je restais silencieuse. Tous ceux qui passaient, regardaient à l'intérieur. Au bout d'un moment, j'ai vu un policier qui traversait et j'ai dit: «Maman, le policier». Elle a retrouvé alors de l'énergie, a démarré et a dit: «C'est toi qui le diras à ton père. Moi je ne veux pas être à la maison à ce moment-là». Connaissant papa je me suis sentie mourir. En fait il n'y a pas pensé à deux fois avant de lever la main sur moi. Quand maman est revenue de chez notre tante mon nez était en sang. Pour me consoler elle m'a fait du thé et le thé dès lors… Plus tard j'ai compris la vraie raison de tant de rage. Ce n'était pas parce que j'étais enceinte mais parce qu'Aldo était plombier. Et de plus il avait quarante ans, l'âge exact de papa. Et ça il n'encaissait pas. Il s'est calmé que deux ans plus tard, quand il a vu qu'Aldo gagnait plus que lui.
VANNI  A quoi ça sert d'être comptable?
ROSA  Toi aussi tu l'as entendu le dire?
VANNI  Non, j'imaginais.
ROSA  Aldo a été un gentleman, il m'a épousé. Mais la vie pour moi devait s'arrêter là. Peu après en fait il est tombé malade et ça n'a été que des peines, le peu d'économies s'est envolé tout de suite. A une époque, on mettait de l'amiante dans les chauffages.
VANNI  On en apprend des choses dans un fauteuil.
ROSA  Tu étais toujours ailleurs et même quand tu étais là tu n'étais pas là. Avec tes petites plantes et cette serre que tu t'es construit dans la cour. Si au moins tu avais une fiancée…
VANNI  Si tu avais eu.
ROSA  Comment?
VANNI  Rien, rien.
ROSA  Au moins j'aurai pu me confier à elle.
VANNI  Tu crois encore que la vie est sacrée?
ROSA  Sacrée ne veut pas dire joyeuse.
VANNI  C'est vrai, Dieu donne de la souffrance, quelques soient les vêtements qu'Il porte. La souffrance infligée par Dieu est tellement forte qu'elle fait passer celle infligée par les hommes au deuxième plan. Donne-moi à boire. (Rosa se lève, prend la bouteille sur la table et verse dans un verre un liquide vert) J'ai des crampes. Comme quand ça m'a pris dans les jambes, sur la passerelle du bateau. (Rosa lui donne à boire)
ROSA  J'y ai mis un peu de menthe (Vanni boit. Il gémit) Qu'y a t'il?
VANNI  Une douleur. Ça me fait un peu mal de déglutir. Voilà, c'est passé.
ROSA  Encore un peu?
VANNI  Si je te dis que ça me fait mal de déglutir!
ROSA  Excuse-moi. (Elle se rassoit près de la fenêtre) Cette fille qui venait pendant un moment… tu ne l'as plus revue?
VANNI  Quelle fille?
ROSA  L'allemande.
VANNI  Frida, non. Disparu dans la nature.
ROSA  Elle me plaisait, elle était sympathique.
VANNI  Six ou sept ans ont passé, qui sait où elle est maintenant.
ROSA  Mon Dieu, sept ans.
VANNI  Elle se sera perdue dans la Forêt Noire. Peut-être qu'elle s'est pendue. C'était son genre, si elle a trouvé l'arbre juste. C'est le but de la botanique.
ROSA  Se pendre?
VANNI  Trouver l'arbre.
ROSA  Tu dois avoir du venin à la place du sang.
VANNI  Et toi cent grammes de jujubes à la place du cœur.
ROSA  Elle avait deux belles tresses.
VANNI  Depuis que ta fille a emménagé en Allemagne tu admires les allemands.
ROSA  Moi?
VANNI  Parce que ce sont de potentiels clients pour le magasin de glaces. (Rosa rit) Quel âge ont les enfants, maintenant?
ROSA  Luca a onze ans, Valeria huit.
VANNI  Ça fait longtemps que tu ne les as pas vus?
ROSA  Depuis Noël. Plus d'une fois par an c'est difficile, et chaque année c'est un shocking.
VANNI  Mais parle italien! Et éteins ce téléviseur. Dis un «coup au cœur», «une émotion».
ROSA  En fait, je fais un gros effort pour les reconnaître. Luca est maintenant grand comme ça et Valeria est très intelligente.
VANNI  Ils parlent notre langue?
ROSA  Un peu, ce qu'ils entendent à la maison. Mais toujours moins, forcément. Et puis leur prononciation… Luca dit: «Grrrand-mèrrre Rrrrrosa» et Valeria dit «Collazion». Mais ils sont très bien élevés, deux vrais trésors. Ils m'aiment beaucoup. (Elle a les larmes aux yeux) Liliana m'a dit: «Pourquoi tu ne viens pas ici?», mais moi je n'y arrive pas, je ne parle pas allemand. Et puis je me sens de trop.
VANNI  L'hypothèse Pragotto est déjà passée.
ROSA  Je t'en prie…
VANNI  Il est joliment dégarni, il porte toujours une cravate, il a une bonne clientèle et de grosses mains douées pour les piqûres. Ne le laisse pas t'échapper, fais-lui goûter tes boulettes au radis. Tu es encore une belle femme.
ROSA  Oh s'il te plait.
VANNI  Tu as une belle poitrine et un beau derrière. Et puis tu sais repasser, cuisiner et répondre au téléphone.
ROSA  J'ai le nez en trompette.
VANNI  En Allemagne tu aurais du succès. (Rosa rit d'aise)
ROSA  Personne ne sait me faire rire comme toi.
VANNI  Si Pragotto t'épouse vous pouvez venir vivre ici. Dans cette pièce vous pouvez installer son cabinet. Mais le violon doit rester ici, sur le mur là, accroché à ce clou. Je le mettrai dans le testament. Mon premier amour. Tu te souviens? Je rêvais de devenir un grand violoniste. Le Concerto en mi mineur de Mendelssohn. Combien de fois j'ai essayé.
ROSA  On n'en pouvait plus.
VANNI  Markus Djorevic. Qui s'en souvient encore? Un des rares à ne pas avoir donné des sueurs froides à son instrument. Moi, petite sœur, j'aimerai être enterré dans un bois de mangroves.
ROSA  Qu'est-ce que c'est?
VANNI  Ce sont des plantes qui poussent dans l'eau.
ROSA  Qui sait quel marécage!
VANNI  Oui, marécage, boue, marais. Tu mettras des bottes en caoutchouc et au lieu de chrysanthèmes tu m'apporteras des nymphéas blancs et roses. Ce n'est pas merveilleux? (Il bouge les doigts avec un petit gémissement)
ROSA  Ils te font mal?
VANNI  Oui! Mais pourquoi elle ne revient pas?
ROSA  Elle devait s'informer, ça prend du temps.
VANNI  S'informer sur quoi?
ROSA  Quand tu peux entrer en clinique.
VANNI  Moi je ne veux entrer nulle part! Laissez-moi tranquille! Je ne veux pas prolonger les choses, avec toutes ces faces de médecins qui ne seront pas quels gants prendre. Il n'y a plus rien à faire, tu ne le vois pas? Chaque jour qui passe je suis content, enfin je saurai de quoi il s'agit, quand je serai face à Dieu je pourrai enfin lui crier: «Alors, Dieu miséricordieux, tu veux enfin m'expliquer cette connerie de mystère?»…
ROSA  Ne blasphème pas!
VANNI  Dieu n'est pas si stupide pour se formaliser. Je suis sûr qu'il me prendra par la main: «Viens par là, Vanni, maintenant tu peux le savoir». Et il me dira une chose si simple, si élémentaire, à la limite du banal… Comme des notes alignées: do ré mi fa… Et moi: «Comment n'y ai-je pas pensé?»… Et lui: «Et moi, à quoi je servirais alors?»… On entendra beaucoup de petits rires autour et Markus Djorevic, qui est là, à deux pas avec son violon, exécutera le Concerto en mi mineur de Mendelssohn. (On sonne à la porte) La voilà! Dépêche-toi, va ouvrir. (Rosa se met en route) Qu'elle vienne ici. Tout de suite! Dis-lui que je suis en colère. Très en colère! Et que je n'irai pas à l'hôpital. (Il bouge les doigts) Je ne veux pas de médecins dans les pattes. (La porte s'entrouvre, le visage souriant de Rosa apparaît)
ROSA  C'est le docteur Pragotto. Je le fais entrer? (Sans attendre la réponse elle met le cache sur la plante et sort. Vanni tourne la tête vers la plante)
LA VOIX DE ROSA   Entrez, docteur. Vous pouvez monter!
VANNI  Tu comprends, Daphné? C'est la vie. D'après toi je devrai la regretter?

Obscurité. Musique.
 



 

Deuxième tableau

Même jour, en début de soirée. Vanni dicte, poussé par Rosa. Sibilla est assise à la table et prend des notes. La plante est sans cache. La fenêtre est fermée.
 

VANNI  Nous appelons dépendance l'état d'activité subalterne… dans laquelle se trouvent les facultés fonctionnelles d'une créature végétale… Vous pensez que les enfants comprendront?
SIBILLA Bien sûr qu'ils comprendront.
ROSA  Moi je ne comprendrais pas.
VANNI  Tu ne fais pas autorité. Tu t'appelles Rosa mais tu n'es pas dans mon catalogue.
ROSA  Napoléon a parlé.
SIBILLA De toute façon, ce sont des notes pour la préface. Le manuel est écrit dans une langue plus simple.
VANNI  Bien. Si nous observons… (Il fait une grimace et bouge les doigts)
ROSA  Moi qui ne fait pas autorité je suis vraiment obligée de continuer à pousser?
VANNI  Oui, quand on bouge… les concepts aussi circulent mieux.
SIBILLA Je préfèrerai arrêter.
VANNI  J'ai presque fini. Pousse. (Rosa obéit) Si nous observons le déplacement de certaines parties, nous voyons que par rapport au degré d'évolution atteint par l'organisme… On parle de botanique et on dirait qu'on parle de moi… Il se distingue de manière évidente. Prenons un exemple de phénomène élémentaire… connu comme la dispersion des pores… nous découvrons que dans une organisation de type simple… (Avec peine il tape d'une main le dos de l'autre) Réveille-toi! Réveille-toi!
SIBILLA Ça suffit. Nous reprendrons demain. (Elle se lève et va à la fenêtre)
ROSA  Il était temps. (Vanni s'affaisse)
VANNI  Daphné, douce Daphné.
ROSA  Essaie de rester droit. (Elle lui met un coussin derrière le dos)
VANNI  Donne-moi à boire.
ROSA  Mais si ça te fait mal de déglutir…
VANNI  Ça revient au même, j'ai soif.
ROSA  Avec de la menthe?
VANNI  De l'eau, de l'eau pure. (Rosa prend le verre sur la table et entre dans la salle de bain. On entend le bruit de l'eau qui coule)
SIBILLA Le temps c'est gâté.
VANNI  Il y a ce vers d'Ungaretti: «Mon supplice/ c'est quand/ je ne me sens pas/ en harmonie». Je ne me sens en harmonie que quand je suis sur le point de soulever le limbe d'une nouvelle feuille. Oh, alors oui: c'est le seul bien dont j'ai eu connaissance en tant d'années.
SIBILLA Juste celui-là? (Rosa rentre)
ROSA  Si vous lui posez des questions il est évident qu'il va vouloir y répondre. Tu ne dois pas parler. (Elle donne à boire à Vanni) L'eau de la salle de bain est plus fraîche que celle de la cuisine. On n'a jamais compris pourquoi. (Vanni boit et fait une grimace)
VANNI  Rosa, va à côté.
ROSA  Même pas en rêve.
VANNI  Obéit si tu ne veux pas que je te casse ce violon sur la tête. (On entend un coup de tonnerre) Voilà un bel orage qui se prépare. Va chercher le linge sur la terrasse.
ROSA  Il n'y a pas de linge à chercher. Et puis nous n'avons pas de terrasse.
VANNI  S'il te plaît, laisse-nous seuls.
ROSA  Qu'est-ce qu'il y a que je ne dois pas savoir?
VANNI  Quelque chose qui ne concerne pas mon mal… mais le sien.
ROSA  (marmonne) Et au mien qui y pense? (Elle pose le verre sur la table et sort)
VANNI  Maintenant il y a plus d'espace… mais je ne sais pas si nous réussirons à le remplir entièrement.
SIBILLA Le ciel est devenu noir tout à coup.
VANNI  Je vous en prie, emmenez-moi près de la fenêtre. (Sibilla pousse le fauteuil jusqu'à la fenêtre) Les journées ensoleillées sont toutes pareilles. Mais les orages… il n'y en a pas un qui soit identique à un autre. (Un éclair) Cet éclair vous vous y attendiez? Moi pas. C'est magnifique.
SIBILLA Comment te sens-tu?
VANNI  Vous, vous. On ne veut pas devenir pathétiques, n'est-ce pas? Je me sens bien. (Un coup de tonnerre) Toi, je t'attendais au virage. Tu es une râleuse prévisible. Comme ma sœur. Publiez le livre sans mes notes. Elles sont ennuyeuses et compliquées, je ne fais que répéter mes anciennes leçons, aujourd'hui on n'écrit plus comme ça.
SIBILLA Sans votre nom on ne me l'acceptera pas.
VANNI  Des imbéciles. Les éditeurs ne comprennent rien, pire que les médecins. Vous retournerez à Boston?
SIBILLA On m'a offert un poste de chercheuse.
VANNI  Quel type de recherche?
SIBILLA Mousses et lichens. Recherche appliquée à la médecine. Mieux même, aux médicaments.
VANNI  Avec tout l'argent qu'ils ont il ne leur est jamais venu à l'esprit de créer un jardin botanique. Malgré cela mes félicitations, c'est un bon travail.
SIBILLA J'ai refusé. J'ai envoyé la lettre ce matin.
VANNI  C'est un choix très courageux. Et très stupide aussi. Mes félicitations encore une fois.
SIBILLA Je crois que je déménagerai à Sumatra.
VANNI  Sumatra… (Il semble perdu d'un coup)
SIBILLA Je ne suis pas né pour rester en laboratoire. La nature j'ai besoin de la toucher, d'en sentir les odeurs, d'en cueillir sur le vif tous les signaux. Je ne veux pas trahir mes rêves. Et puis Sumatra, pour moi, c'est le lieu de la connaissance. Là-bas il est arrivé quelque chose… qui m'aidera à comprendre… maintenant que chaque aiguille a trouvé son coussin… où se piquer sans faire de mal.
VANNI  Belle image.
SIBILLA Elle n'est pas de moi. Elle est d'Olga Baladina, une poétesse russe du XIXème siècle. Chacun cite ses préférences.
VANNI  Et ce coussin… serait votre cœur? (Un coup de tonnerre) Vous voulez bien… me prendre les mains? J'ai une sensation… de froid. (Sibilla lui prend les mains en se penchant vers lui) Je les perds à présent. C'est pour cela que ça me rassure… de les savoir… entre les vôtres.
SIBILLA Vous vous souvenez de ce bungalow… où nous avons habité les deux premiers mois?
VANNI  Oh, oui… c'était très beau. Avec ce jardin… de palmiers et de bambous.
SIBILLA Je me suis renseigné. Il existe encore. Nous voulions l'acheter, vous vous souvenez?
VANNI  Nous voulions domestiquer un singe. (Ils rient) Pour qu'il nous apporte des arbres les noix de coco les plus hautes… celles qui voient le soleil en premières.
SIBILLA Je l'achèterai.
VANNI  Quoi donc?
SIBILLA Le bungalow.
VANNI  Et comment ferrez-vous?
SIBILLA Mon père m'a accordé une rente. Il me faut très peu de choses pour vivre. Ce sera ma maison. Pour toujours.
VANNI  Et vous y emmènerez Bill? (Sibilla rit)
SIBILLA Vous êtes jaloux?
VANNI  Je les déteste tous. (Sibilla lui caresse les mains) Mais c'est ma bague!
SIBILLA Ça fait longtemps que je ne la mettais plus.
VANNI  Petites perles de Sumatra. On les vend aux coins des rues. (Dehors il pleut)
SIBILLA Elles ont une propriété. Vous le saviez?
VANNI  Elles font passer les crampes?
SIBILLA Elles font venir la pluie.
VANNI  C'est incroyable. Parfois… de manière si imprévue. Et assourdissante. Vous vous souvenez? Les oies fuyaient à l'abri du bungalow.
SIBILLA Et les perroquets jacassaient comme des commères. Puis le silence régnait subitement de nouveau. On entendait juste la voix du passeur qui appelait pour le dernier voyage. Nous étions vraiment seuls… comme dans l'Eden.
VANNI  Oui.
SIBILLA J'avais vingt-trois ans et bien sûr je ne pouvais pas imaginer qu'une nuit de pluie pouvait être aussi dévastatrice. Avec les hululements, les crissements et les mugissements du vent. Je pensai que si un jour je connais l'amour je voulais que ce fût ainsi, fort et effrayant. Et que les fondations de ma maison en tremblent. Et que la pluie me pénètre jusqu'à la moelle et que les coups de tonnerre m'assourdissent jusqu'à l'évanouissement. Au contact de cette nature-là, les villes que j'avais laissées en Europe m'apparaissaient comme des crèches de mie de pain, habitées par des gnomes. Et moi je me sentais gigantesque, parce que j'étais en train de conquérir ma terre: si j'écartais les bras, j'en touchais les pôles et j'y plantais des drapeaux. Je ne me suis jamais plus sentie aussi éternelle, en une harmonie telle, comme dirait votre poète.
VANNI  Et moi? Comment… me comportai-je… à vos yeux?
SIBILLA Vous étiez mon héros inconscient. Et chaque jour je vous intégrais plus dans ma vie de femme. Avant je n'avais jamais été amoureuse. Les journées de recherches, et puis ces étranges complaintes le soir… Allumer le feu… boire une gorgée de ta-chim… Je ne buvais jamais avant, j'étais un esprit sain dans un corps sain, vous m'avez corrompu. Tout menait au centre de ma vie, qui était un petit volcan vorace dont les bouches grandissaient à vue d'œil, prêtes à engloutir avec leur lave toute la plaine verdoyante. La lumière des bougies allongeait les ombres et allongeait aussi le désir, qui peut envahir un jeune corps qui ne veut pas se défendre. Tu étais merveilleux, avec tes cheveux en bataille et les mots que toi seul tu connaissais et tes mains que tu agitais dans l'air, lorsque tu calculais la distance entre notre village et la mer avec une pirogue pour unité de mesure et envoyant au diable le mètre qui te semblait être si aride; et surtout lorsque tu racontais ton enfance, chose que tu faisais très souvent ces jours-là, qui sait pourquoi… cette enfance si différente, que c'en était un cocon plein de bourdonnements. On dirait que tu voulais me la faire connaître parce qu'ainsi j'aurai mieux compris tes angoisses de vieux, comme tu te définissais.
VANNI  J'ai soif, soif. Une soif terrible. (Sibilla va en courant dans la salle de bain et remplit un verre) Ce qui me manquait là-bas c'était le Barolo. Du Barolo de l'année ‘70 aurait pu faire l'affaire. (Sibilla entre avec le verre plein et l'approche de la bouche de Vanni qui boit doucement puis fait une grimace et crie) Je pouvais être ton grand-père!
SIBILLA (hurle) Quelle importance ça pouvait avoir? Quelle importance ça a?
VANNI  Voilà l'importance! Les grands-pères c'est dans des fauteuils!
SIBILLA Je t'aurais soigné avec joie! Je t'aurais tout donné: ma jeunesse, mon travail, ma santé. Combien de choses nous aurions pu faire ensemble! Si tu savais combien ça m'importait peu d'aller à Boston avec cette maudite bourse d'études. Si tu savais à combien de Bill j'ai fermé la porte au nez! Tu es un assassin! Un vil! Tu laisses pourrir l'amour au réfrigérateur, et le monde est plein de gens qui l'invoque! Je te déteste! (Elle le gifle avec rage) Où est-ce que je trouverai maintenant un homme comme toi? (Elle pleure et se jette sur lui)
LA VOIX DE ROSA    Vanni!
VANNI  Reste où tu es! Je n'ai jamais été aussi bien!
SIBILLA Je veux rester ici cette nuit. On met un matelas et je dormirai là par terre. Je ne te laisse plus. (Un silence. On n'entend que la pluie et un coup de tonnerre lointain)
VANNI  Ecoute… ce matin j'étais en train de te dire quelque chose mais nous avons été interrompus.
SIBILLA Quelle chose?
VANNI  A propos du polonais amputé. Et des propriétés de la Daphné Giovannina. Ah! (Il bouge un bras avec difficulté)
SIBILLA Je t'ai fait mal?
VANNI  Une douleur. Je te disais l'usage… qu'en faisaient alors les indigènes.
SIBILLA Oui, je me souviens.
VANNI  Bah, tu veux le savoir? Du venin pour les flèches.
SIBILLA Du venin?
VANNI  Il donne une mort douce. Immédiate, sans douleurs ni spasmes. Les indigènes l'appellent sahà ulma ce qui veut dire vent gentil. Ils l'utilisent contre les tigres et certaines hyènes qui saccagent les poulaillers. Les tigres et les hyènes sont des frères portés par le même vent qui nous a apporté, disent les natifs. Ils doivent mourir pour ne pas nuire à nos villages. Mais leur fin doit être légère comme ce vent. Voilà ce que raconte Karmynszki qui l'a su d'un vieux là-bas.
SIBILLA Mon Dieu. Le venin est dans les feuilles?
VANNI  Pas exactement. Quand tu détacheras une feuille de la tige, tu verras une petite goutte blanche se former dans la gaine. C'est le venin. Le limbe, le pétiole et la tige sont inoffensifs. De même que les racines. C'est le grand mystère de la Daphné Giovannina. Une goutte par feuille.
SIBILLA Pourquoi devrai-je en détacher une?
VANNI  C'est une bonne question, ici il n'y a ni tigres ni hyènes. Mais si tu réfléchis une seconde tu pourras répondre à ta propre question. (Un silence. Sibilla porte les mains à sa bouche comme pour étouffer un cri). Bravo. C'est un venin qui ne laisse pas de traces. Les médecins ne comprendront rien, ils diront une bêtise quelconque, infarctus des méninges ou collapsus extra corporel. (Un coup de tonnerre et la pluie devenue plus forte) Ecoute comme il pleut dans le bungalow.
SIBILLA Jamais je ne le ferai.
VANNI  Toi en six mois tu m'as donné plus qu'une vie. Nous avons arraché du ciel avec nos ongles. Nous avons hululé au clair de lune. Nous avons sucé le miel des ruches. Maintenant tu as un devoir envers moi.
SIBILLA Où est le livret de Karmynszki?
VANNI  Il était tombé par terre, Rosa l'a mis quelque part mais elle ne se souvient pas où. Il faut le trouver. C'est le seul exemplaire qui existe au monde et la terre continuera de tourner heureuse quand tu l'auras brûlé. (Sibilla a une réaction) Concédons-nous ce petit bûcher. Nous avons détruit des millions d'espèces végétales et animales, nous n'aurons pas de scrupules à détruire ce livret insignifiant que personne ne connaît. (Il s'affaisse) Je me sens comme un arc… après que la flèche soit partie. (Il hurle) Rosa! (La porte s'ouvre de suite)
ROSA  (hurle en entrant) Pourquoi hurle-tu? Je ne me suis pas enfuie!
VANNI  Tu étais derrière la porte!
ROSA  Où veux-tu que j'aille, hein? Prends ta température même si ça ne sert à rien! (A Sibilla) Il y a des règles, non? Respectons au moins celles-là. (A Vanni) Tu veux qu'on dise après que je n'ai pas fait mon devoir?
VANNI  Tu as raison. Donne-moi le thermomètre. Et le Lisecantox-deux.
ROSA  Où est-il? Où se cache t'il? (Elle cherche sur la table, pendant que Sibilla fouille parmi les livres) Le voilà! (Elle secoue le thermomètre en pleurant) Triple idiot! (Elle le met sous l'aisselle de Vanni) Qu'est-ce que vous cherchez, vous?
SIBILLA Un livre.
ROSA  Quel livre? Celle-là va te voler des livres!
VANNI  Tais-toi, idiote! Le livre que tu as ramassé par terre l'autre jour.
ROSA  Il est là. (Elle indique un point de la librairie. Sibilla le trouve)
VANNI  Je vais te tuer! Non mais tu te rends compte?
ROSA  Je me suis souvenue! C'est permis de se souvenir? Ou on ne peut pas?
VANNI  Ouvre bien tes oreilles. Le moment venu, cette plante sera à Sibilla. (Rosa sur le point de répondre) J'ai dit le moment venu! Tais-toi. Elle l'emmènera elle-même. Personne ne doit s'en apercevoir, personne ne doit savoir que cette plante a été là. C'est clair?
ROSA  Pourquoi?
VANNI  C'est un cadeau!
ROSA  Comme ça c'est elle qui aura le Nobel!
VANNI  Ne dis pas de bêtises! Calme-toi et tais-toi, je fais des efforts. Ce livre aussi est le sien. Mettez-le dans votre sac à main. (Elle met le livre dans le sac à main) Et toi, tu apportes un matelas. Et une couverture. Sibilla dort ici cette nuit.
ROSA  Pourquoi? Je suis déjà là moi. Et puis il n'y a pas de matelas.
VANNI  Comment ça, il n'y a pas de matelas? Ton pauvre plombier de mari ne dormait pas sur un matelas?
ROSA  Je n'ai jamais défait le lit matrimonial, pas même un jour et je ne commencerai sûrement pas maintenant!
VANNI  Arrête avec tes règles à la sœur Clotilde! Tu crois encore que ton mari te voit et te protège du haut des cieux? Et qu'il surveille l'intégrité de votre lit de couple? Celui où il t'a mise enceinte sous les yeux de nos ancêtres? Ce qui vaut ici ne vaut pas là-haut.
ROSA  Et qu'est-ce que t'en sais?
VANNI  Il y a des grandes chances.
ROSA  Et bien moi j'y crois, et tous les soirs je parle avec lui. (Elle regarde vers le haut) Salut Aldo!
VANNI  Quand tu voudras parler avec moi faudra regarder vers la cave, parce que moi je descendrai assez bas.
ROSA  Ce n'est pas loin de la vérité, ils ne veulent pas de toi là-haut.
SIBILLA Arrêtez! Je peux me débrouiller sans matelas. Il dormira dans le lit et moi dans le fauteuil roulant.
ROSA  Pourquoi vous ne rentrez pas chez vous? Vous n'avez pas confiance en moi? Et puis de quel droit? Vous n'allez pas le utiliser jusqu'à la fin avec toutes ces questions pour votre maudit livre!
VANNI  Enlève-moi ce thermomètre.
ROSA  Vous êtes naïve. Vous croyez que celui-là est capable d'aimer une femme?
VANNI  Viens par là.
ROSA  A vos ordres.
VANNI  (chuchote) Elle n'a pas le nez en trompette.
ROSA  Comment?
VANNI  Tu es sourde? Elle n'a pas le nez en trompette! (Vanni rigole, Sibilla secoue la tête et sourit)
ROSA  Il n'y a pas de quoi rire. Pour moi, ça a été un grand problème. Avez-vous jamais eu un nez en trompette à quinze ans? (Elle retire le thermomètre) Trente-six cinq. Pas de fièvre. Tu vois que tu vas mieux? (Vanni tourne la tête vers la plante)
VANNI  Oui, je vais mieux. N'est-ce pas, Daphné? Nous avons rompu la glace et je me sens beaucoup mieux.

Obscurité. Musique.
 



 

Troisième tableau

La nuit suivante. Sibilla est sur le lit couverte d'un plaid. Elle dort. La plante est sans cache. Dans le fauteuil roulant, Vanni lit un livre en tournant avec difficultés les pages dans la pénombre. De la lumière entre par la porte du fond, restée ouverte. Après quelques instants la lumière s'éteint. On entend le bruit de quelqu'un qui trébuche et une faible plainte. La lumière se rallume et sur le seuil, Rosa apparaît en se massant le pied.
 

VANNI  (à voix basse) Cette fois ne dis pas que c'est à cause de la marche.
ROSA  Il faisait sombre.
VANNI  Evidemment, tu as éteins la lumière.
ROSA  Vous avez oublié de l'éteindre.
VANNI  Nous l'avons laissé exprès pour que tu ne trébuches pas.
ROSA  Si t'avais éteint je ne serai pas entrée.
VANNI  Si tu l'avais.
ROSA  Quoi?
VANNI  Rien, rien.
ROSA  Tu veux qu'on prenne ta température?
VANNI  Je n'attends que ça. Quand je serai en enfer, on me mettra parmi les damnés qui même s'ils n'ont pas de fièvre doivent la mesurer toutes les cinq minutes. C'est un supplice auquel Dante n'avait pas pensé. (Sibilla se réveille d'un coup)
ROSA  Tu l'as réveillé. (Elle allume la lumière de la pièce)
VANNI  C'est toi qui l'as réveillé.
SIBILLA Quelle heure est-il?
ROSA  La cloche n'a pas encore sonné, donc il n'est pas encore six heures.
SIBILLA Quelle cloche?
ROSA  Celle du campanile. Avant la cloche sonnait toutes les heures de la nuit.
VANNI  Même à l'à demi et au quart.
ROSA  A l'à demi et au quart, c'était moins fort.
VANNI  On n'arrivait pas à dormir. Tout le quartier n'arrivait pas à dormir.
ROSA  C'est comme ça qu'ils ont fait un référendum pour abolir la cloche de dix heures du soir à six heures du matin. Et ils ont réussit, ces païens.
VANNI  Nous avons fait une fête avec des feux d'artifice.
ROSA  S'il n'y avait pas eu les maghrébins vous n'auriez pas gagné.
VANNI  C'est vrai. C'était une victoire civique et multiraciale.
ROSA  Moi la cloche me tenait compagnie la nuit. (Vanni lance un hurlement en se tenant la gorge. Les deux femmes accourent) Qu'est-ce qu'il se passe?
VANNI  Une douleur… à la gorge. Ah…
ROSA  J'appelle Pragotto.
SIBILLA Oui, vite.
VANNI  Non! Ça passe. (Il respire profondément) C'est passé.
SIBILLA Comme ça, d'un coup?
VANNI  Il y a eu une alerte. Je sentais… comme si on me pressait… autour du cou… avec du fil barbelé. Mais c'est la première fois que… (Il se laisse tomber sur le dossier) Paix.
SIBILLA A Santa Margherita ils peuvent t'accueillir dès aujourd'hui. J'ai parlé avec le médecin-chef.
VANNI  Je peux porter Daphné avec moi?
SIBILLA Je ne crois pas.
VANNI  Alors je reste ici.
ROSA  Je te fais du thé?
VANNI  Tu en as acheté?
ROSA  Oui.
VANNI  Ça c'est de l'amour.
ROSA  Vous en voulez aussi?
SIBILLA Merci, très volontiers.
ROSA  Très volontiers. Je ne vous comprendrai jamais. (Elle sort)
VANNI  Tu crois en Dieu?
SIBILLA Je refuse de répondre.
VANNI  Mademoiselle, vous vous croyez encore à l'université. Elle doit avoir une bonne note.
SIBILLA Je crois à un mystère qui est visible de tous.
VANNI  C'est facile, continuons. Et ce mystère vous pousse à faire le bien?
SIBILLA S'il parlait notre langue ce ne serait plus un mystère.
VANNI  Mademoiselle, vous tergiversez. Je reformule ma question. Quand un homme souffre, vous penser que le mystère soit satisfait?
SIBILLA Non.
VANNI  Interrogation terminée. Je vous donne vingt, mais sur le mystère je vous sens incertaine. Appliquez-vous.
SIBILLA Je ferai un référendum pour réhabiliter la cloche. (Ils sourient)
VANNI  La feuille à détacher est toujours celle qui est plus proche du sommet, où le venin est le plus concentré. C'est ce que dit Karmynszki.
SIBILLA Je ne crois pas pouvoir le faire.
VANNI  Ce sera une agonie longue et terrible. Ils me rempliront le nez, la gorge, le ventre, de sondes et de tuyaux. Je serai nourri artificiellement, même avec le jus d'ananas que je n'ai jamais aimé. Je comprendrai tout, mais je ne pourrai pas répondre. Et ce sera la pire des choses parce que je ne pourrai pas m'opposer à la violence des médecins. De rage je me mettrai à pleurer et le médecin-chef dira: «Conjonctivite», comme ça cinq fois par jour on me mettra du collyre qui me brûlera à mourir. Et tout de suite après je n'entendrai plus. Je commencerai à errer dans des limbes silencieux, pleins de douleurs lancinantes et d'angoisse, essayant de déchiffrer le mouvement de toutes ces lèvres qui se bousculent au-dessus de moi, mais comme tu le sais les médecins parlent ostrogote. Après je perdrai aussi la vue et alors le pauvre végétal plein de lymphe inexprimé commencera à entrer dans ce mystère dont tu parlais, et ma sœur donnera un pourboire à l'infirmière qui me nettoie tous les matins. Puis ils arrêteront de me regarder, ils regarderont juste la machine à laquelle je serai liée, pour comprendre si mon cœur, mes reins et mon foie résistent aux traitements. On entendra beaucoup de bips dans cette chambre, et à chaque bip correspondra une impulsion mécanique capable de me donner de l'énergie pour la plus grande joie de Rosa qui pourra dire: «Aujourd'hui il a de belles couleurs», ou mieux encore: «Aujourd'hui il n'a pas de fièvre». Je perdrai la notion du temps et donc encore en vie je connaîtrai l'éternité du mal. J'aurai des blessures aux narines, mes gencives gonfleront et la gorge se remplira de plaques et de petits ulcères; dans cette obscurité sans retour je serai seul avec mes remords et, comme dit le fantôme du roi Hamlet, dans la plénitude de mes péchés. Et à la fin de tout, mais ça arrivera après un certain temps parce que la fin sera exténuante, les éprouvettes avec mes urines, mes selles et des morceaux de mon foie et de ma rate, fruits à présents décomposés de biopsies répétées, seront enfermés dans un sac en plastique et jetés dans un incinérateur, pendant que mon dossier clinique finira aux archives au dernier étage, scellé dans une enveloppe brune, et là elle restera oubliée de tous sur la troisième étagère en haut à gauche, entre celle d'un boxeur et celle d'une masseuse, en attente du jugement dernier qui ne se décide pas à venir. Je t'en prie, mon enfant: si tu peux, épargne-moi tout ça. (Sibilla a écouté la tête baissée)
SIBILLA Moi que je te tue. Moi qui cultive des pousses… qui étudie la circulation de la lymphe… moi que je te donne la mort. (Rosa entre le plateau chargé)
ROSA  Je dois tourner le nez de côté, parce que la seule odeur me donne des boutons. (Elle pose le plateau sur la table) Vous vous le versez. Il y a le sucre, le lait, j'ai déjà mis le citron. (Sibilla verse le thé de la théière) Attention c'est chaud. (Elle va vers le lit et met une main sur le front de Vanni) Toi par contre tu es un peu froid. Tu vois? On ne sait jamais. Pragotto vient demain après-midi. Il m'a invité pour la première communion de sa petite-fille. (Elle aide Vanni à se relever à grande peine)
VANNI  Hourra. Il y aura des dragées.
ROSA  D'un côté je suis contente, de l'autre pas trop parce que je dois faire un cadeau. Il y a de ces prix… Et puis moi cette petite-fille je ne l'ai jamais vu. Qui sait qu'est-ce qu'elle aime. Peut-être un petit sac. Ou un petit chapeau. (Sibilla donne le thé à Vanni en le lui tendant à la cuillère)
SIBILLA Peut-être un petit cartable.
ROSA  Ah, non je déteste les petits cartables. Dans l'autobus les petits garçons me les collaient dans la figure. Un stylo plume.
VANNI  Si tu te trompes de cadeau Pragotto ne t'épousera plus.
ROSA  Arrête. Une paire de gants. Un journal intime.
SIBILLA On m’avait offert une boite à musique. Je l'ai encore.
ROSA  C'est une bonne idée.
VANNI  Quel air sonnait-elle?
SIBILLA Celui du Docteur Jivago. Il me faisait pleurer.
ROSA  J'en ai vu une dans une vitrine, en bas à la papeterie: un manège avec des petits chevaux. Demain matin j'irai. (Un gémissement étrange de douleur échappe à Vanni, comme si il avait été fouetté)
SIBILLA Appelez l'ambulance. A Santa Margherita. (Rosa sort en courant)
VANNI  Tu ne vaux pas grand chose, une bonne femme comme les autres. Je te croyais plus forte. Aies pitié de moi. Rappelle-la.
SIBILLA (ouvre la porte) Rosa! (Rosa apparaît) Attendez. Peut-être plus tard.
ROSA  Pourquoi plus tard?
VANNI  (avec grand peine) Je vais mieux.
SIBILLA Attendons encore dix minutes… ce n'est probablement pas urgent.
ROSA  Je ne vous comprends pas. Ça se voit que vous l'aimez. Mais vous agissez à l'inversement.
SIBILLA Nous faisons tous plus ou moins comme ça.
ROSA  Si vous voulez vous étendre un peu là sur mon lit… Vous avez la tête de qui n'a pas fermé l'œil de la nuit.
SIBILLA Non, merci. Ce qu'il me faudrait ce serait, peut-être, un bon café.
ROSA  Vous commencer enfin à raisonner. Je vous le prépare.
SIBILLA Il s'est assoupi.
ROSA  Laissez-le dormir. (Rosa prend le plateau avec les tasses et la théière) Tout ça à cause de cette saleté. (Elle sort. Sibilla s'assoit sur le lit)
SIBILLA Vous m'écoutez?
VANNI  Oui.
SIBILLA Ce n'est pas par peur de Dieu ou de finir en prison. C'est l'acte que je n'arrive pas à imaginer. Moi te donnant le poison. Précisément moi.
VANNI  Qui m'aime le plus. Ne jamais le demander aux philosophes. Encore moins aux théologiens ou aux simples d'esprit.
SIBILLA Pourquoi tu ne l'as pas fait tout seul?
VANNI  Dante, L'Enfer, chant trois.
SIBILLA Les indolents?
VANNI  Disons plutôt les viles. Je me disais: «Qui sait…», je me disais: «Peut-être…», je me disais: «Il n'est pas dit…». Pour être sincère mon cœur battait fort. Une fois j'ai détaché une feuille. J'ai vu la goutte. Je l'ai reniflé. Elle a une vague odeur de camphre. Il suffisait d'allonger la langue. Si seulement elle l'avait fait, cette langue qui papote tant, à défaut de la main qui tenait la feuille. Ça aurait été comme faire la communion pour un enfant. Mais la langue s'est rétractée et la main fit de même, peut-être étaient-elles d'accord. C'est comme ça que j'ai fini au troisième chant.
SIBILLA C'est pour cette raison que je devrai le faire moi.
VANNI  Je ne m'aime pas suffisamment.
SIBILLA Qu'as-tu fait de cette feuille?
VANNI  Elle est entre les pages du livre de Karmynszki. La goutte est tombée là. Il y a une tache violette. (Sibilla prend le livre et l'ouvre, en parcourt le contenu et s'arrête sur une page) Tu y mettras aussi l'autre. Après, ce livre tu le brûleras avec les feuilles. Brûler, souviens-toi en. Brûler. Un feu sacré. Je te dis merci maintenant, après je n'aurai pas le temps.
SIBILLA Tu es aussi sûr que je le ferai?
VANNI  Depuis que tu es revenue je vis avec cet espoir.
SIBILLA C'est pour cette raison que tu es heureux de me revoir.
VANNI  Non, tu vois… il y a plusieurs raisons… mais elles ont des formes changeantes et sont terriblement liées entre elles. Tu es la femme face à laquelle j'ai eu honte de mon corps. Et tu es la femme qui m'a fait me sentir prince et maître.
SIBILLA Pourquoi as-tu fui?
VANNI  Pour ne pas te devenir indispensable.
SIBILLA Au point où on en était, tu l'étais déjà.
VANNI  Alors je te demande pardon.
SIBILLA Peut-être que je peux t'aider à mourir. Mais je ne te pardonnerai jamais. (Rosa entre avec le café)
ROSA  Vous l'avez réveillé!
VANNI  (agacé) Je me suis réveillé tout seul. Ça je sais encore le faire tout seul.
ROSA  J'ai mis deux cuillérées. Ça vous va?
VANNI  Elle le boit amer.
ROSA  Il suffit de ne pas mélanger.
VANNI  Tu ne pouvais pas demander avant.
ROSA  Je mets deux cuillérées, Pragotto met deux cuillérées, toutes les personnes normales de ce monde mettent deux cuillérées. Il n'y a que toi qui en mettais une, mais toi on sait que tu es fou, et je ne sais même pas comment j'ai réussi à te convaincre qu'il en fallait deux.
VANNI  Tu ne m'as pas convaincu, tu m'as obligé.
ROSA  Maintenant même Sibilla s'y met! Comment je fais pour savoir que Sibilla le boit amer? Dans quel livre de botanique c'est écrit?
SIBILLA Je vous en prie, Rosa, ce n'est pas un problème. Deux cuillérées ça ira bien.
ROSA  De toute façon j'ai déjà mélangé.
VANNI  (crie) Alors pourquoi tu dis qu'il suffit de ne pas mélanger?
ROSA  Parce que c'est ce qu'on dit dans ces circonstances. Je vous le refais?
SIBILLA Non, ça ira très bien. J'ai besoin de douceur.
ROSA  Alors mettez-en deux autres. Toi tu le veux?
VANNI  Non. Je veux du thé.
ROSA  Du Barolo au petit-déjeuner et du thé la nuit.
VANNI  Qu'est-ce qu'il y a d'étrange?
ROSA  Le thé se boit le matin ou au maximum dans l'après-midi.
VANNI  Et où est-ce que tu as lu ça? Dans ton bréviaire?
ROSA  Ne blasphème surtout pas maintenant!
VANNI  Quand maintenant? Qu'est-ce que ça veut dire «surtout pas maintenant»? Tu veux peut-être dire que mon heure est arrivée? Que je mourrai demain matin? A sept heures? A huit heures? A neuf heures un quart? Sibilla, fais vite, je t'en prie. Je n'y arrive plus.
ROSA  Tu n'arrives plus à quoi? Qu'est-ce que ça veut dire Sibilla fais vite? (Vanni ferme les yeux et ne répond pas)
SIBILLA Je dois faire vite pour finir ce livre.
ROSA  Mais vous ne l'aviez pas déjà fini? Il ne manquait pas juste la préface?
SIBILLA Les notes. Je dois finir de les mettre en ordre.
ROSA  Je ne vous comprends pas, vous avez toute la vie devant vous. (L'horloge du campanile sonne six heures) Six heures. Les nuits sont longues. (Elle regarde la plante) Celle-là alors vous l'emporterez vous?
SIBILLA Oui.
ROSA  Où la mettrez-vous?
SIBILLA Je n'ai pas encore décidé.
ROSA  Tous les quinze jours donnez lui des fonds de café. Puis remuez un peu la terre à l'aide d'une cuillère.
SIBILLA Oui.
ROSA  Ma voisine a de beaux géraniums.
SIBILLA Ils lui feront du bien à elle aussi.
ROSA  Sûrement. En un an, elle n'a perdu qu'une feuille. (Elle regarde vers Vanni, comme pour s'assurer qu'il dorme) Pauvre Daphné.
SIBILLA Pourquoi pauvre?
ROSA  Elle était très attachée à mon frère. (Les deux femmes se regardent)

Obscurité. Musique.
 



 

Quatrième tableau

Le jour suivant. La plante est sans cache. Vanni est immobile sur le fauteuil. Il parle avec de plus en plus de difficultés. Sibilla lui lit la préface de son livre. Les premières lueurs entrent par la fenêtre fermée.
 

SIBILLA Nous devons dédier une attention particulière au problème dramatique des forêts tropicales, dont la destruction systématique a déjà provoqué des déséquilibres tels, qui nous font prévoir, d'ici quelques décennies, des effets irréversibles non seulement sur le climat, mais également sur l'organisation pacifique de la vie sociale sur notre planète. Défendre l'environnement contre l'agression impunie n'est pas qu'un acte d'amour envers la nature qui nous a été offerte, mais aussi un mouvement de résistance en faveur des droits des populations les plus pauvres, des générations futures et de la paix dans le monde. Dans cette optique, l'engagement des jeunes, auxquels nous voudrions donner les premières bases pour pouvoir entrer et s'orienter dans la science très vaste et fascinante, aux aspects encore inexplorés, qu'est la botanique, nous semble fondamental.
VANNI  Bien. C'est le langage juste. Tu sais parler aux jeunes. Ils doivent comprendre que la botanique n'est pas une discipline abstraite, pratiquée par quatre nains ridicules aux mains tachées de chlorophylle. Même si défendre la planète des délinquants et des crétins me semble une entreprise vouée à l'échec. (Il gémit) Ah!
SIBILLA Essaie de ne pas bouger.
VANNI  Je voudrai croquer le monde à pleines dents, comme on croque une pomme et en crachez le ver. Ils détruiront tout, des séquoias géants aux pâquerettes des prés, des edelweiss aux forêts de mangroves, avec le risque que dans vingt ans mon cadavre abandonné revienne d'un coup à la surface semant la panique parmi les gens présents. Ah, c'est vrai, je ne te l'ai pas dit… je veux être enterré parmi les mangroves. Je l'écrirai dans le testament.
SIBILLA Enterré dans la boue?
VANNI  C'est la matière dont on est fait, quoi qu'en dise Shakespeare. Même la Bible est d'accord sur la question. (Rosa entre)
ROSA  Budapest est également inondée. Et la Seine a atteint le niveau d'alerte. C'est le déluge.
VANNI  Il était temps.
ROSA  Heureusement qu'il y a les pompiers, ce sont eux qui sauvent les gens. Ils sont en train de faire des miracles, autre chose que tes plantes.
VANNI  Maintenant on va s'en prendre aux plantes.
ROSA  Si tu ne faisais pas botaniste tu pouvais être pompier.
VANNI  Si tu n'avais pas été… tu aurais…
ROSA  Quoi qu'il en soit, tu étais plus utile en cas d'inondation. (Elle va vers la fenêtre)
VANNI  Un pompier dans une barque c'est une image explicite de la contradiction humaine.
ROSA  Il a arrêté de pleuvoir mais ça ne promet rien de bon. (Elle touche le terreau dans le pot) En revanche ici le terreau est sec. Y en a qui ont trop et y en a qui n'ont rien. (Elle va et vient dans la pièce. Pendant que Rosa parle, Sibilla reste immobile la tête baissée) J'ai un mal de dos…  il y a trop d'humidité dans l'air. (Elle prend un verre et sort)
LA VOIX DE ROSA     Pragotto dit que nous sommes la deuxième ville pour ce qui est de l'humidité. La première est Comacchio. Pragotto dit qu'à Comacchio, les anguilles sortent des robinets. (Elle rit)
ROSA  (rentre avec le verre plein, arrose la plante) Pragotto est très drôle. J'ai demandé à la papeterie. Cette boîte à musique coûte cher, quarante euros. Presque quatre-vingt mille lires. Moi je ne fabrique pas l'argent. Mais elle est belle, avec ses chevaux qui tournent en rond. Il me l'a fait entendre.
SIBILLA Quel air joue-t'elle ?
ROSA  Il dit que c'est la chanson qui a gagné au «Sequin d'or», en '92. Mais je ne me souviens pas du titre. (D'un coup Vanni se met à chanter)
VANNI  Donne-moi ta petite main / Que je la pique avec une aiguille / Donne-moi ton autre main / que je la coupe au couteau…
ROSA  Giovanni… (Vanni chante avec une étrange violence)
VANNI  Donne-moi ton petit ventre / Que je l'attaque à la rougeole / Donne-moi ta petite tête / Que je la jette aux crocodiles…
ROSA  Il est devenu fou! (Vanni chante avec ferveur)
VANNI  Avec les petits pieds / Je ferai une salade / Avec les cheveux / Tu seras pendue!
ROSA  (va et vient sans savoir que faire, Sibilla est de marbre) Sainte Vierge, sainte Vierge!
VANNI  Ding dong! Ding dong! Dis-moi quelle heure est-il? Ding dong! Ding dong! (Il halète désespérément, puis à un sursaut et lance un autre cri) Daphné!
ROSA  Sainte Vierge. J'appelle l'ambulance. (Elle sort en courant, Sibilla se précipite sur lui)
SIBILLA Vanni! Parle-moi, je t'en prie.
VANNI  (tourne la tête vers Sibilla) Ils seront là dans quelques minutes.
SIBILLA J'ai peur.
VANNI  Va-t'en, je vais les insulter et ils me bourreront de sédatifs, ça ne sera pas très beau à voir.
LA VOIX DE ROSA    (au téléphone) Allo? Mon frère n'est pas bien, il est en train de devenir fou. Il hurle, il saute. Parce qu'il est paralysé. Je veux dire par sauter qu'il s'agite, qu'il a des convulsions. Oui. Faites vite. 18 rue Pelagio Pelagi. Troisième étage.
VANNI  (entre les dents) Palagi, pas Pelagi. Elle ne le dira jamais comme il faut. (A Sibilla) Pars. Et ne pense même pas à venir à l'hôpital. Et n'oublie pas la Daphné. (Rosa entre)
ROSA  Ils seront là dans deux minutes.
SIBILLA Peut-être aura t'il besoin d'un pyjama.
ROSA  La valise est prête depuis un moment, qu'est-ce que vous croyez? S'il m'avait écouté il serait allé à l'hôpital il y a un mois.
VANNI  Rosa… (Les deux femmes accourent)
ROSA  C'est moi qu'il a appelé. (Sibilla s'éloigne) Je suis là, Vanni.
VANNI  Je le vois que t'es là. Tu as toujours été là. Même quand je n'étais pas là.
ROSA  J'ai toujours essayé d'être là quand je le devais.
VANNI  Si Pragotto ne t'épouse pas ne pleure pas. Le meilleur moyen de se venger est de changer de docteur. Choisis au hasard dans les pages jaunes. (Rosa pleure) Rosa!
ROSA  Oui?
VANNI  Trouve-toi un amant thaïlandais.
ROSA  Mais je ne sais même pas où se trouve la Thaïlande.
VANNI  Demande à Sibilla de te l'expliquer. Allez, va ouvrir.
ROSA  Ils ne sont pas encore arrivés.
VANNI  Comment le sais-tu?
ROSA  On aurait entendu la sirène.
VANNI  Admettons… qu'elle soit… en panne.
ROSA  Si elle était en panne c'est le comble.
VANNI  Si elle était… ce serait…
ROSA  (à Sibilla) Il ne sait plus ce qu'il dit. (Elle va à la fenêtre, regarde dans la rue) Qu'est-ce qu'ils attendent? (On entend au loin la sirène) C'est eux!
VANNI  Ce serait drôle… si c'était les pompiers en barque.
ROSA  Quelle obstination! Quelle tête dure! (La sirène se rapproche) J'espère que ça ouvre. Parfois ça n'ouvre pas. Tu devrais faire changer le bouton. (Elle sort en essuyant quelques larmes. On entend le bruit de la porte qui donne sur le palier. Sibilla se précipite vers le lit)
VANNI  Quoi que tu veuilles faire dans la vie… quelque soit le moment ou tu veux le faire… fais le toujours d'une main douce… comme si tu devais protéger le dernier spécimen… d'une plante délicate… et réservée. (Sibilla se retourne brusquement et s'approche de la plante. Le son de la sirène est maintenant très fort)
SIBILLA Tu viendras me trouver en rêve? (Elle retire le cache de la plante)
VANNI  Je ne pourrais pas faire autrement. Et toi viendras tu à moi en rêve?
SIBILLA Entre ton rêve et le mien il y a si peu d'espace… que peut-être le moment qui les sépare est déjà passé. Et moi je suis là, à t'attendre. (Elle arrache la feuille la plus haute et tient l'autre main dessous comme une cuillère. La sirène s'arrête)
VANNI  Tu te souviens de cette nuit, dans le bungalow… quand tu m'as enlevé mes bottes?
SIBILLA Nous avions marché toute la journée dans la forêt.
VANNI  Mes chaussettes étaient en lambeaux.
SIBILLA Un grand amour peut aussi commencer comme ça. (Elle l'embrasse sur la bouche)
VANNI  «Chacun est seul sur le coeur de la terre / transcendé par un rayon de soleil…
SIBILLA …et soudain c'est le soir» Fais ta communion, maintenant. (Elle lui approche la feuille à la bouche. Vanni avance ses lèvres vers la feuille. Il sourit à Sibilla et ferme les yeux) Pardonne-moi. (Elle reste immobile la feuille dans les mains)
ROSA  C'est ouvert? Et maintenant? Troisième étage!

Obscurité. Musique.
 



 

Cinquième tableau

La même pièce, une semaine plus tard. Le lit de Vanni est défait et le matelas enroulé. Il n'y a plus ni fauteuil roulant ni photos ni herbier. La plante est couverte par le cache. Il y a sur le sol des cartons ouverts, certains pleins de livres. L'étagère est presque vide. Rosa est en train de remplir un carton de livres. On sonne à la porte. Rosa va ouvrir puis monte sur l'échelle.
 

LA VOIX DE SIBILLA      Rosa? Je peux entrer?
ROSA  Je suis là. (Sibilla entre: on ne dirait plus une jeune fille mais une femme. Rosa la regarde surprise)
SIBILLA (regarde autour d'elle) Quelle sensation bizarre…
ROSA  C'est à moi que vous le dites… (Un silence)
SIBILLA Je suis venue prendre la plante.
ROSA  Je descends.
SIBILLA Je ne veux pas vous déranger.
ROSA  (descendant) Oh, pensez. D'un jour à l'autre, je me suis retrouvée avec tant de temps libre… excusez-moi si je ne vous serre pas la main, les miennes sont sales. (Une carte postale tombe de l'un des livres) Cette carte postale c'est moi qui lui ai envoyé. (Elle tourne la carte) 1957… Grand bonjour de Cesenatico. J'avais dix ans. Qui sait pourquoi il ne l'a pas jeté. Lui les cartes postales il les jetait toutes à la poubelle.
SIBILLA Votre frère vous aimait. (Rosa hausse les épaules)
ROSA  Il gardait tout en lui et comment peut-on savoir ce qu'il y a à l'intérieur des autres?
SIBILLA Vous allez vendre la maison?
ROSA  Oui, j'ai parlé avec ma fille, je vais aller vivre là bas. Je serai au moins un peu plus avec les enfants, qui sont partis si jeunes… Il aurait pu me dire que cette carte postale lui avait plu…
SIBILLA Il était comme ça.
ROSA  (un pleur dans la voix) Cette bourrique! Et dire qu'il parlait tout bas aux petites feuilles… Il disait: «Tu es belle le lundi / Tu es moins belles le mercredi / Et tu chantes le vendredi»… Nous nous sommes disputés pendant cinquante ans, tous les jours que Dieu a faits. Au quart de tour, hein? Même pas pour des choses importantes.
SIBILLA Oui, je vous ai entendu.
ROSA  Même au téléphone. Une fois il m'a appelé d'Egypte pour me souhaiter un joyeux anniversaire, parce que de temps à autres, par miracles, je lui venais à l'esprit. Nous avons eu une grosse dispute… même les pyramides nous ont entendu. Qu'est-ce qu'on s'est dit! Cette fois-là c'est moi qui avais gagné.
SIBILLA De quel signe êtes-vous?
ROSA  Capricorne. Vous voyez cette tache? Une fois je suis entrée sans frapper et Vanni m'a jeté l'encrier dessus. Il n'a jamais voulu l'enlever. Il disait qu'on vieillit avec ses propres taches. Mais c'était un homme honnête. Même s'il volait les livres.
SIBILLA Vous le saviez?
ROSA  Bien sûr que je le savais, il vous l'a dit à vous aussi? Il rentrait à la maison, l'œil polisson, il sifflait comme un projectile et sortait le livre de dessous son imperméable. Il disait: escamotus est! Et l'embrassait. Il avait une théorie, il disait que les livres volés se sentaient plus aimés. En somme, il le faisait pour leur bien.
SIBILLA C'est sûr que ces murs ont dû en entendre.
ROSA  Une fois quand j'étais petite, mon père m'a fait noyer des chatons dans la baignoire de la salle de bain.
SIBILLA Pourquoi vous l'a-t-il fait faire?
ROSA  Peut-être qu'il n'en avait pas le courage. Vous savez, entre dire et faire… il faut toujours quelqu'un pour tirer les marrons hors du feu. Après, comme je pleurais ma mère m'a fait un thé pour me consoler. Depuis le thé… Ce qui m'embête le plus c'est que je n'ai pas pu lui dire un dernier mot.
SIBILLA Il y avait quelque chose que vous vouliez lui dire?
ROSA  Mais non, rien de spécial. Comme lui il voulait toujours avoir le dernier mot, moi à chaque fois je lui disais: le tout dernier c'est moi qui l'aurait! Ça m'aurait plu de tenir ma promesse, comme ça, par tendresse.
SIBILLA Aucun de vous deux ne l'a eu.
ROSA  Je sais. C'est vous qui l'avez eu.
SIBILLA Il n'y a pas eu de dernier mot.
ROSA  Mouais.
SIBILLA C'est la vérité.
ROSA  Vérité ou pas, maintenant… tant que tout a été fait pour le mieux. Il n'est passé que trente secondes. Je suis sortie un moment, le temps d'ouvrir la porte.
SIBILLA Il ne s'est rendu compte de rien.
ROSA  Les trente secondes les plus importantes de nos vies. Et je n'étais pas là.
SIBILLA Vous ne pouviez rien faire.
ROSA  Qui sait? Peut-être que je l'aurai pincé et il guérissait. Je crois aux miracles. (Un silence)
SIBILLA Et le violon où le mettrez-vous?
ROSA  Ça fait une semaine que j'y pense. Je n'en dors plus la nuit. Comment fait-on pour vendre une maison avec un violon accroché à un clou et l'obligation de le laisser là? Qu'est-ce que j'écris: vends maison avec obligation de violon? Qui l'achètera?
SIBILLA Peut-être que le violon n'était qu'une excuse pour vous empêcher de partir.
ROSA  Il disait toujours qu'il ferait son testament mais pensez s'il l'a laissé. Vous comprenez dans quels ennuis les morts nous mettent?
SIBILLA Il faudrait les traiter comme les vivants. Et s'ils méritent une gifle, la leur donner.
ROSA  Mais vous êtes vraiment botaniste comme Vanni ou vous voyez la botanique d'une manière différente? N'y a-t-il pas une manière plus douce? Parce que lui était botaniste d'une manière… c'était vraiment un extrémiste.
SIBILLA Moi je ne sais pas encore vraiment ce que je suis.
ROSA  Vous retournez en Amérique?
SIBILLA Non. Je publie le livre et je pars pour Sumatra.
ROSA  Où est Sumatra?
SIBILLA Dans l'Océan Indien. Entre la Malaisie et la Thaïlande. (Le visage de Rosa s'illumine)
ROSA  La Thaïlande?
SIBILLA Vous y avait été?
ROSA  Non, c'est que mon frère… m'en parlait de temps à autre. (Un livre tombe des mains de Rosa. Sibilla le ramasse) Vous allez vous salir.
SIBILLA Les livres ne salissent pas. (Elle donne le livre à Rosa. Elles se regardent dans les yeux)
ROSA  Que s'est-il passé à Sumatra? Vanni est revenu changé de ce voyage. Il avait l'air d'avoir rajeuni de vingt ans et vieilli de cent. Mais peut-être que je n'ai pas le droit de vous le demander. Il y a certaines choses qu'une femme de plombier ne peut pas comprendre.
SIBILLA Il y a certaines choses que même ceux qui les vivent ne comprennent pas.
ROSA  Il pouvait être votre père. Votre grand-père même.
SIBILLA Il y a des livres qui vont bien ensemble et on ne sait pas pourquoi. L'un est écrit en turc l'autre en chinois, l'un est épais l'autre fin, l'un a été écrit il y a mille ans l'autre a été écrit hier et on dirait que le second est la continuation du premier et on comprend que le second a été écrit parce qu'il manquait les mots de la fin du premier, que le second en revanche les avait déjà prêts parce qu'il s'agit de son commencement, seulement qu'il ne savait où les mettre, il disait: «Où je vais les mettre ces mots?», jusqu'à ce qu'il rencontre le premier qui l'attendait depuis mille ans et c'est comme ça que ces mots ont trouvé un foyer, un lit et une table dressée.
ROSA  Je n'ai rien compris, mais ça m'a plu. J'ai l'impression d'entendre parler mon frère.
SIBILLA En fait, ce sont ses mots. Il aimait les métaphores. Et moi je les écrivais dans un carnet. (Elle va vers la plante)
ROSA  Vous avez vu? Elle a perdu une autre feuille.
SIBILLA Ah, oui? Je n'avais pas fait attention.
ROSA  Comme botaniste vous n'avez pas vraiment l'œil.
SIBILLA C'est que j'ai la tête… (Elle fait un geste vague. Rosa enlève le cache de la plante)
ROSA  C'était la plus haute. L'autre fois aussi c'était la plus haute. Je l'ai cherché par terre, dans le pot, sous le lit… plus rien. La dernière fois aussi plus rien. Mouais.
SIBILLA C'est peut-être le vent. (Rosa) Il l'a emporté en souvenir.
ROSA  Oui, le vent fait ce genre de chose. C'était sûrement le vent. (Sibilla prend la plante. Un silence)
ROSA  C'est comment Sumatra?
SIBILLA Il y a de très beaux perroquets. Des forêts si denses qu'en plein jour il y fait nuit. Il y a des fleuves et des volcans. Et beaucoup de plantations de thé.
ROSA  Ce n'est pas un coin pour moi.
SIBILLA Peut-être que votre coin est seulement dans cette maison.
ROSA  Pendant que Vanni y était. Mais maintenant…
SIBILLA Maintenant, peut-être, encore plus. Un jour votre fille reviendra ici. On revient toujours là où on a été heureux. Cette maison est solide, avec son grand escalier cassé et ces taches sur les murs. Ne l'abandonnez pas. Il y a des endroits qui ont besoins de nous, qui les a fait les a fait pour nous, de façon consciente ou pas.
ROSA  Quel âge avez-vous, vous?
SIBILLA Vingt-six.
ROSA  Vous parlez comme si vous aviez mon âge. Même plus.
SIBILLA Je suis en train de grandir en vitesse. Certaines expériences nous font faire des pas de géant.
ROSA  Et vous n'avez pas de fiancé?
SIBILLA Oui, j'en avais un, ou quelque chose comme ça, à Boston.
ROSA  Vous vous êtes quittés?
SIBILLA C'est comme si j'avais une chaussure qui s'était délacé. Je n'ai pas envie de la relacer. Je vais pieds nus. (Elle ouvre la porte. Elles se regardent longuement) Adieu, Rosa. Je t'aime. (Elle sort. Rosa demeure immobile quelques instants. On entend le bruit sourd du portail qui se referme en bas. Rosa regarde par la fenêtre dans la rue sans se montrer)
ROSA  Adieu, Sibilla. Si j'avais plus de courage, je serai venue avec toi à Sumatra.

On entend les notes du concerto de Mendelssohn. Rosa écoute quelques instants, puis va au carton de livres. Elle en récupère deux ou trois, les regarde hésitante. Puis, d'un pas décidé mais pas pressé, d'un geste presque fatal, va les remettre sur l'étagère. Elle répète l'opération plusieurs fois pendant que la musique du violon augmente et que les lumières baissent jusqu'à l'obscurité.

FIN
 
 



 

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