Vittorio Franceschi

"La Reine des chapeaux"
 

Traduit de l'italien par
Dragana Cvejic
 
 
 

Personnages

Reine.
Mesurette, servante.
Le Capitaine, secrétaire.
Gabriel, jeune amoureux.
Zago, maître cordonnier.
Unna, maîtresse de danse.
 
 
 
 

ACTE I
 

Premier tableau

Une pièce richement meublée. Un grand lit et des tables de nuit sont placés contre le mur de gauche. Entre la table de nuit et l'avant-scène, un placard. Entre la deuxième table et le mur du fond, une porte. Au pied du lit, une bassine en zinc, une canne orthopédique et une petite table couverte de bandages, de gazes, d'ampoules, de ciseaux et de matériel divers de premier secours. Vers le fond de la scène, au centre, un fauteuil qui rappelle vaguement un trône. A gauche, sur le mur du fond pend un cordon avec un noeud. Aux pieds du fauteuil, un pouf de velours rouge. Sur le mur de droite, deux fenêtres avec des voilages légers. Ils sont entourés par d'autres rideaux plus épais, bruns et refermés. Entre les deux fenêtres, une table avec une platine de commande fantastique pleine de boutons lumineux. A côté de la table de commande, un téléphone et un petit gong. Au milieu du plafond, trois grands miroirs, inclinés vers le bas, donnant la possibilité de se regarder que l'on soit dans le lit, sur le fauteuil ou à la table. Incliné vers le bas, à la place du miroir il y a un portrait emblématique de Reine, portant un chapeau. Au centre de la scène, sous les miroirs, une grande peau de tigre. Il y a aussi deux portemanteaux croulants sous des chapeaux de toutes les formes et toutes les tailles. C'est un matin ensoleillé. La lumière qui entre par les fenêtres est douce et tendre. Reine est étendue sur le grand lit. Elle s'agite et gémit, doucement et rageusement.

REINE   Ouïe, aïe (Elle regarde les fenêtres en se protégeant les yeux de la main) Le soleil ! (Elle s'assoit avec peine au milieu du lit) Mesurette !
MESURETTE  (derrière la porte) Je suis là !
REINE   Il y a du soleil, n'est-ce pas ?
MESURETTE  Et comment ! Le premier de l'an !
REINE   Quel genre de soleil ?
MESURETTE  Très doux. Exactement comme vous l'aimez.
REINE   Le ciel soit loué ! (Pour elle-même) Ça durera ?
MESURETTE  Vous dites ?
REINE   Je n'ai rien dit.
MESURETTE  J’ai cru vous entendre dire : « Ça durera ». Avec le point d'interrogation. « Ça durera ? »
REINE   (pour elle-même) Mon Dieu…
MESURETTE  Je me trompe, peut-être ?
REINE   Non, tu ne te trompes pas. (Pour elle-même) Si l'ouïe pouvait être photographiée, même Mesurette serait une célébrité.
MESURETTE  Mais l'ouïe ne peut pas être photographié !
REINE   Entre et tais-toi ! S'il y a une chose que j'aime c'est penser à haute voix, mais tu m’ôtes ce plaisir avec ton ouïe incroyable ! (Mesurette entre. C'est une petite femme menue, d’un certain âge. Elle porte un plateau avec un petit-déjeuner copieux et fumant, petits fours et fruits de saison. Reine s'adosse à la tête du lit en se relevant sur ses coudes. En faisant ce mouvement, elle lance un cri de douleur.) Aïe !
MESURETTE  La droite ?
REINE   Toutes les deux ! (Elle se cale deux coussins derrière le dos. Mesurette lui pose le plateau sur les genoux) Doucement!
MESURETTE  Tout doucement. Après nous ferons un cataplasme d'herbes Clarisse avec de la tigelle du Maroc. Ça vous a fait du bien la dernière fois, vous vous souvenez ?
REINE   Oui, je me souviens.
MESURETTE  Vous étiez si belle, après !
REINE   Après le cataplasme ?
MESURETTE  Vous êtes toujours belle, mais particulièrement après le cataplasme. Vous ne buvez pas ? Vous ne mangez pas de petits fours ?
REINE   Je n'ai pas faim et je n'ai pas ni soif.
MESURETTE  Le chapeau de mariée de chez Bentillettes ressemblait à un petit nuage de crème.
REINE   Les chapeaux de chez Bentillettes me font vomir.
MESURETTE  Un sphinx antique. Avec sur la tête un petit nuage de crème ! Même pas une grappe de raisin ? C'est de la primeur du Portugal !
REINE   Le soleil est vraiment discret ?
MESURETTE  Tout doux. Un soleil de laine.
REINE   Nous mettrons une petite coiffe, sans le dire à personne. Emporte ça. (Mesurette prend le plateau, avec le petit-déjeuner intact, et le pose sur la table)
MESURETTE  C'est comme ça tous les matins. Si vous voulez guérir il faut manger.
REINE   Ne me parle pas de guérison ! Tu sais que je ne le supporte pas. Je me suis fait avoir par une dizaine de médecins avec cette histoire de guérison !
MESURETTE  Ils ont fait de leur mieux. (Reine lance des coussins à la tête de Mesurette)
REINE   Chacals, sangsues, vautours ! Aïe ! Dis-moi un autre animal ! Un insecte !
MESURETTE  (pleurnicharde) Grillon…
REINE   Mais comment ça grillon ! Sauterelles, locustes. Enfin des voleurs. Tes herbes sont meilleures.
MESURETTE  (rayonnante entre les pleurs) Ce sont celles des moines ermites.
REINE   Les moines ermites ! J'aimerais bien les connaître.
MESURETTE  On ne peut pas ! Ils jettent des pierres sur ceux qui approchent!
REINE   Les moines ?
MESURETTE  Ils lancent le lynx à leur poursuite !
REINE   Ils ont un lynx ?
MESURETTE  Ils en ont deux ! Mais ils en gardent un en cage parce qu'il est trop féroce.
REINE   Et l'autre ?
MESURETTE  L'autre aussi est féroce, mais un peu moins.
REINE   Et toi qu'est ce que tu en sais ?
MESURETTE  Je le sais. Juste une fois j'en ai vu un au loin. Il sautait sur la roche, en hauteur. Il avait une barbe noir !
REINE   Et il t'a dit quelque chose ?
MESURETTE  Il hurlait: «Va-t’en» en agitant son froc comme s’il voulait attiser un feu!
REINE   Et comment tu fais pour avoir les herbes ?
MESURETTE  Ils me les laissent dans un panier au bout du sentier. Moi, j'écris la commande sur un papier et deux jours plus tard je vais la chercher.
REINE   Et tu es sûre que ce sont les miennes ?
MESURETTE  Chaque malade a son panier avec son nom dessus. Sur le notre, c'est écrit « la Reine des chapeaux ».
REINE   Et ils font tout ça pour rien?
MESURETTE  Ils sont très généreux même s’ils sont un peu scorbutiques. J'ouvre un peu les rideaux ?
REINE   Oui. (Mesurette va vers la première fenêtre) Non ! Il pourrait y avoir des photographes perchés les arbres.
MESURETTE  Vous voulez que je regarde ?
REINE   Oui. Ils sont toujours à l'affût, maudits soient-ils ! (Mesurette écarte à peine le rideau et regarde) Alors ?
MESURETTE  Il n'y a pas une branche de libre. Mais heureusement ils dorment encore.
REINE   Tu en es sûre ? Ils n’auraient pas un œil fermé et l'autre ouvert ?
MESURETTE  Je ne saurais pas vous le dire. Voulez-vous que j'appelle le capitaine avec sa longue-vue ?
REINE   Non. Ouvre. (Mesurette ouvre les rideaux à moitié) Stop ! Comme ça. Tu sais qu'ils ont inventé un téléobjectif qui prend les photos derrière les coins?
MESURETTE  Derrière les coins?
REINE   Il prend en photo ce qu’il y a derrière l'angle. Il peut aller jusqu'à trois coins. On ne peut plus se cacher.
MESURETTE  Mais ici vous êtes inaccessible !
REINE   Oui. A condition que je reste enfermée dans cette chambre. Tu t'en vas ?
MESURETTE  Je vais préparer le cataplasme.
REINE   Mets beaucoup d'herbes Clarisse. Et beaucoup de tigelle. Beaucoup, vraiment beaucoup.
MESURETTE  J'ajouterai aussi un tout petit peu de nébuleuse.
REINE   C'est ça, c'est bien, ajoute de la nébuleuse. Qu'est-ce que c'est ?
MESURETTE  C'est un tubercule de Mandchourie, on la sèche puis on la broie. C'est bon pour purifier.
REINE   Mets beaucoup de nébuleuse. Aïe !
MESURETTE  Je me dépêche. (Elle sort avec le plateau. Le téléphone sonne)
REINE   (pour elle-même) C’est parti.
MESURETTE  (de l'extérieur) Hé, oui. C’est parti ! La journée commence ! (On frappe à la porte)
REINE   C'est vous, capitaine ?
LE CAPITAINE (de l'extérieur) C'est moi, madame. Téléphone!
REINE   Entrez ! (Le capitaine entre et court vers le téléphone)
LE CAPITAINE Bonjour ! (C'est un homme d'une quarantaine d'année, athlétique, élégant, avec une belle moustache) Allô ? (Mettant la main sur le récépteur) Votre mère.
REINE   Dites-lui que je la déteste et que je ne veux pas lui parler, toutes ces choses qu'elle sait très bien.
LE CAPITAINE Oh mon Dieu. (Il est sur le point de parler)
REINE   Non ! Passez-la-moi. Les coussins. (Le capitaine lui donne le téléphone puis ramasse les coussins par terre. Reine parle dans le récépteur) Un moment. (Au capitaine) Asseyez-vous.
LE CAPITAINE Vous ne voulez pas que je sorte ?
REINE   Non. (Elle ajuste les coussins derrière son dos) Aïe !
LE CAPITAINE Je peux vous aider.
REINE   Non. (Dans le récépteur) J'arrive, ne t'inquiètes pas. (Au capitaine) Je vous ai dit, asseyez-vous !
LE CAPITAINE Comme vous voudrez. (Il s'assoit sur le pouf) Je dois écouter ?
REINE   Oui. J'aime insulter ma mère en présence d’autres personnes. (Au téléphone) Tu es là ? Putain. Tu bois ta ration quotidienne de venin, c'est pour ça que tu téléphones, comme ça après tu pourras te consoler en pleurant, et même en pleurnichant. Silence ! Tais-toi ! Mais quelles blessures ? Quel cœur ? Les blessures c'est moi qui les ai, mes plaies, mon sang qui vient tacher mes draps, mon pus, le mien, oui, le mien, je l'ai eu de toi mais c’est le mien, au moins ça c'est à moi, personne au monde ne connaît le pus comme je le connais, j'y ai fait mes preuves, je suis diplômé es pus. Tais-toi. Maternel ? Filial ? Mais qu'est-ce que tu racontes ? (Elle rit) L'amour ? Tu en as bien profité, putain. Et le mal tu me l'as laissé. Je suis la fille de qui ? Dis-le-moi. D'un furoncle ? D'un abcès ? Ça suffit. Maintenant tu peux pleurer. Tu y es arrivée encore une fois. Hypocrite. J'ai des choses à faire. Mais quelle tendresse ?! Crève. (Elle met fin à la communication, le capitaine emporte le téléphone) Nous devons écrire à Bentillettes. Ses chapeaux font vomir, il peut se pendre. Aïe ! Mesurette !
MESURETTE  (derrière la porte) J'arrive !
LE CAPITAINE Bentillettes est un de nos meilleurs clients.
REINE   Il utilise du feutre usagé, des couleurs ordinaires. (A Mesurette) Dépêche-toi! (Le téléphone sonne)
MESURETTE  Ça doit bouillir !
LE CAPITAINE Allô ?
REINE   Et toi fais-la bouillir, qu'elle bout, qu'elle bout comme il faut, qu'elle bout longtemps, mais dépêche-toi !
LE CAPITAINE Le président du Mexique a l'honneur de vous inviter à la fête du noble sombrero qui aura lieu à Veracruz le neuf juin prochain.
REINE   Non.
LE CAPITAINE (Au téléphone) Non. (Il repose le récépteur et allume l'ordinateur) Les seize derniers mois les ventes de Bentillettes ont été multipliées par trois.
REINE   Quelle honte !
LE CAPITAINE Le supermarché des chapeaux de mariées qu'a inauguré Bentillettes, vendredi dernier, à Pékin, a épuisé ses stocks en deux jours. Pour la même période on a enregistré une augmentation de vingt pour cent des mariages en Chine.
REINE   Ça se voit qu'ils ont du riz à jeter.
LE CAPITAINE Les fabriques de Bentillettes travaillent jour et nuit. Des chapeaux et encore des chapeaux, des chapeaux pour les mariées chinoises.
REINE   C'est un désastre écologique.
LE CAPITAINE Votre photo avec le chapeau de mariée est en couverture de «Shanghai News». (Il lui montre le magazine tout neuf, au papier glacé) Vous vous souvenez ? C'est celle que nous avons faite en novembre, avec la Rolls-Royce en arrière plan.
MESURETTE  (derrière la porte) Je me souviens !
LE CAPITAINE Très juste.
MESURETTE  (entrant avec une petite casserole fumante dans les mains) Vous aviez une expression si douce ! (Elle verse l'eau de la petite casserole dans la bassine en zinc en ajoutant l'eau froide d'un broc)
LE CAPITAINE Douce et mystérieuse. C'est ce mystère qui enchante le monde.
MESURETTE  Personne ne porte les chapeaux comme Reine.
LE CAPITAINE Elle a fait la fortune de tellement de chapeliers, de modistes, de designers, de princes de l'élégance !
MESURETTE  De tous.
LE CAPITAINE De tous ceux qu'elle a gratifié de son art.
MESURETTE  On devrait élever un monument en son honneur.
LE CAPITAINE Le regard de cette dame suffit à sublimer un chapeau. (Reine pleure en silence) Ne pleurez pas. Oh mon dieu.
MESURETTE  Ne faites pas ça. (Le capitaine installe le paravent au pied du lit)
LE CAPITAINE Vous êtes toujours la femme la plus aimée du monde. (Il tourne le dos au lit)
MESURETTE  Nous aimerions toutes être à votre place. (D'un seul geste elle débarrasse le lit de ses couvertures en les rejettant. Le spectacle est révoltant. Les draps sont tachés de sang et de pus, tout comme les bandages qui entourent les jambes de Reine, deux troncs informes. Même le ventre, informe, est bandé et les bandages sont couverts de points de taches de sang et de sérum. Pendant un court instant, Mesurette et Reine détournent la tête comme pour se protéger de l'odeur nauséabonde qui émane des blessures. Même le capitaine détourne la tête avec discrétion. Reine continue de pleurer. Elle porte une chemise de nuit légère) Allez, venez. (Elle la soulève par les bras pour l'aider à descendre)
REINE   Oui.
MESURETTE  Tout doucement. D'abord la droite. Voilà. Comme ça. (Reine met les pieds dans la bassine et gémit. Le paravent, qui arrive jusqu'aux épaules, la sépare du capitaine qui lui prend délicatement les cheveux et les fait passer de ce côté du paravent.) C'est le premier contact, ça va passer tout de suite.
REINE   Ça brûle.
MESURETTE  C'est la tigelle. Ça purifie. Ça va mieux ?
REINE   Oui.
LE CAPITAINE (lui brossant délicatement les cheveux) De la soie pure. Pas un nœud.
REINE   Des fourches ?
LE CAPITAINE Aucune. (Mesurette retire les bandages qui entourent les jambes de Reine. Les jambes sont couvertes de plaies, avec des tâches violacées et des sillons verticaux)
REINE   Pas un cheveu blanc ?
LE CAPITAINE Pas un seul.
REINE   Vous êtes très gentil, capitaine.
LE CAPITAINE (visiblement touché, chancelle presque) Oh mon dieu…
MESURETTE  Ne lui dites pas certaines choses, ça le touche.
LE CAPITAINE (serrant les dents) Idiote… Commère…
MESURETTE  (riant) Il est timide !
LE CAPITAINE Sorcière !
REINE   Arrêtez ! Donnez-moi un miroir. (Le capitaine tend un petit miroir à Reine pendant que Mesurette lui fait les cataplasmes aux jambes) Oui, assez doux. Un bel éclat dans les pupilles. Comment disait déjà le scheik dans cette lettre ?
LE CAPITAINE Des joues de nacre.
REINE   (scrutant son propre visage) Oui, c'est possible.
LE CAPITAINE Il vous a encore écrit.
REINE   Le scheik ?
LE CAPITAINE (visiblement contrarié) Oui, lui.
REINE   Quand ça ?
LE CAPITAINE Il y a trois jours.
REINE   Pourquoi vous ne me l'avez pas dit ?
LE CAPITAINE Pour ces choses-là il y a la réunion hebdomadaire. J'attendais vendredi.
REINE   Ah, oui… c'est vrai. Faisons une exception. Abdel Salim est le seul scheik célibataire de tout l'Arabie, il me promettait un amour absolu et monogamique. (La désinfection des jambes est terminée, avec l'aide de Mesurette, Reine sort de la bassine)
LE CAPITAINE Il a renouvelé sa promesse.
REINE   Mesurette, ce n'est pas merveilleux ?
MESURETTE  Bien sûr que ça l'est. (Elle met de nouveaux bandages sur les jambes de Reine)
LE CAPITAINE (toujours plus hargneux à cause du scheik) Il vous a envoyé, entre autre, un collier incrusté de diamants. Cinquante-sept pour être plus précis.
REINE   Qu'en dis-tu, Mesurette ?
MESURETTE  Cinquante-sept diamants !
LE CAPITAINE (méprisant) Gros comme des noix.
MESURETTE  Quelle beauté !
LE CAPITAINE Un cadeau un peu grossier, si je peux me permettre. L'émir Shakim avait plus de style.
REINE   L'émir Shakim ! Je l'avais oublié ! Il se laissa mettre en pièces par un tigre sous les yeux de ses propres femmes. Tu te souviens, Mesurette ? Ce fut un suicide très spectaculaire. (Le téléphone sonne)
LE CAPITAINE Allô ?
MESURETTE  Vingt-six veuves d'un seul coup !
REINE   Puis les veuves mirent en pièces le tigre et m'envoyèrent la peau en souvenir.
LE CAPITAINE Le célèbre acteur John Gary Cock vous voudrait comme rôle principal dans son prochain film, dans lequel il jouerait lui-même un petit rôle insignifiant, pour le seul plaisir d'y être.
REINE   Non.
LE CAPITAINE (au téléphone) Non. (Il pose le récépteur, satisfait) C'est la troisième fois que nous disons non à John Gary Cock. (Il exécute deux rapides mouvements de karaté pendant que Mesurette retire les bandages du ventre de Reine)
MESURETTE  Oh !
REINE   Ça empire, hein ?
MESURETTE  Je ne pourrais pas dire pire mais cette petite croûte n'était pas là hier et puis cette autre… Oh !
REINE   N'y pense pas. Désinfecte et fait le bandage.
MESURETTE  Il faudrait du lycanthre sauvage mais les moines ermites disent que depuis deux ans il n'en pousse plus. (Elle couvre le ventre de Reine de crèmes et de poudres)
REINE   Qui sait ce qu'il faudrait, Mesurette. Qui sait ce qu'il faudrait.
LE CAPITAINE (qui s'est assis à côté des boutons) Je peux vous présenter les nouveaux chapeaux.
REINE   Je vous écoute. Fais vite, Mesurette.
MESURETTE  Oui, Reine. (Elle fait le bandage du ventre de Reine avec des bandages blancs) Ce soir vous vous sentirez mieux.
LE CAPITAINE (il fait sonner le petit gong) Petit chapeau de milieu de soirée en velours cramoisi avec petites cerises vertes chez Marley & Smith de Londres.
REINE   Le même petit chapeau depuis cinquante ans !
LE CAPITAINE Il y a huit ans ils ont mis les petites cerises mûres, vous vous souvenez ? La nouvelle a fait la première page des journaux anglais.
REINE   Je me souviens, c'était un vrai scandale.
MESURETTE  A Canterbury, quelques fauteurs de trouble ont cassé une vitrine.
LE CAPITAINE L'année suivante, chez Marley & Smith remit les petites cerises vertes avec un petit billet doré, tout petit.
MESURETTE  (qui a finit de faire le bandage de Reine) Dessus il était écrit : Excuse me. Quelle robe aujourd'hui ?
REINE   La robe bleue. (Le téléphone sonne)
LE CAPITAINE Allô ? (Mesurette ouvre le placard et attrape en hauteur à l'aide d'une perche une somptueuse robe bleue)
MESURETTE  Vous êtes toujours la plus belle !
LE CAPITAINE Non ! (Il pose le récépteur, indigné) Oh mon dieu.
REINE   Qui était-ce ? (Elle retire sa chemise de nuit découvrant son dos et ses épaules : jusqu'à la taille elle est vraiment splendide)
LE CAPITAINE La maison de Lugano. Il vous propose de nouveau de poser nue. Avec un képi de garde forestière ! Je me suis permis…
REINE   Vous avez bien fait. Mesurette… comment serai-je nue avec un képi ?
MESURETTE  (lui mettant la robe bleue, qui est ample et vaporeuse) Vous les rendriez tous fous ! Foudroyés sur place ! Qu'ils crèvent ! (La robe laisse entrevoir les épaules de Reine et un décolleté audacieux)
REINE   Tu dis que je devrais poser nue ? (Le capitaine monte sur la pointe des pieds, sur le qui vive)
MESURETTE  Et bien… maintenant je ne voudrais pas… évidemment, enfin…
REINE   De la ceinture vers le haut. Le monde saurait enfin comment la  moitié de mon corps est faite. Ce serait bien ?
LE CAPITAINE Non !
REINE   Le capitaine a raison. Tout de suite après il voudrait connaître l'autre moitié.
MESURETTE  (pleurant) Je ne voulais pas… C'est que… ce n'est pas juste, voilà… (Reine se penche avec peine et l'étreint)
REINE   Chère Mesurette… je sais que tu m'aimes. Mais moi aussi je t'aime tant, tu le sais ? Tu es ma petite maman prévenante. Le monde ne sera jamais comment je suis faite. Personne ne me verra jamais en chair et en os. Juste vous deux, mes amis, mes gentils complices, mes très chers.
LE CAPITAINE Nous avons juré.
REINE   Je sais, je sais. Vous êtes ma famille. Mon refuge. Je vous dois tout. Merci. (Le téléphone sonne. Mesurette sort en essuyant une larme et en emportant la bassine pleine de bandages sales)
LE CAPITAINE Allô ? (Le récépteur à la main) Le torero Manolito veut vous parler.
REINE   Il est au téléphone ?
LE CAPITAINE Non, dans le hall d'entrée. Il est armé de banderilles.
REINE   Chassez-le.
LE CAPITAINE Je m'en occupe tout de suite. (Au téléphone) Je viens. (A Reine) Avec votre permission. (Il sort)
REINE   (elle va vers le fauteuil-trône en s'appuyant sur sa canne. Avant de s'asseoir elle se regarde dans le miroir incliné en arrangeant ses cheveux) Il manquait plus que le torero Manolito. La semaine dernière toute une équipe de football américain, entraîneur compris. Le pauvre capitaine s’était donné un mal fou pour le mettre dehors. Il est certain que le karaté fait des miracles. (Elle s'assied. Du hall d'entrée parviennent de brefs cris et des bruits sourds) Pauvre Manolito, il aurait mieux valu qu’il appelle. (Un bruit sourd, puis le silence) Il est mort ? (La porte s'ouvre, le capitaine entre avec deux banderilles. Il les jette aux pieds de Reine et fait deux petits mouvements de karaté en allant s'asseoir à la table) Rien de grave, j'espère…
LE CAPITAINE Il est jeune, il s'en remettra. Je peux continuer la présentation?
REINE   Un instant, capitaine. Je dois vous parler. (Le capitaine la regarde surpris, immobile) Je vous en prie, asseyez-vous. (Le capitaine prend le pouf de velours rouge et le pose au centre de la pièce) Plus près. (Le capitaine pose le pouf aux pieds du fauteuil et s'assoit) Quel âge avez-vous, capitaine ?
LE CAPITAINE Quarante.
REINE   L'âge d'or pour les hommes. Vous pourriez être heureux. Vous pourriez avoir de très belles femmes ou bien une famille, des enfants, une maison avec une piscine et un cheval et un cerisier. Vous pourriez être riche. Vous pourriez apprendre le chant. Vous pourriez cultiver des anémones. Au lieu de cela vous vivez ici, reclus, depuis des années. Patient. Discret. Fidèle. Vous me défendez et me protégez. Je peux comprendre Mesurette, elle est vieille et seule. Mais vous ? Pourquoi ? (Le téléphone sonne, le capitaine est sur le point de se lever) Laissez le téléphone, et répondez-moi.
LE CAPITAINE Vous… êtes une femme… très humaine.
REINE   Cela vous semble être une réponse satisfaisante. (Le téléphone sonne)
LE CAPITAINE (très embarrassé) Oui, très. Très satisfaisante. Et puis…
REINE   Et puis ?
LE CAPITAINE Le salaire est excellent.
REINE   Ça c'est vrai, je ne suis pas radine. (Le téléphone sonne, le capitaine est sur le point de se lever) Restez assis. (Le capitaine obéit) Continuez.
LE CAPITAINE Ma chambre est spacieuse et bien meublée.
REINE   Vos réponses sont évasives. (Le téléphone sonne)
LE CAPITAINE Dans le parc, après… il y a… beaucoup de platanes.
REINE   Avec tant de photographes sur leurs branches. Rien d'autres ?
LE CAPITAINE Je ne sais pas… L'année dernière… Oh mon dieu… (Le téléphone sonne)
REINE   Vous aimez me brosser les cheveux ?
LE CAPITAINE (se levant d'un coup) Beaucoup !
REINE   Asseyez-vous. (Le capitaine obéit) Dites-moi alors quelque chose de gentil.
LE CAPITAINE (anéanti par l'embarras) Le petit-déjeuner… est très riche. (Le téléphone sonne)
REINE   Mais répondez, sapristi ! (Le capitaine court vers le téléphone) Mesurette !
LE CAPITAINE Allô ?
MESURETTE  (derrière la porte) Je viens !
REINE   Les colliers !
MESURETTE  Tout de suite !
LE CAPITAINE Madame, c'est…
REINE   Je ne veux pas le savoir !
LE CAPITAINE Il s'agit…
REINE   Raccrochez ! (Le capitaine raccroche)
LE CAPITAINE C'était l'ambassadeur d'Autriche.
REINE   Je m’en fiche éperdument. (Mesurette entre avec un plateau plein de colliers)
MESURETTE  Il y a une file d'admirateurs à l'étage du
dessous. Les gardiens n'arriveront pas à les contenir. Comme si ça ne suffisait pas le deltaplane ait refait son apparition.
LE CAPITAINE Le deltaplane ? Encore ? (Il prend une longue-vue dans le tiroir de la table et va à la fenêtre. Il observe le ciel) A l'ouest rien. A l'est non plus.
MESURETTE  Il doit bien être quelque part. Il vole bas.
LE CAPITAINE (cherchant avec la longue-vue) Qu'est-ce qu'il est étrange cet est ! On dirait l'ouest ! Le voilà ! Il plane dangereusement vers nous. Il a frôlé le treillis de près.
REINE   C'est un fou ! Abattez-le.
LE CAPITAINE Il a disparu. Non, le voilà là-bas. Au sud. Vitesse six miles. (Il baisse la longue-vue) Hors d'atteinte.
MESURETTE  C'est mieux comme ça.
LE CAPITAINE (méprisant) Frimeur. Aviateur. (Il repose la longue-vue)
REINE   Capitaine, nous continuons la présentation des chapeaux ? (Mesurette lui tend quelques colliers) Celui-là non. Celui-là, non plus. Et puis, celui-là ! (Elle le jette à terre)
MESURETTE  Ce sont des perles de rivière !
REINE   Jette-le !
MESURETTE  Mais… Reine !...
REINE   Jette-le en bas. Comme ça ils se battront pour le prendre et ne penseront plus à monter. Vite !
MESURETTE  Je suis désolée, mais c'est un crime… (Elle va vers la fenêtre de l'avant-scène que le capitaine ouvre à peine. Des piaillements discrets viennent d'en bas)
REINE   Jette ! (Mesurette réticente jette le collier par la fenêtre. Immédiatement les voix augmentent d'intensité, on entend les bruits d'une bagarre) Ils se flanquent de bonnes raclées ?
LE CAPITAINE (se penchant à peine) Oui. Sauvagement.
REINE   Refermez. (Le capitaine referme, Mesurette tend le plateau à Reine qui prend un collier scintillant) Qu'est-ce que c'est ?
MESURETTE  Des diamants. Un cadeau de Jim « Tobacco » Filler.
REINE   Qui est-ce ?
LE CAPITAINE (qui a l'âme d'un sportif) Un grand champion de basket. Il joue avec les Hangmans du Richmond.
REINE   Il me plaît. (Elle le met avec l'aide de Mesurette) Continuons la présentation. Et débranchons le téléphone.
LE CAPITAINE Je le coupe. (Il appuie sur un bouton) C'est fait.
REINE   Continuer.
LE CAPITAINE (il fait sonner le gong) Modèle « été chaud » de Sigfrido de Wittenberg. Couleur blanc ivoire avec des rayures vertes et oranges. L'entreprise voudrait le proposer sur un fond avec des chevaux emballés.
REINE   (qui se maquille, à Mesurette) Le fard à paupières est estompé ?
MESURETTE  Très estompé.
LE CAPITAINE Avec tout mon respect, je n'ai pas eu de réponse.
REINE   Oui !
LE CAPITAINE (gong) Chapeau à double bord, dit « Grande soirée», noir brillant, avec des gaufrettes de pierres volcaniques, dites aussi « pierres de touche », rehaussées d'or pur. Produit par Gold & Black de San Francisco.
REINE   Oui. (A Mesurette) On fait un grain de beauté ?
MESURETTE  (riant, complice) Allons-y !
LE CAPITAINE (gong) Petite coiffe à l'hollandaise double face avec décorations pompéiennes et souris dansant sur fond jaune…
REINE   Non !
LE CAPITAINE J'annule. (Gong) Toque en fausse martre…
REINE   Non !
LE CAPITAINE J'annule. (Gong) Niche à trois pointes avec petite frange…
REINE   Non !
LE CAPITAINE J'annule. (Gong) Chapeau à voilette, « Grand mystère », couleur bleu outremer en soie damassée et petites roses bleues sur bord relevé, produit par Homicide de Paris.
REINE   Oui. (A Mesurette, en essayant d'autres colliers) Et si je mettais ces émeraudes?
MESURETTE  Non… avec le bleu non !
REINE   L'ambre ?
MESURETTE  Avec le bleu ?!
REINE   L'onyx ?
MESURETTE  Non !
REINE   Je choisis les brillants. Emporte ça. (Elle remet les autres colliers sur le plateau. Mesurette sort) Continuons.
LE CAPITAINE (gong) Petit chapeau de duvet beige de fin d'été, de bord de mer, produit chez Capinera & C. d'Alexandrie, en édition limitée à mille pièces numérotés et signés à l'intérieur.
REINE   Oui, oui, d’accord. Dites moi, capitaine… qui les portera tous ces chapeaux ?
LE CAPITAINE Je ne sais pas, madame. Je me souviens que quand je naviguais les femmes à chapeaux exerçaient un charme fou sur nous autres marins.
REINE   Vraiment ?
LE CAPITAINE Dans les ports nous cherchions tous les femmes à chapeaux. Mais c'était une autre époque. (Il se lève) Oh mon dieu.
REINE   Quel âge aviez-vous, alors ?
LE CAPITAINE Dix-huit ans.
REINE   Vous en avez aimé ?
LE CAPITAINE (il va à la fenêtre, regarde dehors et soupire) Une. Chypriote. A Famagouste.
REINE   Je suis désolée.
LE CAPITAINE Elle dansait le sirtaki avec son chapeau. Ça a duré une semaine, le temps de ma permission. (Une légère quinte de toux) Je ne l'ai plus revue.
REINE   Un amour comme ça suffit pour toute la vie.
MESURETTE  (de l'extérieur) Pour deux vies, Reine !
REINE   (irritée) Mon Dieu…
LE CAPITAINE Je peux continuer ?
REINE   Combien y en a-t-il pour le moment ?
LE CAPITAINE Cinq, madame.
REINE   Nous en ferons une demi-douzaine.
LE CAPITAINE (gong) Grand chapeau dit « Ouverture d'ailes » de Sumataru de Tokyo. Amples bords carmins avec calotte vert petit pois surmontée d'un papillon polychrome sur cyclamen. Le papillon, amovible, se transforme en sac. Pour l'exportation en Allemagne, Suisse et Etats-Unis d'Amérique.
REINE   Ouverture d'ailes ? Oui, le nom me plaît. Préparez.
LE CAPITAINE Je rétablis la ligne.
REINE   Rétablissez. (Le capitaine appuie sur le bouton, le téléphone sonne tout de suite)
LE CAPITAINE Allô ? (Ecoute brève) Pendez-vous, c'est un ordre. (Il raccroche) Bentillettes en personne.
REINE   Félicitations pour la rapidité.
LE CAPITAINE Nous les marins. (Il fait deux petits mouvements de karaté)
REINE   Ce sont les vraies satisfactions ! Tu es la Reine, non ? Ecrase-les. (Le téléphone sonne)
LE CAPITAINE Allô ? (Le récépteur à la main) Il y a là un jeune admirateur, il s'appelle Gabriel. Il souffle.
REINE   Comment avez-vous dit qu'il s'appelle ?
LE CAPITAINE Gabriel.
REINE   Un nom ancien ! Il est en ligne ?
LE CAPITAINE Oh mon dieu.
REINE   Passez-le moi. (Le capitaine lui rapproche le téléphone) Non. Raccrochez. Et coupez la ligne. (Le capitaine exécute. Pour lui-même) Je suis déjà fatiguée. Ils me volent mes jours. Ils me volent ma vie. (Le capitaine prépare le trépied et l'appareil photo) Et tout ça pour quoi ? Pour des chapeaux qui seront portés une ou deux fois. Et qui finiront à la cave, dans des malles qui puent le moisi.
MESURETTE  (derrière la porte) Ou sur les étales à moitié prix !
REINE   Tu m’enlève les mots de la bouche. Dans le meilleur des cas à l'embouchure d'un fleuve. Mais peu d'entre eux. Les chapeaux les plus chanceux. Je me demande pourquoi je fais ça. Vous qu'en pensez-vous, capitaine ?
LE CAPITAINE Moi je pense que le monde a besoin de vous.
REINE   Le monde ? Vous êtes de plus en plus évasif. Qu'est-ce que le monde ? Ce sont peut-être ces imbéciles en bas qui se mordent pour quelques perles de rivière ? Mesurette !
MESURETTE  (derrière la porte) Oui ?
REINE   Les chapeaux ! (Le capitaine tire les deux rideaux marrons. La chambre est plongée dans l'obscurité) Laissons le monde, capitaine. Et contentons nous de faire quelques jolies photos. (Le capitaine allume quelques projecteurs. La chambre a l'air maintenant d'un studio photo. Reine, parfaitement éclairée sur le fauteuil-trône, est vraiment majestueuse, royale. Le mur du fond reste dans le noir. Mesurette entre, elle porte quelques cartons)
MESURETTE  « Grande soirée » de Gold & Black, « Ouverture d'ailes » de Sumataru, « Bord de mer en duvet » de Capinera & C., « Cramoisi avec petites cerises vertes » de Marley & Smith, « Eté chaud » de Sigfrido et « Grand mystère » d’Homicide. J'ai bien entendu ? (Elle entasse sur le pouf des châles de couleurs différentes)
REINE   La réponse est oui. Vous êtes prêt, capitaine ?
LE CAPITAINE (à la table) Je suis prêt, madame.
REINE   Les châles sont prêts ?
MESURETTE  Prêts.
REINE   Schubert ! (Le capitaine appuie sur un bouton, on entend le premier mouvement du Quatuor à cordes en la mineur, op. 29 de Schubert) Chapeau !
MESURETTE  (elle sort le premier chapeau d'un carton) « Grande soirée » de Gold & Black. (Elle le met sur la tête de Reine qui se regarde dans le grand miroir)
REINE   Châle noir. (Mesurette lui met sur les épaules un châle noir)
LE CAPITAINE Atmosphère ?
REINE   Moi je vois une légère brume. Milan. Théâtre de la Scala. Extérieur nuit.
LE CAPITAINE Voilà. (Il appuie sur un bouton, l'image décrite apparaît sur le mur du fond)
REINE   (comme en transe) Merci, marin. Il y a un homme, là-bas ?
LE CAPITAINE Oui, il y en a un. (Il appuie sur un bouton. Une figure masculine, un jeune homme blond, apparaît devant le théâtre)
REINE   Il a un haut-de-forme ?
LE CAPITAINE Oui, il a un haut-de-forme. (Il appuie sur un bouton, sur la tête du jeune homme apparaît un haut-de-forme)
REINE   Il m'attendait. (Elle a un sourire énigmatique) Vite, capitaine, vite.
LE CAPITAINE Tout de suite, madame. (Il va vers l'appareil photo) Mon Dieu ! Ne bougez pas ! Magique. (Le capitaine photographie avec ardeur)
MESURETTE  Comme elle est belle !
LE CAPITAINE Voilà ! Voilà ! Encore un instant. Voilà ! (Il a fini. Reine se détend, elle a l'air très éprouvée. Mesurette lui enlève le chapeau) Sublime. (Il appuie sur le bouton, l'image disparaît, la musique cesse)
MESURETTE  Vous voulez vous reposer ?
REINE   Non. Un peu d'eau. (Elle boit dans le verre que Mesurette lui tend) Je suis prête. Me voilà. Encore. Un chapeau. Schubert ! (La musique reprend)
MESURETTE  « Bord de mer en duvet » de Capinera & C. (Elle sort le chapeau du carton et le met sur la tête de Reine, qui l'ajuste en se regardant dans la glace)
REINE   Châle mauve.
MESURETTE  Mauve. (Elle lui met le châle mauve sur les épaules)
LE CAPITAINE Ambiance ?
REINE   (extatique) Une plage après un orage. Des cabines vides. La mer est très sombre. Le drapeau flotte furieusement.
LE CAPITAINE Oui. Oui. Voilà. (Il appuie sur le bouton, l'image apparaît)
REINE   Je veux penser… que je fais l'école buissonnière… et là sur cette barque échouée… (Une barque échouée apparaît sur la plage)… Mon petit ami viendra s'assoir bientôt… heureux de m'attendre. (Un jeune homme souriant apparaît assis sur la barque échouée : c'est le même qu’ à la Scala)
LE CAPITAINE Charmant ! (Il prend des photos) Voilà ! Voilà ! Encore une ! Deux ! Voilà ! C'est fait. (Il appuie sur le bouton, les images disparaissent et la musique cesse. Reine se détend, Mesurette lui enlève le chapeau)
MESURETTE  Mon Dieu, quelle tension !
LE CAPITAINE (chancelant) Oh mon dieu…
MESURETTE  Vous vous sentez mal, capitaine ?
LE CAPITAINE Ce n’est rien. Vous, madame, m'avez… Excusez-moi. (Il s'assoit)
MESURETTE  (au capitaine) Je vous prépare une tisane de pissenlits baltiques?
LE CAPITAINE (il bondit comme un ressort) Non! C'est passé. Nous sommes des marins.
REINE   Encore, vite !
LE CAPITAINE (à la table) Me voilà !
REINE   Mesurette !
MESURETTE  (sortant un nouveau chapeau) « Eté chaud » de Sigfrido. (Elle le met sur la tête de Reine, qui se regarde dans la glace)
LE CAPITAINE Encore Schubert ?
REINE   Oui. Schubert, Schubert à l'infini.
LE CAPITAINE Il ne s'accorde pas avec les chevaux emballés.
REINE   Les chevaux emballés ? Non, non… impossible ! Moi je sens… je vois… un beau pré… sur une colline verte…
LE CAPITAINE Ombragée ?
REINE   (légèrement irritée mais ne perdant pas l'inspiration) Ensoleillée !
LE CAPITAINE Pardonnez-moi. (Il appuie sur le bouton, l'image apparaît)
REINE   Et des coquelicots, des coquelicots, encore des coquelicots…
LE CAPITAINE (il appuie sur le bouton, le pré se remplit de coquelicots) Du vent ?
REINE   Oui, du vent ! Le chapeau de l'épouvantail s'est envolé ! (L’épouvantail apparaît : un pauvre chapeau de paille vole un peu par-dessus) Et le fils du meunier essaye de l'attraper ! (Elle rit doucement. Le même jeune homme des précédentes photos, habillé comme un campagnard, apparaît les bras levés. Il court après le chapeau) Quelle belle matinée ! Quelle merveilleuse matinée ! Attends-moi… attends-moi…  (Elle semble transfigurée)
MESURETTE  Quel enchantement !
LE CAPITAINE Merci ! Merci ! Comme ça ! Comme ça ! (Il photographie avec fougue) Riez encore, je vous en prie ! Voilà c’est la vie qui défile !
MESURETTE  Le capitaine a raison ! La vie !
REINE   Adieu ! Adieu ! (Elle porte les mains à sa poitrine) Je… Oh… (Elle semble s'évanouir)
MESURETTE  Elle se sent mal ! (Elle la soutient, jette au loin le chapeau. Le capitaine appuie sur divers boutons, la musique et l'image disparaissent. Les projecteurs s'éteignent) Reine ! (Au capitaine) Aidez-moi ! (Le capitaine prêt à accourir)
REINE   (l'arrêtant d'un geste) Non ! (A Mesurette) Nous deux. Petite maman… doucement !
MESURETTE  Vous ne devez plus vous fatiguer comme ça ! (Elles vont vers le lit)
LE CAPITAINE C'est peut-être de ma faute.
REINE   Ce n'est rien, capitaine. Je me sens déjà mieux. Vous êtes un artiste vous aussi.
LE CAPITAINE Merci.
REINE   Nous avons encore trois chapeaux !
MESURETTE  Nous les ferons demain.
LE CAPITAINE Les émotions trop fortes peuvent tuer. (Mesurette enlève la robe à Reine, qui est assise sur le bord du lit)
REINE   Aïe !
MESURETTE  Mal ?
REINE   Un peu. (Elle suffoque. Mesurette lui met la chemise de nuit) Le collier. (Mesurette lui enlève le collier. Le capitaine a mis les trois chapeaux déjà photographiés sur les portemanteaux, et les châles dans le placard)
MESURETTE  Doucement. (Elle aide Reine à se coucher sous les couvertures)
REINE   Pouce. Pouce.
MESURETTE  Je vous prépare une tisane de pissenlits baltiques. (Elle sort)
LE CAPITAINE (emportant le paravent) Je rouvre les gros rideaux ?
REINE   Oui. Il doit y avoir encore un peu de ce doux soleil. (Le capitaine rouvre les rideaux marron, la lumière du début revient dans la pièce)
LE CAPITAINE Je dois rétablir la ligne ?
REINE   Non. (Le capitaine est sur le point de partir) Restez là. Vous ne voulez pas me tenir compagnie jusqu'au retour de Mesurette? (Le capitaine est très embarrassé) Asseyez-vous. (Le capitaine installe le pouf assez loin du lit) Venez plus près. (Le capitaine installe le pouf au pied du lit) Parlez-moi de vos voyages. Vous devez avoir plein de souvenirs…
LE CAPITAINE Oh, bah, oui… beaucoup de ports, beaucoup de bateaux… beaucoup d'alizées…
REINE   Une vie intense…
LE CAPITAINE Oh, dans un sens… je me souviens que quand nous descendions du bateau…
REINE   Oui ?
MESURETTE  (de l'extérieur) Capitaine, ne la fatiguez pas !
REINE   Je vous en prie, continuez. J'adore les récits de marins.
LE CAPITAINE Nous étions très joyeux. Comme un troupeau de buffles piaffants.
REINE   Des buffles ?
LE CAPITAINE Oui, des buffles. Y en avait un qui chantait à tue-tête, et les autres se boxaient sur les docks.
REINE   De vrais coups ?
LE CAPITAINE Oh, oui. Des coups secs. Des coups de poing. Pour calmer les nerfs.
REINE   (un peu perplexe) Je vois.
LE CAPITAINE Mais la plupart d'entre nous s'éparpillaient dans les ruelles qui nous engloutissaient… si je peux dire…
REINE   Je vous en prie !
LE CAPITAINE Dans un remous de lèvres.
REINE   Ah !
LE CAPITAINE C'est ça la vie d'un marin sur la terre ferme.
REINE   Ça a l'air terrible.
LE CAPITAINE Oui. C'est pour cela que je vous suis reconnaissant. Et même, attaché. Maintenant j'ai un but. (La porte s'ouvre, Mesurette entre avec une tisane fumante)
MESURETTE  Buvez tout de suite.
REINE   C'est trop chaud, mets ça là. (Elle montre la table de nuit)
MESURETTE  Ne la laissez pas refroidir.
REINE   Bien. Vous pouvez partir, capitaine.
LE CAPITAINE (à la porte) Avec votre permission. (Il sort)
MESURETTE  Essayez de dormir un peu.
REINE   Je viens juste de me réveiller. Donne-moi un livre.
MESURETTE  Le même ?
REINE   Oui. (Mesurette prend le livre sur la table et le tend à Reine)
MESURETTE  Vous voulez être seule ?
REINE   Oui. (Mesurette s'approche de la porte) Mesurette… j'étais belle ?
MESURETTE  Si je pouvais trouver les mots… pour dire combien ! La plus, le plus, plus… plus…
REINE   Merci, tu peux y aller.
MESURETTE  Je suis désolée de ne pas trouver les mots.
REINE   C'est comme si tu avais trouvé les plus beaux. Des mots nouveaux que personne n'a jamais utilisés.
MESURETTE  Merci. (Elle sort)
REINE   (pour elle-même) Et si ça ne valait pas la peine ?
MESURETTE  (de l'extérieur) Ça en vaut la peine et comment! (Reine souffle agacée).

Obscurité.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Deuxième tableau

Dehors il fait nuit. Les grillons chantent. Reine est adossée à la tête de lit avec plusieurs coussins derrière le dos. Elle lit un livre à la lumière d’une lampe de chevet. La pendule sonne minuit. Reine pose le livre ouvert sur sa poitrine, ferme les yeux et soupire.

REINE   Oh, Roméo, Roméo, pourquoi es-tu Roméo ?...Renonce à ton nom ; et à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi toute entière. (On entend un fracas terrible. Les vitres de la première fenêtre volent en éclats. Une aile de deltaplane entre dans la pièce) Au secours ! (Un corps tombe à terre et se relève tout de suite. C'est Gabriel; agile, blond, enveloppé d'une cape sombre, il ressemble au jeune homme apparu plusieurs fois dans les images du premier tableau. Il regarde autour de lui, il voit Reine pétrifiée. Ils se regardent fixement en silence. Gabriel tend un bras vers Reine)
GABRIEL  (tremblant) C'est vous ?!...
REINE   (parlant avec difficultés et un espoir confus) Probablement oui. (Gabriel s'évanouit avec un gémissement et se drappant dans sa cape) Hé ! Mais qu'est-ce que vous faites? Qui êtes-vous? Un voleur? Un déserteur? Un photographe! Goujat ! Va-t’en ! (Elle lui jette quelques coussins) Attention je vais appeler le capitaine ! Non, il n'entendrait pas. Il dort profondément à l'étage du dessous. Et même Mesurette ne m'entendrait pas, la nuit elle met des boules quies. Il est jeune. (Elle chuchote) Ça ne serait pas par hasard Bentillettes? (Gabriel se réveille) J'ai peur. Il est mignon. Allez-vous-en !… (Gabriel se relève, encore un peu perdu) N'approchez pas. Il est blond. Qui es-tu ? Un jeune cadet ? Un passeur? Un brigand galant ? Vous devez me payer la vitre. D'où viens-tu? Que veux-tu de moi ?
GABRIEL  (il fait un pas) Divine.
REINE   J'ai peur.
GABRIEL  (reculant d'un pas) Sacrée.
REINE   Restez là.
GABRIEL  Voilà. Je m'agenouille. (Il s'agenouille sur un seul genou et baisse la tête)
REINE   (pour elle-même) Ce n'est pas Bentillettes. (A Gabriel en lui indiquant le pouf) Asseyez-vous.
GABRIEL  Je préfère être à genoux.
REINE   Comme vous voulez.
GABRIEL  Mon nom est Gabriel.
REINE   Gabriel ? Vous n'auriez pas appelé aujourd'hui par hasard?
GABRIEL  Seulement aujourd'hui ? Hier, avant-hier, mercredi, tout le temps.
REINE   Vous pensiez que j'allais vous répondre !
GABRIEL  Avare. Avare. Avare. Je vous ai écrit des dizaines de lettres. Je vous ai appelé une centaine de fois. Sans compter les fax.
REINE   Les fax ?
GABRIEL  Mille, deux mille. Et les télégrammes? Moi je vous aime. Deux ans. Presque trois. J'ai étudié l'hypnose. Je voulais communiquer avec vous par télépathie. J'ai survolé l'immeuble en deltaplane. (Il indique l'aile encastrée dans la fenêtre)
REINE   Alors, c'était vous !
GABRIEL  Je croyais devenir fou. Reine, Reine, ma Reine ! (Il s’agite. Il se lève, s'assoit sur le pouf, s'agenouille tremble) Moi je vous aime. C'est pour toujours. Je connais toutes les fleurs, par leur nom latin. Je vous vois dans chacune d'elles. Caliopsis bicolor, Begonia tuberhybrida, Fritillaria imperialis, Lilium candidum.
REINE   Mais vous n'êtes pas un moine ermite par hasard?
GABRIEL  Un moine moi ? Non, non. Moi je vous aime. Je vous aime ! Ermite ? Demain peut-être … si vous me repoussez. (Ils se regardent quelques instants en silence)
REINE   Enlever votre cape. Vous devez avoir chaud…
GABRIEL  (il enlève sa cape d'un geste ample, il la laisse tomber au pied du lit. Il porte un costume sombre, très romantique, et une chemise de soie. Il est très beau. Il sort de sa poche un livre attaché avec un petit nœud) Je me suis permis. (Il le tend à Reine et recule tout de suite)
REINE   Un livre ! Que c'est gentil !
GABRIEL  Ouvrez-le.
REINE    (elle défait le paquet fébrilement) Personne ne m'offre jamais rien !
GABRIEL   (pour lui-même) Je t'aime.
REINE   Roméo et Juliette ! (Triomphante) Je l'ai déjà ! (Elle montre l'autre livre) Regardez !
GABRIEL  (avec un geste désenchanté) Voilà.
REINE   Je le connais par cœur !
GABRIEL  (pour lui-même) J'aurai dû le deviner.
REINE   Quelle merveille ! Comme ça j'en ai deux !
GABRIEL  Hamlet ça aurait été mieux. (Il s'assoit sur le pouf, la tête entre les mains)
REINE   C'est une attention délicieuse ! Mais pourquoi cet air abattu ?
GABRIEL  Banal. Impardonnable.
REINE   Au contraire, c’est délicat. Personne n'a plus ce genre d'attentions. Je le garderai avec amour.
GABRIEL  Vraiment ?
REINE   Vous ne me croyez pas ? (Ils se regardent dans les yeux) Approchez-vous.
GABRIEL  (il se lève et va vers elle) D'où vient cette lumière? Je l'ai cherché dans le ciel. Où pourrait-on chercher la lumière, sinon ? L'aurore arrivait et je scrutais le ciel. Midi sonnait et je scrutais le ciel. Je n'ai pas perdu un coucher de soleil, beau ou pluvieux. Cette lumière n'y était pas. (Il est au pied du lit)
REINE   (perturbée) Ça vous ennuierait de reculer d'un pas ?
GABRIEL  (il recule de deux) Pardonnez-moi.
REINE   J'apprécie votre élan. Vous étiez là aussi, ce matin, parmi ceux qui se bagarraient pour mon collier ?
GABRIEL  Non. Je les ai vu d'en haut et pour rien… Mais ça me paraissait indigne, bas.
REINE   Tant mieux. Je méprise ces gens. Qu'ont-ils compris de moi ?
GABRIEL  (avec emportement) Rien, zéro, c’est du bas peuple, des bêtes, ils ne disent pas : «Je vous aime », ils disent : « Vous me plaisez », ils ont des voix gutturales, des torses velus, des voitures de luxe avec des klaxons à double tonalités, ils arrachent les couvertures des magasines et ils les plient en quatre pour les mettre dans leur poche ! Comment peut-on plier en quatre une de vos photos, un œil sur l'autre, une moitié de bouche sur l'autre ? Canailles ! Faite-les chasser, faite-les disperser avec des canons à eau, libérez votre jardin de la vulgarité!
REINE   Je le ferai. Je vous jure que je le ferai !
GABRIEL  Autrement je le ferai moi-même. Je les blesserai du haut de mon deltaplane, je suis infaillible au lance-pierre.
REINE   Au lance-pierre ? Il faudrait une grenade, une mitraillette ! Mais vous savez que tous les soirs, avant de dormir, je dois signer au moins mille cartes ? Ils veulent un autographe !
GABRIEL  Il n'y a pas un routier qui n'a pas votre photo sur son pare-brise. Ils les collent avec du scotch!
REINE   Ça je ne le savais pas, je jure que je ne le savais pas. Les routiers ! On ne peut pas tout savoir. A partir de demain, fini les signatures, fini les dédicaces. Je le dirai au capitaine. Je vous suis reconnaissante. Approchez. (Gabriel fait un pas vers elle) Stop ! (Gabriel reste en equilibre) Excusez-moi, je n'ai pas l'habitude.
GABRIEL (comme un trapéziste sur le filin) Vous voulez que je m'éloigne ?
REINE   Non. Restons comme ça. Fermez les yeux. (Ils ferment tous les deux les yeux) C'est comme si vous traversiez un pont instable surplombant une rivière. Vous entendez le bruit du courant ? Il y a des rapides.
GABRIEL  (toujours titubant) Pour vous…  seulement pour vous…
REINE   Moi je t'attends avec appréhension sur l'autre rive qui est escarpée.
GABRIEL  Vous m'avez tutoyé !... (Il ouvre les yeux et reprend une position stable) Vous m'avez tutoyé!
REINE   (elle ouvre les yeux à son tour) Les yeux fermé ça me vient naturellement. L'image du pont me plaît beaucoup, je me la raconte souvent à moi-même… Et aussi celle de la crevasse imprévue… et celle de l'ours brun qui surgit de la tonnelle… Je me vois dans les situations les plus compliquées, les plus précaires… et j'essaie d'imaginer… comment je fais pour m'en sortir. Quelle idiotie, n'est-ce pas? Le fait est que j'ai beaucoup d'imagination, et… Vous voulez me voir avec un chapeau ?
GABRIEL  Oh !... Avec un chapeau… pour moi !...
REINE   Donnez-moi en un, vite !
GABRIEL  Lequel ?
REINE   N'importe lequel, il y en a plein sur le portemanteau !
GABRIEL  Celui-ci…  Et celui-là aussi…  Celui-ci est mieux…  Non, celui-là !
REINE   Allez, allez !
GABRIEL  Celui-ci ! Sur mon lit, il y a une image à taille humaine de vous portant ce chapeau !
REINE   Le « Doux congé » de Symposium ! Mon préféré ! Vous avez lu dans mon cœur. Allez, donnez-le moi. (Gabriel s'approche et le lui tend) Maintenant éloignez-vous. Ça suffit comme ça. (Un gémissement lui échappe) Ah !
GABRIEL  Qu'y a t'il ?
REINE   Rien, pourquoi ? (Elle met le chapeau) Je ne l'ai jamais fait pour personne… mon doux petit ami… Le premier… La première fois. (Elle ferme les yeux en écartant les bras) Me voilà.
GABRIEL  Oh, mon Dieu ! (Il tombe à genoux)
REINE   Tu m'aimes vraiment ?
GABRIEL  Cette nuit… hier… dans mille ans… toujours. Ma Reine. (Il se jette sur elle. Ils s'embrassent. Le chapeau tombe de la tête de Reine qui se serre contre le corps de Gabriel)
REINE   Je crois que tu es un ange fidèle à son démon, d'abord tu donnes la grâce et puis tu l'emportes, mes yeux sont ceux du pauvre qui a peur de l'abondance. Mon bel amour, je suis trop habitué à la famine et à la grêle. Quel mal m'apportera ton don? Embrasse-moi encore avant de me répondre! (Ils s'embrassent encore) Quel âge as-tu ?
GABRIEL  Vingt. Je n'avais encore jamais embrassé personne.
REINE   Moi non plus.
GABRIEL  Tu n’as pas senti un léger goût de framboise ?
REINE   Oui, de framboise. Mais de pêche aussi. Et de menthe.
GABRIEL  Moi juste de framboise. Qu'est-ce que ça peut vouloir dire ?
REINE   Que tu m'aimes moins que moi je t’aime.
GABRIEL  Comment peux-tu dire cela?
REINE   (elle devient sombre) Il en est ainsi. Il en sera ainsi. Lève-toi. Eloigne-toi.
GABRIEL  Pourquoi ? Que se passe-t-il ?
REINE   C'est fini. Adieu. Va-t'en.
GABRIEL  M'en aller ? Là maintenant ? Si tu m'aimes…
REINE   Dehors !...
GABRIEL  Non !
REINE   Regarde-moi. (D'un geste elle écarte les couvertures qui étaient sur elle) Voilà la Reine des chapeaux. Voilà la femme que tu as tant cherchée.
GABRIEL  (en reculant) Mon amour. Que t'ont-ils fait ? Voilà la raison de ta plainte, tout à l'heure. Tu es blessée ! Et tu as voulu mettre ce chapeau pour moi !
REINE   Va-t’en, je suis malade.
GABRIEL  Je te guérirai moi. Je ferai venir les médecins les plus célèbres, ma famille est très puissante. Je suis riche.
REINE   Moi aussi je suis riche. Et à quoi ça sert ? Ils sont venus du monde entier. Ils disaient ceci, ils disaient cela. Ils ne savent rien ! Moi je les recevais en bas, dans la petite chambre de Mesurette. Je faisais semblant d'être sa fille, je ne voulais pas qu'ils sachent... que le monde sache! Le monde ne doit pas savoir ! Tu ne parleras pas, n'est-ce pas ? Tu ne le diras à personne ! Gare à toi !
GABRIEL  Oh ma Reine ! C’est la mienne, la mienne, la mienne! (Il prend ses jambes entre ses bras, il embrasse son ventre avec une douceur infinie)
REINE   Ma maladie ne se guérit pas. Mesurette aussi se fait des illusions, avec ses herbes. Elles ne servent à rien. Je fais semblant de me sentir mieux pour lui faire plaisir, elle y tient tant.
Mais il n'y a pas d'espoir. Alors va-t’en. Saute par cette fenêtre, disparais avec ton deltaplane !
GABRIEL  Ecoute-moi. Je t'aime plus que tout. Je sais que tous les amoureux disent cela, même les plombiers. Mais toi, mets-moi à l'épreuve, fais-loi sortir du lot, soulève-moi doucement et avec tes mains que j'adore pose-moi là, sur ton aine. Je garderai tes blessures. De ce ventre naîtront mes enfants. Nous serons heureux, je te le promets.
REINE   Je me demande comment tu peux m'aimer.
GABRIEL  Moi je veux cette lumière que tu as, je veux courir dans cette prairie, nager dans ce lac. Tu ne peux pas me le refuser.
REINE   Tu es si jeune, si beau… Il y a tellement de filles… des actrices, des mannequins, des hôtesses de l'air…
GABRIEL  Tais-toi ! (Il se lève comme possédé, il rit, va et vient dans la chambre) Des filles ?! Avec des désirs misérables, des yeux qui ne voient pas, qui cherchent le bonheur dans le noir sous les ongles ! Toi tu es différente. Tu as mille rayons. Tu as un centre de gravité. Mon amour, mon amour ! Epouse-moi. Ma femme. C'est ma femme. Je vous présente ma femme. Reine. C'est son nom. Et ceci est un de ses rayons. Vous voyez toute cette lumière ?  Elle en a mille. Je l’aime moi. Je l’aime. (Il se jette au pied du lit) Je t'aime !
REINE   Tu es fou ! Mon petit fou, mon prince inconscient, mon espoir ! Je deviendrai folle, je sais déjà que je deviendrai folle, ça arrivera très vite, peut-être demain matin, non, bien avant, dans un instant, quand tu t'en iras, avant même, maintenant, en ce moment, je suis déjà folle, toi tu ne le sais pas mais je suis déjà devenue folle, ne me le dis pas, va-t'en, ne pars pas, reste, va ! Si tu veux partir va mais reste et si tu t'en vas reviens vite, tout de suite ! Tu es parti ? Tu es déjà revenu ! Tes pas qui descendaient se sont mêlés à tes pas qui remontaient ! (Ils se s’étreignent) Ta femme ! Vraiment tu me veux ?
GABRIEL  Tu me le demandes encore ? Je t'emmènerai avec moi, je connais des lieux inaccessibles. Assis sur une pierre, je te regarderai jusqu'à me consumer. Toi aussi tu vas me regarder quelques fois ?
REINE   A chaque instant. J'adore regarder l'horizon. (Elle l'embrasse)
GABRIEL  Qu'est-ce que c'est ce tout petit point rouge ? (Il montre un point sur le cou de Reine)
REINE   Une envie de framboises.
GABRIEL  Il n'y a que toi qui pouvais avoir une envie de framboises. (Il l'embrasse sur l'envie)
REINE   Et dire que je m'étais programmée une vieillesse désenchantée, pleine de petites tasses de rancœur ! Tu vois ? Comme nous sommes mal faits ? Tant de scepticisme et tant de colère, le monde est une courge vide et l'homme est le parasite qui la ronge, ni dieux ni Dieu, puis on tombe amoureux et allez… il faut recommencer avec l'espoir ! Dites-moi si on peut vivre ainsi !
GABRIEL  Je reviens demain et je ne te quitte plus. Au premier coup de minuit.
REINE   La cape ! Dehors il fait froid. (Gabriel récupère sa cape et la met) Montre-moi comme tu es beau.
GABRIEL  Je dois y aller, avant que les photographes ne se réveillent. Les branches en sont couvertes.
REINE   Attends! (Elle lui tend le livre qu'elle était en train de lire) Accepte-le. (Gabriel le prend) Echangeons nos livres comme des anneaux. A présent nous sommes un peu mari et femme!
GABRIEL  (Il embrasse le livre) A demain. (Il saute par la fenêtre: on entend un bruissement, l'aile du deltaplane vibre puis disparaît)
REINE   (elle hurle) Capitaine ! Mesurette ! Quelle heure est-il ? Musique ! (Elle se lève avec peine, à l'aide de sa canne) Je
veux mon petit déjeuner! Quel jour sommes-nous ? Inventaire, inventaire ! (Elle se traîne vers la table, elle appuie sur quelques boutons, sur le fond les images plus disparates apparaissent et défilent très vite pendant que résonnent les notes du quartet de Schubert) Non, pas de Schubert, quelque chose d'entraînant ! Rétablissez la ligne ! Standard ! (Elle presse de nouveau sur les boutons, la musique cesse et les images disparaissent) J'ai faim ! Où est la sonnette ? (Elle tire sur le cordon avec le nœud. On entend un son de cloche) Mesurette ! J'aime. Amour. Amant. Capitaine ! (Elle avance péniblement vers le fauteuil) Moi aussi ! Moi aussi ça m’arrive ! Aimé, en t'aimant. Pourquoi ne viennent-ils pas? (Elle hurle) Vite ! (La porte s'ouvre à la volée, le capitaine et Mesurette entrent, échevelés, en robe de chambre) Enfin !
MESURETTE  Que se passe-t-il ?
LE CAPITAINE Oh mon dieu!
REINE   J'ai appelé, j'ai appelé et vous rien !
MESURETTE  J'avais les boules quies dans les oreilles, c'est vous qui me l'aviez ordonné !
LE CAPITAINE Quelqu'un a brisé la vitre !
REINE   C'est moi. Avec la canne. J'avais chaud.
MESURETTE  Chaud ? Vous vous sentez bien ?
REINE   Je n’ai jamais été aussi bien, Mesurette, jamais été aussi bien.
LE CAPITAINE Il faudra appeler le vitrier !
REINE   Non ! Je veux manger.
MESURETTE  A cette heure ?
REINE   Tout de suite ! Mets beaucoup de biscottes sur le plateau. Et beaucoup de figues de Calabre.
MESURETTE  Bien, Reine. (Surprise, elle se met en route)
REINE   Non, attends ! Un chapeau !
MESURETTE  Maintenant ?
REINE   Capitaine, lumière !
LE CAPITAINE Je dois préparer les appareils ?
REINE   Non. C'est pour moi, juste pour moi. (A
Mesurette) Dépêche-toi !
MESURETTE  Quel modèle ?
REINE   Un chapeau tzigane ! Des violons ! Une csardas ! (Le capitaine appuie sur les boutons, la musique de la csardas envahit la pièce) Mesurette !
MESURETTE  Me voilà ! (Elle tend le chapeau tzigane à Reine, qui le met)
LE CAPITAINE Vous voulez une atmosphère ?
REINE   Fleurs d'oranger ! Une pluie !
MESURETTE  Des fleurs d'oranger ?
REINE   Et puis des lys, du muguet, des marguerites, des Polyantes tuberose, des Myosotis alpestris, des Campanules persicaefolie ! (Le capitaine appuie sur un bouton. Une image représentant un massif soigné de fleurs blanches)
MESURETTE  Mon Dieu… mais que se passe-t'il ?
REINE   Qu'est-ce qui se passe ? Je me marie !

Obscurité instantané.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

ACTE II
 

Premier tableau

Le lendemain matin. La chambre est comme nous l'avons quitté, avec la vitre cassée. Reine se roule dans son lit, elle se plaint en s'étirant comme une adolescente qui ne veut pas aller à l'école. Elle a l'air d'être envahie par un bien-être profond. Elle a encore le chapeau tzigane sur la tête, complétement froissé. Le même doux soleil que la veille entre par la fenêtre.

REINE   Aaahhh… ouuuah… ooohhh… Laissez-moi tranquille, je ne veux pas de quetsches… Même Roméo n'en veut pas, n'est-ce pas Roméo ? Il n’aime pas les quetsches et moi non plus… Oh, Roméo… Roméo… mais pourquoi… es-tu Roméo ? (Elle se redresse sur le lit) Gabriel ! (Se laissant retomber lourdement) Oh !... Rêveuse !... Quand arrêteras-tu de rêver ?... (Elle se retourne) Quel temps fait-il ? Aujourd'hui aussi un doux soleil. Coucou, soleil… (Par hasard sa main se pose sur le livre) Et ça qu'est-ce que c'est ? Quel livre m'a-t'on donné hier, Mesurette ?
MESURETTE  (de l'extérieur) Le même, Reine !
REINE   Elle a déjà enlevé ses boules quies. Mais quelle heure est-il ?
MESURETTE  Huit heures ! Vous avez encore chaud ?
REINE   Chaud ? Non. Pourquoi ? J'ai même un peu froid.
MESURETTE  Alors nous pouvons appeler le vitrier ?
REINE   Le vitrier ?
MESURETTE  Pour changer la vitre sur la fenêtre !
REINE   (elle voit la vitre cassée) Gabriel ! (Elle se rend compte d'avoir encore le chapeau sur la tête) Le chapeau tzigane ! (Elle s'agite sur son lit) Ce n'est pas un rêve ! Blond, avec une cape ! Nous nous sommes échangés les livres. Et aussi beaucoup de promesses ! Mesurette ! Ses lèvres ont un goût de framboise, de menthe et de pêche! Gabriel ! Il est revenu ? Où est-il ? Mesurette ! Capitaine ! (La porte s'ouvre en grand, le capitaine et Mesurette apparaissent) Au secours !
MESURETTE  Elle ne va pas bien !
LE CAPITAINE Elle délire, comme cette nuit !
REINE   (à Mesurette) Dépêche-toi, achète du lard fumé. Capitaine, musique ! Du rock ! (à Mesurette) Des tranches épaisses. Et beaucoup d'œufs. (Au capitaine, qui n'a pas bougé) J'ai dit du rock ! J'ai toujours rêvé de rock au petit-déjeuner ! (Le capitaine court à la table, appuie sur un bouton, la musique rock envahit la pièce) Non, non, du hard ! Le plus hard que vous avez ! (On entend un rock mortel) Ouuuah! Comme j'aimerais le danser ! Je suis folle d'amour ! Ouuuah!
MESURETTE  (les larmes aux yeux) Elle a perdu l'esprit !
LE CAPITAINE Elle est déchaînée comme une mer par vent de force neuf. (S'agenouillant au milieu de la pièce) Que Dieu nous vienne en aide.
REINE   Capitaine, debout ! Je veux parler avec ma mère. Dépêchez-vous, appelez-la!
LE CAPITAINE Oh mon dieu. (Il va à la table et consulte fébrilement l'annuaire téléphonique)
MESURETTE  Avec votre mère ?
REINE   C'est interdit ? Tu es jalouse ? Sorcière !
MESURETTE  Mais que dites-vous, Reine… pourquoi me maltraitez-vous ?
REINE   (la prenant dans ses bras) Pardonne-moi, je suis perdue, j'ai peur, j'ai chaud, j'ai froid. Un homme, tu comprends? A moi, tout à moi, il est tombé du ciel ! J'ai peur que tout disparaisse, il y a beaucoup de crevasses. Il m'aime ! Il m'aime… Comment est-ce possible?
MESURETTE  Mais de qui parlez-vous ?
REINE   De Gabriel, mon petit ami. Il est grand, blond, un chef-d'œuvre. Praxitèle. Il reviendra cette nuit à minuit. Pourquoi me regardez-vous comme ça ? Je ne suis pas devenue folle, il s'appelle Gabriel, un nom classique, il a cassé la vitre, c'est lui qui m'a donné ce livre, il m'aime et il m'épousera ! (Au capitaine) Alors, ma mère ?
LE CAPITAINE (confus, les mains tremblantes) Je ne trouve pas le numéro…
REINE   Nous ne l'avons pas dans l'agenda ?
LE CAPITAINE Vous me l'avez vigoureusement interdit… C'est toujours madame votre mère qui appelle !
REINE   Donnez-moi ça. (Le capitaine lui donne l'annuaire. Reine le met énergiquement sur ses genoux) Je m'en occupe.
MESURETTE  Doucement…
REINE   Vran… vren… vron… vrun… le voilà. Capitaine, vous feriez mieux de porter une paire de lunettes, à votre âge il faut se résigner, rien qu'en Europe il y a quatre cents millions de presbytes. (Le capitaine vacille) Allez, dépêchez-vous !
LE CAPITAINE (il va vers le téléphone, chancelant) Oh mon dieu…
REINE   (à Mesurette) Il est ivre ?
MESURETTE  Le pauvre, vous le ferez mourir ! Vous Reine, vous ne le savez pas mais cet homme… (Le capitaine compose le numéro)
REINE   Pourquoi cet homme m’importerait ? Si tu savais comme il est beau mon Gabriel! Il est grand, courageux, il sait piloter un deltaplane !
MESURETTE  Non !
REINE   Oui ! C'était lui ! Il frôle les treillis! Et il sait tirer au lance-pierre.
MESURETTE  Mon Dieu ! Je vous prépare une tisane pissenlits baltiques.
REINE   Je n'en veux pas ! Quand Gabriel vole, le nord se confond avec le sud !
LE CAPITAINE (au téléphone) Un moment, je vous prie. (Il tend le téléphone à Reine) Votre mère. (Reine le lui arrache pratiquement des mains)
REINE   (avec beaucoup d'enthousiasme) Maman, je me marie ! Il m'aime, il m'adore, il est riche, il est élégant, oh, si tu le voyais ! Tu viendras nous voir ? Maman, ma petite maman, comme je suis heureuse ! C'est du rock ! Ça ne te plaît pas ? Vite, vite, c'est une question de jours ! Bien sûr que je me marie en blanc ! Tu viendras, n'est-ce pas ? Dis-moi que tu viendras ! Tu es sourde ? Baissez un peu, on n'entend rien. (Le capitaine baisse le volume. Maintenant le rock est un léger fond sonore) Maman, tu l'as encore ma poupée ? Celle qui fermait les yeux. Celle qui disait maman, papa et tonton. Tonton aussi ! Elle avait une petite robe bleue… Oui, maman, moi aussi… je voudrais te couvrir de baisers… Depuis le bleu est ma couleur préférée…  Je ne t'ai pas réveillée, dis-moi ?... Elle s'appelait Lulu, tu te souviens ? Tu lui avais fait un petit chapeau, elle était belle avec son chapeau ! Elle tient de moi, n'est-ce pas, maman ? Qui l'aurait dit, à l'époque, que moi aussi… Et qui aurait pu imaginer qu'après… du jour au lendemain… Oh, maman… je ne pourrai jamais oublier ton cri, ce matin-là… quand je me suis levée de mon lit pour m'habiller ! (Elle fait un gros effort pour ne pas passer de l'émotion à la colère) Allez, ne pleure pas. Voilà, c'est bien, cherche-la. Il y avait un coin dans la maison où mes jouets m'attendaient… elle est certainement là. Si tu la retrouves envoie-la-moi… Ma Lulu… ce sera mon plus beau cadeau de mariage…  Maintenant…  maintenant je dois…  Excuse-moi ma petite maman… (Elle raccroche et tend le téléphone au capitaine) Capitaine, un autre rock. Le plus violent que vous ayez.
LE CAPITAINE Plus violent que ça, madame, c'est impossible.
REINE   Alors éteignez ces jérémiades ! (Le capitaine appuie sur un bouton, le rock s'arrête) Je veux me lever. Capitaine, mettez le paravent. Et toi dépêche-toi, enlève-moi les bandages ! (Elle écarte les couvertures)
MESURETTE  Et le cataplasme ? (Elle l'aide à descendre du lit. Reine a l'air plus agile que d'habitude. Le capitaine l'observe surpris)
REINE   Plus tard. Allez, allez. Il y a mille choses à faire et nous nous sommes là à nous regarder comme des idiots! Capitaine, vous êtes un idiot.
LE CAPITAINE Moi…  (Il titube) Oh mon dieu…
MESURETTE  Capitaine, ne vous évanouissez pas, s'il vous plaît ! Reine, vous ne devriez pas…
REINE   Tais-toi, idiote ! (Au capitaine) Dépêchez-vous ! Ils ont tous disparu ? Pourquoi le téléphone ne sonne pas ? (Le paravent est installé. A Mesurette) Achète un melon. Qu'il soit mûr !
MESURETTE  (elle pleurniche) Ce n'est pas la saison, Reine…
REINE   Fais-le venir du Pérou ! Loue un avion et fais-le arriver, je le veux pour le déjeuner. (Mesurette qui pleurniche toujours commence à retirer les bandages) Capitaine, le miroir ! (Le capitaine cherche le miroir ça et là, il est confus) A bâbord ! (Elle indique le miroir qui est sur le fauteuil, le capitaine le lui tend) Et maintenant brossez, brossez. Je veux être splendide ! (Le capitaine tremblant, commence à lui brosser les cheveux) Aïe !
LE CAPITAINE Je vous demande pardon. Un nœud.
REINE   Un nœud ? Impossible. (A Mesurette) Tu te dépêches !
LE CAPITAINE (très surpris) Madame, je me permets d'insister. C'est bel et bien un nœud.
REINE   En effet j'ai eu une nuit agitée. Défaites-le.
LE CAPITAINE Il est plutôt emmêlé.
REINE   Brossez, brossez ! Ce n'est pas un nœud marin ! (Elle rit. Mesurette pleure)
LE CAPITAINE (en reculant) Oh mon dieu…
REINE   Vous l'avez défait ?
LE CAPITAINE Un cheveu blanc !
REINE   Un cheveu blanc ?! Vous n'êtes pas presbyte, vous êtes visionnaire ! (Mesurette lance un cri terrible et se lève, reculant effrayée) Qu'y a t'il ? Vous êtes devenus fous tous les deux ?
MESURETTE  Les jambes ! (Elle les montre du doigt, tremblante) Les blessures ! Il n'y en a plus ! Pas de sang, pas de pus ! Vous êtes guérie ! (Le capitaine laisse tomber la brosse et tourne le dos au paravent, la tête entre les mains)
REINE   Guérie ? (Elle arrache les derniers bandages) Oui ! Guérie ! Libre ! Saine ! Allons, allons ! Serait-ce vrai ? Mon Dieu… Mesurette !...
MESURETTE  C'est vrai ! Comme de l'ivoire et du lait ! Quand les moines ermites sauront ça !
LE CAPITAINE Et maintenant ? Moi ?... (Il se laisse tomber sur le pouf)
REINE   (prenant Mesurette dans ses bras) Mesurette ! Je pourrai courir, faire des cabrioles, faire du vélo ! Je veux un tandem ! Mais qu'est-ce que je ferai d'un tandem ? Gabriel m'emmènera sur son deltaplane ! (Le capitaine se lève, comme frappé par un coup de fouet)
LE CAPITAINE Ah !
REINE   Autant le savoir, capitaine. Mon mari est un
aviateur. En compensation vous m'apprendrez à nager. Je veux sauter du plongeoir !
LE CAPITAINE (blême) Si madame me le permet, je voudrais me retirer.
REINE   Vous vous sentez mal ? Mesurette, prépare-lui une tisane de pissenlits baltiques. (Le téléphone sonne) Gabriel ! (Au capitaine, qui se dirigeait vers la porte) Répondez !
MESURETTE  Tenez bon, capitaine. Je vous apporte tout de suite la tisane. (Elle sort)
LE CAPITAINE Oh mon dieu. (Vacillant, il va au téléphone et répond) Allô ?
REINE   Qui est-ce ?
LE CAPITAINE (une main sur le récépteur) C'est le chef de la police de New York. Il voudrait vous dire personnellement : « Salut poupée ».
REINE   Envoyez-le au diable.
LE CAPITAINE Allez au diable. (Il raccroche. Reine monte sur le lit, fait deux pas vers l'armoire, elle s'arrête)
REINE   Capitaine, comment est ma voix ce matin ?
LE CAPITAINE Douce comme… comme celle d'une… d'une… (Il fait des gestes vagues dans l'air)
REINE   (sans l'écouter, descend de l'autre côté du lit et ouvre l'armoire. Elle crie) Où est ma robe vert émeraude ?
MESURETTE  (de l'extérieur) Nous l'avons jetée par la fenêtre jeudi dernier !
REINE   Ah oui, c'est vrai.
MESURETTE  (de l'extérieur) Ils étaient plus de sept cents, en bas ! Ils l'ont réduite en haillons juste en pour avoir une relique. (Le téléphone sonne)
REINE   (très tendue) Gabriel !...
LE CAPITAINE Allô ? (Un silence. Puis, à Reine) Bentillettes s'est pendu.
REINE   Dieu soit loué, j’ai cru qu’il était arrivé un malheur. Vous aviez une tête, capitaine !... (Elle fouille l'armoire à l'aide de la perche)
LE CAPITAINE J'ai un petit rhume.
MESURETTE  (entrant avec la tisane) Le pissenlit c'est ce qu'il vous faut, j'ai ajouté deux baies de triplix. (A Reine) Qu'est-ce que vous cherchez ?
REINE   La robe rouge feu ! Je veux la mettre pour lui !
MESURETTE  Mais il est tôt ! D'ici minuit elle sera froissée ! (La perche tombe des mains de Reine en même temps que quelques robes. Reine tombe aussi et rit, sous un tas de vêtements) Ce n'est pas un travail pour vous. Vous n'êtes pas habituée ! (Elle donne la tisane au capitaine et ramasse le tout)
REINE   (heureuse) Bien, bien, n'importe quelle robe alors. (Le téléphone sonne) Gabriel !... (Le capitaine qui était sur le point de boire la tisane, la pose et répond)
LE CAPITAINE Allô ? (Un silence. Reine tremble) L'armateur Spironakis voudrait vous faire cadeau de la « Reine des chapeaux », son trois-mâts.
REINE   Acceptez-le. Capitaine, je vous l'offre. Vous avez besoin d'un peu de mer.
LE CAPITAINE (toujours inconsolable, à Reine) Merci. (Au téléphone) Nous acceptons. (Il raccroche) Merci. (Il s'assoit et boit la tisane en faisant du bruit avec les lèvres. Reine et Mesurette le regardent, lui aussi les regarde mais ne comprend pas) Oh mon dieu. (Il hoche la tête et recommence à boire en faisant le même bruit)
MESURETTE  (elle chuchote) Les marins. (Elle aide Reine à mettre une robe jaune)
REINE   Capitaine, appelez-moi un cordonnier. Je veux une paire de chaussures ! Et un professeur de danse. Je veux apprendre à danser ! Tu imagines, Mesurette ? Je danserai la valse avec Gabriel ! (Avec tyrannie au capitaine) Un cordonnier ! Un professeur de danse ! (Le capitaine se lève, trébuche. Le téléphone sonne) Répondez !
LE CAPITAINE Allô ? (Il parle avec difficultés dans le même silence tendu) Le milliardaire américain Dick Hamilton junior… roi du coton hydrophile… a l'honneur de communiquer… d’avoir fait envoyer… avec son Boeing privé… huit purs-sangs andalous… de carrosse.
REINE   Espérons que la viande de cheval plaise à Gabriel. Acceptez-les.
LE CAPITAINE Merci, nous acceptons. (Il pose le récepteur)
REINE   Coupez la ligne, trop de stress. (Le capitaine appuie sur un bouton)
LE CAPITAINE Coupé. (Il s'assoit)
REINE   Pourquoi vous asseyez-vous ? Allez tout de suite me chercher un cordonnier et un professeur de danse ! Je les veux ici ! Maintenant !
LE CAPITAINE A vos ordres, madame. (Il se met en route la démarche  incertaine)
MESURETTE  Le pauvre ! Il finira sous une voiture.
REINE   C'est ça la vie de marin sur la terre ferme.
MESURETTE  Ayez pitié… c'est un très bon photographe !
REINE   Stop ! Capitaine, en poupe. (Elle indique le pouf) Mettez-vous là et finissez votre tisane. Nous nous en occuperons, nous ferons tout par téléphone. (A la table) Tu comprends quelque chose ? (Le capitaine, inerte, se laisse tomber sur le pouf)
MESURETTE  (très excitée) Je rétablis. Je coupe. Sons. Images. Zoom. Couleur. Haut et bas. Stop.
REINE     Bien. Rétablis. (Mesurette appuie sur un bouton et s'empare du récépteur)
MESURETTE  Un cordonnier ?
REINE   Et un professeur de danse. Les meilleurs.
MESURETTE  (au téléphone) Trouvez-moi un cordonnier et un professeur de danse. (A Reine) Quel genre de danse ? Classique ? Moderne ?
REINE   Toutes, toutes. Celles que j'écoutais à la radio et qui me faisaient pleurer, celles que je voyais à la télé et qui me faisaient pleurer. Tango, mazurka, valse… toutes !
MESURETTE  (au téléphone) Toutes. (Elle raccroche) Il est très blond ?
REINE   Oh, Mesurette, il n'y a pas de jeune homme plus beau.
MESURETTE  Et il porte une cape ?
REINE   Divinement.
MESURETTE  (conquise) Et… les mains ?
REINE   Les mains ? Très fines, si tu savais quelles caresses…
MESURETTE  Oh ! Nous devons tout de suite organiser un repas de mariage !
LE CAPITAINE Oh mon dieu… (Le téléphone sonne)
REINE   Réponds.
MESURETTE  Allô ? Vous avez trouvé un cordonnier ? Il monte ? (A Reine) Il est en train de monter. (Au téléphone) Et le professeur de danse ? (A Reine) Dans cinq minutes. (Elle raccroche) Je coupe. (Elle appuie sur un bouton. On frappe à la porte) Le cordonnier !
REINE   (regardant ses pieds) Mon Dieu ! Mes premières chaussures ! Après tant d'années !
MESURETTE  Entrez ! (La porte s'ouvre, le cordonnier entre. C'est un bonhomme énorme, avec un grand tablier. Aux poignets il a des cordelettes qui pendent. En voyant  Reine il tombe à genoux)
LE CORDONNIER Oh, mythique Reine des chapeaux ! Je m'appelle Zago, maître cordonnier. (Regardant vers la porte restée entrouverte) Allez, va-t'en, allez ! (A Reine) C'est ma femme, elle me suit parce qu'elle est jalouse. (Vers la porte) Rentre à la maison ! (A Reine) Quand elle a su que je venais chez vous elle m'a attaché au lit mais moi j'ai rompu les liens et j'ai accouru ici. (Vers la porte) Va-t’en, te dis-je ! (A Reine) Hier elle me fait : « Tu devrais maigrir, tu ne vois pas que le lit fait un creux au milieu ? ». Vous voulez savoir ce que je lui ai répondu ? Mieux vaut au milieu que d'un côté comme dans les lits des veuves ! (Il rit) Qu'en pensez-vous, madame Reine ? Ce n'est pas une bonne réponse ? (Il rit encore plus)
LE CAPITAINE (dolent, de son pouf dans un coin) Oh mon dieu…
REINE   Si, très bonne. Dépêchons-nous. Je les veux pour midi. (Elle s'assoit sur le fauteuil et tend un pied)
LE CORDONNIER Un pied très fin, en vérité. (Vers la porte) Fiche le camp de là ! (A Reine) Un pied absolu, tout à fait digne de vos chapeaux. Vous pourriez porter vos chapeaux aux pieds ! (Il rit)
REINE   Très spirituel. Faites vite, s'il vous plaît.
LE CORDONNIER Quelle peau ! Quels orteils ! Quels ongles ! (Vers la porte, grinçant des dents) Veux-tu t'en aller ? (A Reine) Même en Chine, on n’a pas de pieds comme ça. Et à Bombay, ils en rêvent ! (Avec un mètre ruban il prend les mesures) Et comment les faisons-nous ? En cuir ? En soie ? En paille fine ? Talon ? Mi talon ? Sans talon ? (Vers la porte) Va-t'en ! (A Reine) Verte ? Rose ? Bleu marine ? A pois ? Quel honneur ! Quel prestige ! Quelle gloire éternelle ! Mon nom sera rajouté dans le grand livre des cordonniers ! Maître Zago fecit ! Alors ? Comment les voulez-vous ? Légèrement ocre ? Ocre vif ? Très ocre ? En liège ? En plastique ? Des talons-aiguilles ?
REINE   (étourdie) Je vous laisse faire, maître Zago. Pourvu qu'elles plaisent à mon Gabriel !
LE CORDONNIER Vous verrez, vous verrez tous ! Vous aurez l'impression de voler ! Mieux encore, de patauger dans du lait ! Je vous ferai deux petites chaussures pataugeuses ! Je connais tous les secrets. Si vous saviez le nombre de nuits passé à l'établi ! Les colles ne sont pas toutes les mêmes ! Hé, non ! Il y a lacet et lacet ! Languette et languette ! Et que je dessine, et que je fixe, et que je mets le talon, et que je rabote, et que je donne un coup de lime, que je donne un coup de cornet ! (Montrant la porte) Mais elle ne comprend pas, elle n'est pas sensible à l'art, elle regarde la télévision du matin au soir, nous avons cinq postes, vous savez ? Même dans la salle de bain, tous en couleurs, tous avec son stéréo et panoramiques ! J'ai essayé de la convaincre de lire quelques bons livres, mais peine perdue! Elle ouvre, lit le titre et à la troisième ligne elle dit : «Ça ne me plaît pas » et elle allume la télévision. (Vers la porte) Retourne à tes écrans ! (A Reine) Elle garde les télécommandes sous son oreiller, elle a peur que je les jette par la fenêtre, une fois je l'ai fait, vous auriez dû voir les passants, ils se bagarraient pour les attraper, ils se les arrachaient des mains! «Elle est à moi, elle est à moi!»… Il y a des gens qui donneraient leur vie pour une télécommande! (Vers la porte) La prochaine fois c'est toi que je jetterai, tu peux être sûre que personne ne se bagarrera pour toi. (Il rit. A Reine) Que pensez-vous de cette répartie ? Elle n'est pas géniale ? (Il rit plus fort)
REINE   (achevée) Mortelle.
LE CORDONNIER (en se relevant) J'ai fini. Mesures excellentes, mesures perfectissimes ! Sublime Reine, excusez-moi si je vous ai importuné… (Vers la porte) Mais cette sorcière ne me laisse pas vivre ! (Préoccupé pour Mesurette qui doit sortir) Laisse-moi passer ! (Mesurette sort un peu effrayée, elle rase le montant de la porte) Tu es ma punition, ma honte ! (A Reine) Je vous ferai deux chaussures très légères, je les ferai en soie peut-être jaune avec une empeigne moelleuse, en peau de veau de lait. Si quelqu'un vous demande : « Où les avez-vous achetées ? », vous répondrez que ce sont les plus portées au paradis ! Mais sur terre, il n'y aura que vous qui les porterez, vous, divine. Vous, Reine et femme aux chapeaux! (Sur le seuil vers l'extérieur) Sors ! Avance ! (A Reine) Elles seront prêtes dans une demi-heure, parole de maître Zago. Dans une demi-heure ! (Il s'incline et sort. On entend sa voix mêlée à une voix féminine)
LES DEUX VOIX  (en s'éloignant) Méchante sorcière ! Mufle ! Gros plein de soupe ! Impuissant ! Abruti ! Chaussure trouée ! Mégère ! Cordonnier !...
LE CAPITAINE Je rétablis la ligne ?
REINE   Non, pas encore. Venez là, capitaine. Je voudrais vous demander quelque chose. (Le capitaine à la démarche incertaine mais digne s'approche du fauteuil, avec le pouf sous le bras) Asseyez-vous. (Le capitaine s'assoit) Ces femmes avec des chapeaux… que vous suiviez dans les ports… elles étaient heureuses ?
LE CAPITAINE Je ne sais pas trop. Elles parlaient de voyages qu'elles auraient voulu faire… une fois que la mer serait calme. A cette époque les mers étaient toujours agitées.
REINE   Elles étaient jeunes ?
LE CAPITAINE Une en particulier. Une enfant. Elle avait un petit chapeau en papier crépon. Je lui demandais : « Que fais-tu ici ? »… Elle s'est enfuie sans répondre. Peu après je la vis derrière la vitre d'une fenêtre. Je lui fis coucou. Elle me fit coucou. Puis une main lui retira son chapeau.
REINE   Des drames humains. Personne n'est heureux dans ce monde. Il n'y aurait pas un peu de brioche en couronne?
MESURETTE  Grand Dieu, non. Ça fait des années que vous ne m'en avez jamais demandée !
REINE   A partir de demain brioche pour tout le monde. Je veux décider de mon voyage de noces. (Au capitaine) Donnez-moi quelques images. En noir et blanc, c'est plus romantique. (Le capitaine ferme les rideaux sombres, puis va vers la table) Capitaine… vous, où m'emmèneriez-vous ?
LE CAPITAINE Moi, Madame ?
REINE   Vous, vous. Si ce voyage de noces je devais le faire avec vous.
LE CAPITAINE Oh, moi… Vous… Si moi… Nous deux ?
REINE   Mais oui, mais oui. Imaginons.
LE CAPITAINE Oh, moi… Mon Dieu… Si vous… Ah, si vous connaissiez… le port de Vladivostok !...
REINE   Il est beau ? (Le capitaine appuie sur un bouton. L'image du port de Vladivostok apparaît en noir et blanc)
LE CAPITAINE Des grues, des grues, tant de grues qui montent haut, très très haut… et de la marchandise, de la marchandise, des pétroliers, des remorqueurs, des voix qui s'interpellent de jetée à jetée! Hééé ! Hooo ! Et des silos remplis de grains et des patates partout et des cabestans et des sirènes et des tonnes d'acier dans le ventre des cargos et du charbon, des hommes noirs qui déblayent, déblayent et déblayent ! Des épis et de la betterave et des poivrons d'Afrique et des balles de coton et le vent du Pacifique qui fouette la côte, ah, Vladivostok ! Quelle vie ! Quelle vie à Vladivostok ! (Il est debout, en extase)
REINE   Capitaine, il y a trop de trafic à Vladivostok. Je voudrais la Camargue. Des chevaux dans les pâturages. Pouce. L’automne. (Image en noir et blanc de la Camargue avec des chevaux) Qu'en dis-tu, Mesurette ? C'est assez sentimental ?
MESURETTE  Oh, Reine…
REINE   Et maintenant Venise.
MESURETTE  (En extase, les yeux fermés) Venise… (L'image de la place Saint Marc en noir et blanc apparaît) Les pigeons… (Elle ouvre les yeux) Ils n'y sont pas !
REINE   Capitaine, soyez gentil. Un peu de pigeons pour Mesurette. (Le capitaine appuie sur un bouton, la place Saint Marc se remplit de pigeons)
MESURETTE  Merci !
REINE   De rien, ma chère. Et maintenant… ça te va Paris ?
MESURETTE  Oh, oui !
REINE   La Tour Eiffel, capitaine ! (Image en noir et blanc de la Tour Eiffel) La voilà! Nous volerons autour d'elle, n'est-ce pas Gabriel ? Serrés l'un contre l'autre sur le deltaplane! Comme des fous ! Oh, attention ! Il y a un fleuve ! Mais ce n'est pas la Seine, c'est le Danube ! (Image en noir et blanc du Danube)
MESURETTE  Le Danube ?
REINE   Tu ne le reconnais pas ? Regarde bien, petite sotte !
MESURETTE  Mais c'est vraiment le Danube !?...
REINE   Mais bien sûr ! Vienne ! Nostalgie !
MESURETTE  Nostalgie…
LE CAPITAINE Oh mon dieu…
REINE   Oh ! J'oubliais ! Les chutes du Niagara ! Oui, oui ! Quelque chose d'absolument colossal ! J'y ai été mille fois en pensée ! (Image en noir et blanc des chutes du Niagara) En couleurs, capitaine ! En couleurs ! (La même image avec des couleurs très vives) Les voilà !
MESURETTE  Comme elles sont hautes !
REINE   Gabriel !... Je t'aime !... Reçu ?
LE CAPITAINE Oh mon dieu…
MESURETTE  Quel beau voyage… (On frappe à la porte) Le professeur de danse ! (Elle court à la porte)
REINE   Capitaine, Versailles. Les appartements de la reine. (L'image des appartements de la reine, à Versailles, aux couleurs de la chambre à coucher apparaît. Mesurette ouvre, Unna entre, vêtue d'un pantalon et d'une veste moulants noirs)
UNNA   Toi Reine, moi reine. Toi de chapeaux, moi de danse. Mon nom est Unna, Unna comme les Huns. Ça c'est samba, allez! (Elle claque des doigts, on entend une samba. Unna danse en montrant les pas) Là bassin, là mollets, en haut, en bas, coude, vu? Tu vois genoux? Nez haut, nez tendu vers futur, samba riante, samba amie, samba fidèle. Compris ? Stop ! On essaye. (Reine danse la samba) Bassin en haut, mollets en bas, nez haut pointé vers ciel, futur est là! Nuages, vu? Hirondelles, vu ? Changement ! En bas ! Nez pointé vers enfer, flammes, vois les flammes? Diables, vois les diables? Toi Reine, samba Roi, royaume comme incendie, stop ! (La musique cesse, la danse s'arrête) Pleine lumière, soleil haut, hop ! (Elle claque des doigts, on entend un tango) Ça c'est tango. (Elle danse) Dos, cou, regard vers l’est! Doigts, noté ? Chevilles agiles, ta-ta, dos, cou, regard à ouest, avant arrière, doute d'amour, maison là, entrer sortir, facile, non ? Stop. On essaye. (Reine danse le tango) Dos en arrière, cou droit, regard oblique, complètement vers l’est ! Maintenant variante. Lune sur lac. Pas de pampa, pas de chaleur, pas de couteau, ce lieu… commun, vous dites ? Beau. Non, lac amer tue lune, tango doux tue remord. Tu écoutes moi ? Yeux brûle, larme éteint. Stop. (La musique cesse, la danse s'arrête) Pleine lumière, soleil haut, hop ! (Elle claque les doigts on entend une béguine, Unna devient romantique) Ça c'est béguine. (Elle danse) Unna est là poète pour toi, Reine, béguine de pleurs, sillage d'amour, tout yeux, tout cœur, tout sexe, fort, fort ! Os tendre dans caverne lisse, bois noir avec voix antique, beaucoup iii, beaucoup uuu, beaucoup sons, beaucoup chaînes, béguine de pleurs, vu ? On essaye. (Reine danse la béguine) Pleurs où est ? Dans les cils ! Amour qu'est-ce ? Déchirement. Lit défait dans maison déserte, danse avec yeux tombés dans la mer ! Ça amour, ça béguine, béguine tragédie, nous chœur, compris ? Stop ! (Elle rit) Trouvé or ? Où est sexe ? Donné aux chiens, tu entends les aboiements? (Elle rit plus fort)  Pleine lumière, soleil haut, hop ! (Elle claque les doigts on entend une valse) Ça c'est valse. Regarde. (Elle danse) C'est ouïe. C'est vue. C'est toucher. C'est flair. C'est palais. C'est sixième sens inconnu, toute lumière, donner nom, Unna appelle Reine répond. Allez, allez! Toi risque ! Viens dans valse ! (Reine danse la valse) Là ! Là ! Déroule le petit coude, libère laine, cherche début ! Cri du nouveau-né ? La vie est un jeu ! Vu la mort? Sortie maintenant. Longue danse vie courte. Trois mystères : Dieu, femme et valse. Dieu éclairé, femme éclairé, valse non, spirale éternelle, rien dans rien, stop! (La musique cesse, la danse s'arrête) Pleine lumière, soleil haut, hop ! (Elle claque les doigts on entend un rock) Ça c'est rock. (Elle danse) A gauche lion, à droite tigre, devant panthère, derrière jaguar, hyène en tête, chien qui mord sous les pieds. Roam ! Argh ! Grech ! Zoam ! Vit ici, danse là. Seigneur ici, proie là. Compris? Toi. (Reine dans le rock) Verre acéré, reflète et coupe, petit sang. Frappe ! Joue ! Roam ! Argh ! Toi crie, dragon là-haut. Frappe ! Joue ! Grech ! Zoam ! Toi dragon, cris en-haut. Ça c'est destin, ça c'est sixième sens inconnu. Compris ? Ecoute : tu as ciel et terre, dragon c'est toi, cri c'est toi, tout est toi. Toi frappe, toi entre, toi verre, toi reflet, toi aimée, toi amante, toi rock ! Pleine lumière, soleil haut, stop. Fin. (La musique cesse, la danse finit, Reine est exténuée, Unna impassible) Toi maintenant appris danses, toi maintenant fille de musique, toi maintenant femme, toi maintenant entrée dans grand cercle, toi maintenant grande faim. Toi mange. (Elle sort, rapide, comme elle est entrée. Le capitaine rappuie sur un bouton, l'image de Versailles disparaît)
REINE   Maintenant je connais toutes les danses ! Pleine lumière ! Soleil haut ! Je me sens légère ! Ouvrez les fenêtres ! Rétablissez la ligne ! Réveillez les photographes ! (Le capitaine rétablit la ligne pendant que Mesurette ouvre les rideaux foncés et Reine va à la fenêtre aux vitres intactes et écarte les rideaux voile. Le capitaine et Mesurette sont effrayés) Les voilà, perchés sur les branches ! Secouez ces branches ! (Elle rit) Comme ça, comme ça, tombez! Quels plongeons ! Quelles cabrioles ! Quelles bosses ! Les gars, je suis là ! La Reine des chapeaux! (Elle ouvre la fenêtre, on entend une clameur croissante) Approchez-vous ! Accrochez-vous ! Me voilà, immortalisez ma joie, cueillez ma lumière ! (Elle est majestueuse. On entend des voix surexitées, les flashs crépitent sans arrêt illuminant la chambre)
LE CAPITAINE Quel spectacle bouleversant !
MESURETTE  C'est incontestablement vrai que l'amour peut tout. (On entend une ovation assourdissante de « Merci ! Divine ! Reine ! Merci ! » criés)
REINE   Maintenant ça suffit, idiots, petits fous, retournez sur les branches. Demain je m'offrirai encore à vos flashs ! Soyez heureux et aimez-moi ! (Elle quitte la fenêtre, que Mesurette ferme immédiatement) Capitaine, rétablissez la ligne. (Le capitaine exécute, le téléphone sonne immédiatement)
LE CAPITAINE Allô ? (Un silence tendu, puis le capitaine raccroche) Quelque chose d'inhabituel, madame. Un paquet, me dit-on… un cornet en papier… pour vous.
REINE   Un cadeau !?...
LE CAPITAINE Je ne saurai pas vous dire, madame. Je dois peut-être aller le chercher ?
REINE   Mais qu'est-ce que vous attendez ? Mon Gabriel est si attentionné!... Courez, courez ! (Le capitaine, qui semble s'être un peu repris, sort à contrecœur) Quelle anxiété, Mesurette ! Qu'est-ce que ça peut être? Qu'offrent les hommes à leur fiancé ?
MESURETTE  On peut s'attendre à tout. En général ils rêvent de nous nues avec un foulard. (Le capitaine entre avec un paquet mal fait qu'il tient entre deux doigts)
REINE   Posez-le là. (Elle montre le centre de la pièce. Le capitaine obéit et recule. Reine approche du paquet) Qui l'envoie ?
LE CAPITAINE On ne sait pas. C'est une femme qui l'a apporté. Une vieille.
REINE   Une vieille ? Mon cœur bat la chamade. J'ai un pressentiment. Couper la ligne.
MESURETTE  Vous voulez que je l'ouvre ? (Le capitaine coupe la ligne)
REINE   Non ! (D'un geste rapide elle défait l'emballage. A l'intérieur il y a une poupée) Lulu ! (Elle l'embrasse) Ma Lulu ! Maman, ma petite maman ! Tu l'as trouvée ! Merci ! Elle n'est pas jolie ? Elle n'est pas douce ? Elle n'est pas bleue ? Et ce chapeau ? On ne dirait pas moi ?
MESURETTE  Vraiment !
LE CAPITAINE Comme deux gouttes d’eau !
REINE   (elle se couche par terre en serrant la poupée sur sa poitrine) Ma petite poupée, combien d'années de souffrance, si tu savais ! Je ne sais pas comment tu as vécu toi mais moi je pourrais dire… Oh, il ne vaut mieux pas… Des années amères longues comme des millénaires !... J’ai laissé tant de sillages dans l’air auxquels je m'accrochais pour ne pas mourir au milieu de mes chapeaux… Celui qui cherchera demain dans les atomes trouvera des traces de mes ongles et de mon tourment… et des larmes grosses comme des tonneaux, trois suffiraient à former un lac… parce qu'il y aura des fouilles célestes… oh, oui… et de tout petits scientifiques avec leurs mains délicates… qui chuchoteront… donneront finalement un ordre… et un sens… à ces fragments dispersés que nous sommes… et ils nous expliqueront le pourquoi du nickel, de l'antimoine, de la lèpre et de la poussière. (Mesurette se couche à côté d'elle et l'étreint) Ma chère petite maman… j'espère accoucher bientôt d'une fille pour lui offrir cette poupée… Qu'en penses-tu ? C'est bien d'avoir des enfants ? Nous ne seront pas maudits par eux ? (Mesurette pleure)
MESURETTE  Mon Dieu…
REINE   Ils ne fuiront pas de nos bras en hurlant de
peur ? Capitaine, sur vos bateaux… il y avait des enfants
malheureux… qui regrettaient d'être nés ?
LE CAPITAINE (droit comme un i, comme sur le pont d'un bateau) Tous les marins regrettent d'être nés. Mais pas à cause du vent qui lacère les voiles, pas à cause de la tempête qui s'annonce féroce. A cause de la lumière brune qui couvre la passerelle après le coucher du soleil. Elle descend comme un suaire du ciel qui a la même teinte que la mer et soudain la mer est engloutie par la nuit et la nuit serre les flancs du bateau jusqu'à le faire gémir, comme le bois qui gémit sous la terre à la même heure,  ce que les taupes savent bien. Et tous les marins se signent dans le noir, même les plus audacieux. Et ils regrettent d'être nés. Mais laissez que le jour se lève, la plus petite clarté au loin, et vous entendrez une clameur ! Voyez les courir le long des échelles et sur les ponts! Et la faim qu'ils auront tous ! Et tant de choses à raconter ! Combien de désir à exprimer ! Et ces coups de poing sur les docks ! Oh, Reine !... Comment répondre à vos questions ?
MESURETTE  Moi j'aurais tant aimé un petit garçon ! Mais personne ne m'a épousé. Quand ils entendaient mon nom, ils se mettaient à rire et ils ne revenaient plus. Alors je m'enfuyais dans ma chambre et je me barricadais à l'intérieur et je ne voulais plus voir personne… je préférais me sentir oubliée… et de là je tendais l'oreille… pour écouter les bruits de la vie là dehors… mais les bruits de la vie étaient si geignards… presque imperceptibles… (Elle sourit en regardant Reine) Et c’est pouvoir les entendre j'ai dû affiner mon ouïe. Oh, Reine ! Si j'étais à votre place je ferais vraiment un bel enfant. Peut-être qu'un enfant de vos enfants deviendra un tout petit scientifique avec des mains délicates ! Et le monde entier lui sera reconnaissant et vous sera aussi reconnaissant, à la Reine des chapeaux, qui généra celui qui généra  celui qui généra  celui qui généra celui qui généra celui qui généra le tout petit scientifique! Oh, en résumé, quelle histoire! Demander s'il faut faire des enfants c'est comme demander s'il faut faire des échelons aux échelles ! C'est une question à poser ?
REINE   Ma chère Lulu, leurs réponses ne m'ont pas vraiment convaincu mais je ferai vite une fille qui te posera sur son lit et te dira bonne nuit en te faisant un bisou comme moi je le faisais. Peut-être fait-on des enfants pour ne pas laisser les jouets tout seuls. (Le téléphone sonne)
LE CAPITAINE Allô ? (Un silence très tendu) Faites monter. (Il raccroche)
REINE   Qui est-ce ?
LE CAPITAINE C'est maître Zago. Les chaussures sont prêtes. (On entend, de l'autre côté de la porte, les voix du cordonnier et de sa femme)
LES DEUX VOIX Laisse-moi, sorcière ! Donne-les-moi ! Non ! Je les veux! Non ! Je t'arracherai les yeux ! Et moi je casserai tes télécommandes ! Essaye ! Tu verras ! Sale bête ! Tu portes des culottes de grand-mère! (Le capitaine ouvre la porte, il y a un silence. Zago entre en avançant solennellement - les liens pendent encore à ses poignets- et il s'agenouille aux pieds de Reine. Là il pose un cousin de velours rouge sur lequel trônent les chaussures)
LE CORDONNIER  Les voilà, ma Reine. Ces petites taches juste sur la pointe sont des larmes toutes fraîches que Zago a pleuré en les voyant terminées. J'étais ému, tant elles étaient belles ! Regardez ce petit ourlet, regardez ce petit talon ! Oh, Reine ! A partir de cet instant et pour toute la vie vous marcherez légère sur mon cœur ! (Zago se lève, s'incline et sort d'un pas solennel. Le capitaine referme la porte. On entend encore les voix des deux)
LES DEUX VOIX (s'éloignant) Jamais une paire pour moi ! Tu ne les mérites pas ! Traitre ! Petite écervelée ! Double menton ! Citrouille vide!
LE CAPITAINE (Soulevant le coussin) Objectivement… un vrai chef-d'œuvre.
MESURETTE  Qu'elles sont belles, Reine ! Elles brillent ! (Le capitaine s'agenouille et lui enfile la première chaussure)
REINE   Capitaine, je vous prie. (Le capitaine s’agenouille et lui met la première chaussure)
LE CAPITAINE Oh mon dieu… (De ses lèvres il effleure le pied de Reine)
MESURETTE  Vous vous sentez mal, capitaine ?
LE CAPITAINE Je n'ai jamais rien vu de semblable, pas même à Vladivostok !
REINE   Je vous sens plus galant que d'habitude, ça me réchauffe le cœur. Courage! L'autre… (Le capitaine, les mains tremblantes, lui enfile l'autre chaussure)
MESURETTE  (en extase) Oh…
REINE   Elles me vont bien ?
LE CAPITAINE Merveilleusement bien. (Reine se lève et marche avec prudence, elle a l'air un peu courbée et incertaine)  Quelque chose ne va pas ?
REINE   J'ai légèrement mal au dos.
MESURETTE  Forcément ! Avec toutes ces danses…
LE CAPITAINE Vous n'êtes pas habituée.
MESURETTE  Justement. Je vous prépare un bain chaud ?
REINE   Voilà une bonne idée. Très chaud.
MESURETTE  Je peux dissoudre dans l'eau une cuillère de boulotte ? (Reine se masse légèrement les reins)
REINE   Oui, très bien, mets toute la boulotte que tu veux. (Mesurette sort) Capitaine… que font les marins lorsqu'ils ont mal au dos ?
LE CAPITAINE Ils épluchent des patates, madame.
REINE   Et…  ça passe ?
LE CAPITAINE Oh, non, madame. Mais rester à la grande voile et au dauphin quand on a mal au dos c'est pire.
REINE   Je vois. (On entend le bruit de l'eau dans la baignoire)
MESURETTE  (de l'extérieur) Pour le mal de dos il faut du roitelet. Je vous ferai un petit massage avec après le bain. Ce sera prêt dans une minute, Reine. Préparez-vous ! Si vous saviez ce qu’il y a de mousse !
REINE   Ça fait très longtemps que je n'ai pas pris de bain en entier. Très chaud, hein ?!
MESURETTE  Très chaud ! La pièce est pleine de vapeur !
REINE   J'écrirai avec mon doigt sur le miroir « Gabriel »… (Elle rit) Comme les petites filles amoureuses !
LE CAPITAINE (pour lui-même) Oh mon dieu… (Avec une prudence empreinte de peine) Détendez votre front, je vous prie. Cette ride ne vous va pas.
REINE   Une ride ?
LE CAPITAINE (il baisse la tête) Pardonnez-moi. (Il sort)
REINE   Une ride…
MESURETTE  (de l'extérieur) C'est prêt !... Courez, Reine ! C'est le paradis de la mousse ! (Reine avance vers la porte. Arrivée sous le grand miroir, elle s'arrête et s'y regarde) On voit l'arc-en-ciel dans la baignoire !
REINE   (se caressant le visage) Une ride. Comme l'amour pèse !
 

Obscurité progressive.
 



 
 

Deuxième tableau

Quelques instants avant minuit. Sur le rebord de la fenêtre en morceaux, il y a des roses rouges. Une légère brise entre par les vitres cassées. Reine, avec sa robe rouge, est debout sous le grand miroir. Le capitaine lui brosse les cheveux. Mesurette tient le miroir devant le visage de Reine. Par terre des vêtements éparpillés, des châles, des plateaux de bijoux et de parfums et tout autour une dizaine de chapeaux. On entend le quatrième mouvement du quartet de Schubert.

REINE   Mesurette, le parfum.
MESURETTE  Oui, oui. (Elle laisse le miroir à Reine et prend le plateau des parfums) Muguet ? Violette ? Jasmin ? Héliotrope et coriandre, myrrhe et santal ? Nard ? Civette ? Il y a là quelque chose de léger et de prononcé, d'ambré et d'anisé, quelque chose du cèdre et de la menthe. Nous avons aussi de l'eau de Felsina et du vinaigre des sept voleurs ! Aspic ? Thym ? Vanille ? Ça c'est léger et ça c'est plus pénétrant, ça on l'applique et ça on le vaporise.
REINE   J'ai la tête qui tourne… Lequel mettriez-vous, capitaine ?
LE CAPITAINE Moi, madame ? (Il s'arrête de la brosser)
REINE   Je veux dire… si cette nuit vous aviez un rendez-vous avec moi… quel parfum aimeriez-vous sentir… sur ma peau ? (La brosse tombe des mains du capitaine, qui vacille)
LE CAPITAINE Oh… non…
MESURETTE  Reine, vous allez le faire mourir !
REINE   Je lui ai juste demandé un avis, qu'y a-t-il de mal là-dedans? Alors, capitaine ?
LE CAPITAINE Nous dans la marine… nous utilisons… du camphre fort.
REINE   Vous m'avez pris pour un mousse ? Brossez, brossez ! Mesurette, si j'essayais avec la coriandre ?
MESURETTE  On les utilise pour les dragées !
REINE   On les utilise pour les dragées ? Coriandre, coriandre partout !
MESURETTE  On vous croira tout juste sortie d'une fabrique de dragées ! (Elle l'asperge abondamment de parfum. Elle chuchote quelque chose à l'oreille de Reine, qui rit bruyamment)
REINE    Plus ! Plus ! Asperge ! Qu'en dites-vous, capitaine ? (Le capitaine oscille dans l'arrière scène. Les deux femmes rient de nouveau, de plus en plus complices) Les bijoux, vite! Capitaine, brossez !
LE CAPITAINE A vos ordres, madame. (Il ramasse la brosse par terre et recommence à brosser, on voit bien qu’il fait un gros effort, pendant ce temps Mesurette prend le plateau avec les bijoux)
MESURETTE  Un bracelet d'améthystes ? Une broche d'aigue-marine ? Mon Dieu, Reine… vous devriez les mettre plus souvent ! (Elle présente un collier) Ça c'est un présent du prince von Stikkel ! (Elle présente une couronne) Et ça c'est un présent de son père le roi ! Ils se sont battus en duel, vous vous souvenez ? Pour vous ! Père et fils !
REINE   Oui, je m'en souviens vaguement… Et comment ça se termina ?
LE CAPITAINE La reine mère dût intervenir.
MESURETTE  Heureusement !
LE CAPITAINE On les arrêta à temps, à l'aube, derrière le cimetière. Puis le roi instaura la république.
REINE   Donne-les moi. Collier et couronne. (Elle se met la couronne sur la tête pendant que Mesurette lui attache le collier. Elle se regarde un peu dans le miroir incliné et un peu dans le face-à-main) Voyons…  Oui… Pourtant… Je ne comprends pas… Mais non, mais non…  Il y a quelque chose… Mince! Non! On jette! (Elle jette la couronne) Au diable les von Stikkel, au diable les bijoux! (Elle écarte violement le plateau) Enlève-moi ce collier ! Idiote ! (Mesurette lui enlève le collier en pleurant) Arrête de pleurer !  Et débarrasse-moi de ces fonds de bouteille, demain matin nous les jetterons par la fenêtre. Les fards, dépêche-toi ! Les crayons ! Les fards à paupières ! (Mesurette lui tend un plateau plein de maquillage) Tiens-moi le miroir. Et vous vous brossez, capitaine !
LE CAPITAINE Je pense avoir fini, madame.
REINE   Comment ça, fini ? Je n'ai jamais eu les cheveux aussi décoiffés ! Vous êtes aveugle ? On dort tous ? Brossez ! (Le capitaine recommence à brosser) Quelle heure est-il?
MESURETTE  (toujours en pleurant) Minuit moins cinq.
REINE   Mon Dieu… qu'est-ce que je vais faire ? (A Mesurette) C'est entièrement ta faute ! (Elle se met rapidement de la poudre) Vous avez mis les roses sur le rebord de la fenêtre ?
LE CAPITAINE Comme vous l'avez ordonné.
REINE   Elles sentaient bon ?
LE CAPITAINE Elles sont enivrantes.
REINE   (avec un léger sursaut) Vous avez enlevé les épines ?
MESURETTE  Oui, toutes.
REINE   Des roses rouges, n'est-ce pas ?
LE CAPITAINE Vermillon. Mais… je voudrais… (Presque à bout) Si je peux me permettre…
REINE   Mais que voulez-vous ? Brossez !
LE CAPITAINE Je pourrais vous dire…
REINE   Ne vous permettez pas, ne dites rien. Il est tard. Et arrêtez de me brosser ! (Le capitaine fait un pas en arrière et reste immobile, appuyé contre le bras du fauteuil) Mon Dieu… Mon Dieu…  (Avec anxiété elle souligne ses yeux avec le crayon et elle se met du fard à paupières) Mesurette, un chapeau !
MESURETTE  (elle pose le miroir face-à-main, toujours en train de pleurnicher) Lequel ?
REINE   Un jaune. Non, un bleu ! Mince ! (Elle jette le crayon par terre, agacée) Ces crayons ne valent rien ! (Elle se regarde dans le miroir incliné)
MESURETTE  Ce sont les même que d'habitude…
REINE   Menteuse ! Menteuse ! Tu ne vois pas ?
MESURETTE  Qu'est-ce que je dois voir ?
REINE   Il y a quelque chose qui ne va pas… Je n'arrive pas à comprendre… (Mesurette lui présente quelques chapeaux, que Reine met et jette immédiatement) Celui-là non. Celui-là non. Celui-là non. Qu'est-ce que c'est que ces chapeaux que tu me donnes ?
MESURETTE  Vos préférés ! « Sierra mère » de Moreno & Diaz, « Quo vadis ? » d'Homo sapiens, « Espièglerie » de Bella Italia…
REINE   Donne-moi « Doux congé » de Symposium. Vite !
MESURETTE  Le voilà ! (Reine le met en se regardant dans l'un des miroirs du plafond)
REINE   C'est déjà mieux, tu vois ? Imbécile ! Etourdie ! (Elle se regarde dans le miroir de toilette) Pourtant… pourtant…
LE CAPITAINE (toujours appuyé contre le bras du fauteuil) Si je pouvais exprimer…
REINE   Non vous ne pouvez pas ! N'exprimez rien ! Taisez-vous ! Regardez-là comment vous m'avez arrangé les cheveux !
LE CAPITAINE Oh mon dieu…
REINE   Dieu du ciel… quelle heure est-il ?
MESURETTE  Il reste encore une minute.
REINE   (avec une frénésie croissante, vérifie son maquillage) La raison me dit… Comment je suis ?...  Que tout cela n'est pas important…  C'est droit ?…  Et les yeux ?... Mais le cœur sait bien… combien vous les hommes vous êtes exigeants… et volages… Ça pend trop !… (Elle rajuste son chapeau) Ces élans voraces et si doux…  C'est comme ça que nous nous faisons prendre, traîtres ! C'est vrai, Mesurette ?
MESURETTE  Oui, Reine.
REINE   Nous le savons !
MESURETTE  C'est écrit dans les livres…
REINE   Et après le mépris avec lequel vous nous repoussez ! Dites voir, capitaine… combien en avez-vous abandonné là-bas sur les jetées, en larmes, avec les vêtements salis? Et puis tous en courant, n'est-ce pas ? Hurlant ! Vers le bateau qui a déjà mis les voiles ! Et plus tard dans les dortoirs… à raconter… impudiques…  les lèvres… les hanches… et même les soupirs!... Oui, toutes les faiblesses de nous autres femmes… pour en rire ! Jusqu’au rêve d'un salut en mer calme ! Capitaine, je vous dis ça à vous ! Ce n’est pas le cas? Canailles!... Mon Dieu, mon Dieu… Gabriel !... C'est l'heure. Sortez ! (Elle étreint Mesurette dans ses bras) Prie pour moi.
LE CAPITAINE (sur le seuil) Parfois… en un instant… (Il tousse) Si je pouvais…
REINE   Vous ne pouvez pas, capitaine. Vous ne pouvez pas. Vous ne l'avez pas encore compris ? Sortez ! Et toi, Mesurette… mets tes boules quies! (Le capitaine et Mesurette sortent. Reine empoigne le livre que Gabriel lui a offert. Elle respire avec difficultés) Quelle attente insoutenable… et quelle douleur là… (Elle se presse la poitrine) En comparaison mes plaies étaient aussi superficielles que le coup de griffe d’un chaton. Où aller? Ici? Là? (Elle se déplace ici et là dans la pièce) Comme ça ? Non, ici. Comme ça. (Elle pose le livre sur le fauteuil et prend des poses provocantes et un peu pathétiques) Je n’ai pas trop d’ombres sur le visage ? Et les jambes ? Est-ce qu'on les verra sous la robe ? Ce ne serait pas mieux de l'enlever ? Non, qu'est-ce que je dis… Là. Peut-être là ! (On entend les douze coups de minuit) Ciel! (Avec un sursaut elle va se mettre sous ses couvertures. Elle se rappelle d'avoir ses chaussures. Elle les enlève et les met sous son oreiller. Puis elle rejette les couvertures, va reprendre le livre, et se met de nouveau dans son lit, ouvre le livre et fait semblant de lire. Juste à cet instant, au douzième coup de minuit, les vitres de la deuxième fenêtre volent en éclats, une aile de deltaplane entre dans la pièce et un corps tombe à terre. C'est Gabriel, qui se relève tout de suite, agile comme jamais)
GABRIEL  Reine !
REINE    Gabriel ! (Ils s'étreignent, s'embrassent et parlent avec beaucoup de ferveur)
GABRIEL  Ma lumière !
REINE   J'étais inquiète.
GABRIEL  Je sais, je suis en retard. La poitrine. (Il lui embrasse la poitrine)
REINE   Tu avais dit au premier coup de minuit.
GABRIEL  Pardonne-moi. Les épaules. (Il lui embrasse les épaules)
REINE   Et tu es arrivé au dernier !
GABRIEL  Une erreur. Les mains. (Il lui embrasse les mains) Encore la poitrine. Tu m'aimes toujours ?
REINE   Je t'aime, je t'aime, je t'aime. (Elle s'offre) Tu ne m'embrasses plus ? Les épaules. Comme ça. Les mains. Oui. La poitrine. Ça te plaît ? Encore. Là et là. Encore. Le livre. (Gabriel embrasse le livre avec ardeur) Ça suffit, je suis jalouse. (Ils rient. Gabriel donne des baisers dans l'air) Que fais-tu ?
GABRIEL  J'embrasse l'air que tu respires.
REINE   Enlève ta cape.
GABRIEL  Pas le temps. Le cou. Les cheveux. (Il lui embrasse le cou et les cheveux)
REINE   Tu as pensé à moi ?
GABRIEL  Sans arrêt.
REINE   Quelle attente ! On peut en mourir. Je t'ai haï, tu sais ?
GABRIEL  Moi aussi.
REINE   Moi encore plus. (Ils s'étreignent) Tu es en sueur.
GABRIEL  J’ai couru toute la journée autour de la villa, je courais à la rencontre des heures pour les dévorer. Quand je ralentissais mon cœur me hurlait dans la figure.
REINE   Ton cœur ? Vilain, vilain. (Elle lui embrasse le cœur)
GABRIEL  Alors, pour le calmer… je devais courir vite. En bas, tous me montraient du doigt: il est fou, il est fou! J'ai fait un tour de trop c'est pour ça que je suis en retard.
REINE   Mon doux cœur, maintenant tu peux sourire. C’est fini les baisers ? Tu as oublié la bouche.
GABRIEL  C'est le cadeau le plus attendu, je l'ai gardé pour la fin. (Il l'embrasse sur la bouche mais très vite se détache. Il l'éloigne à bout de bras, la regarde dans les yeux comme pour y scruter son âme) Non.
REINE   Qu'y a t'il ? (Gabriel se lève du lit)
GABRIEL  Non.
REINE   Viens ici…
GABRIEL  (pour lui-même) Non. (Il marche de long en large) C'est bizarre. (Il la regarde) Non.
REINE   Pourquoi tous ces non ? Tu me fais peur…
GABRIEL  (d'un ton soupçonneux comme pour s'assurer que c'est vraiment elle) Reine?
REINE   Oui… (Gabriel recule jusqu'à la deuxième fenêtre et regarde en bas. Puis il regarde de nouveau Reine)
GABRIEL  Vous habitez ici depuis longtemps ?
REINE   Mais que dis-tu ? Pourquoi me vouvoies-tu ?
GABRIEL  J'ai dû me tromper d'étage. Pourtant…
REINE   Gabriel…
GABRIEL  Vous êtes peut-être la fille de Mesurette…
REINE   Je ne suis pas la fille de Mesurette !... Bêta… c'est moi !
GABRIEL  En effet la ressemblance est impressionnante.
REINE   La ressemblance ?
GABRIEL  Le nez, la bouche, même les oreilles… Mais moi je connais trop bien Reine, je ne peux pas me tromper. Reine est…  (Cherchant à se convaincre lui même) Plus maigre. Voilà, oui. Plus maigre. Et elle a les cheveux un peu plus longs. Oui, plus longs. Un tout petit peu. Et les mains plus petites.  Et les ongles plus roses, oh, beaucoup plus roses. Et puis… les lèvres de Reine ont un goût de framboises. Les vôtres, par contre… ne vous vexez pas… n'ont aucun goût. J'oubliais la voix. Oh, la voix de Reine ! Si vous saviez comme elle est claire !
REINE   Mais c'est la même qu'hier ! Gabriel !… Tu ne la reconnais pas ?
GABRIEL  Vous ne savez pas ce que vous dites. (Il renifle l'air avec éloquence) Qu'est-ce que c'est que ce parfum ?
REINE   Coriandre. On s'en sert pour faire les dragées.
GABRIEL  C'est écœurant.
REINE   C'est entièrement la faute de Mesurette, je vais tout de suite me doucher.
GABRIEL  (il recule) J'ai la tête qui tourne.
REINE   Gabriel ! (Elle écarte les couvertures et descend du lit)
GABRIEL  Ne me touchez pas ! Vous m'avez hypnotisé ! Vous communiquez avec moi par télépathie ! C'est un sous-marin, ici ? Je suis prisonnier !
REINE   Qu’est-ce qui te passe par la tête?
GABRIEL  Mon deltaplane ! Aux armes !
REINE   Tais-toi, tu vas réveiller le capitaine.
GABRIEL  Où est Reine ? (Il ouvre le tiroir, il cherche partout, les papiers et les coussins volent, même le livre tombe à terre) Elle ne m'a pas laissé une lettre ? On ne part pas comme ça ! Un billet, deux lignes… une flèche, pour savoir dans quelle direction elle est partie !...
REINE   Je ne suis pas partie, je suis là ! Regarde le chapeau ! C'est le « Doux congé » de Symposium !
GABRIEL  Doux congé ? C'est une blague !
REINE   Hier je te plaisais tant ! Peu importe. On jette! (Elle jette le chapeau) Je ne l’ai plus ! Ça va comme ça?
GABRIEL  Je veux sortir d'ici ! Par où sort-on ? Où est la porte ? Poussez-vous ! (Il la menace en brandissant la canne orthopédique)
REINE   Très bien, tue-moi. Mais d'abord regarde ça. (Elle soulève les cheveux et lui montre l'envie de framboises)
GABRIEL  (il laisse tomber la canne) L'envie de framboise !... Comment est-ce possible?
REINE   Tu me reconnais, maintenant ?
GABRIEL  Ce ne sont pas tes yeux.
REINE   J'ai peut-être un peu exagéré avec le maquillage, j'étais très nerveuse. J'avais peur de ne pas te plaire ! Je suis décoiffée ?
GABRIEL  (il hurle) Oui ! Tu es décoiffée, tu es décoiffée !
REINE   Pas si fort, je t'en prie ! (Elle l'étreint) Oh, mon Dieu… je sais ce que c'est. C'est l'anxiété, c'est l'anxiété. Nous avons tellement attendu. Maintenant calme-toi, souris. Ferme les yeux. (Avec sa main elle lui ferme les yeux) Amour idiot, amour fou, amour doux, tu ne t'es rendu compte de rien ? (Elle soulève la robe découvrant ses jambes. Gabriel la regarde comme paralysé) Je suis guérie ! (Elle rit, fait une pirouette) Je peux danser ! Yeux brûle, larme éteint. Et même courir, sauter ! Regarde: hop ! Hop ! (Elle saute sur un pied, comme une enfant) Tu veux sortir de là? Allons-y, je viens aussi. Si tu préfères les pics nous irons sur les pics, si tu préfères les gouffres nous irons dans les gouffres. Tu me veux nue avec un foulard? Vite, fuyons sur ton deltaplane! (Elle le tire par le bras) Oh! J'oubliais mes chaussures ! (Elle va jusqu'au lit, les prend sous le coussin et les met) Elles sont en soie jaune ! Regarde ce petit ourlet, regarde ce petit talon ! Deux petits pieds comme ça à Bombay ils en rêvent ! Elles me vont bien ? Tu ne dis rien ? Viens ! (Elle danse) Danse longue ! Vie courte !
GABRIEL  (pour lui-même) C'est toujours comme ça avec les mirages: du sable. J'ai laissé une déesse je retrouve une petite sotte.
REINE   (l'entraîne dans la danse) Moi je veux que tu m'aimes comme tu me l'as promis. Je veux que tu me soulèves doucement. Je veux que tu m'emmènes avec toi.
GABRIEL  Non ! Je te renie ! Tu n'es plus toi ! Tu as le regard opaque et les mains parcheminées, du fard de l'épaisseur d'un doigt et les cheveux plein de pellicules. Tu es parfumée comme une cocotte et tu as des chaussures de vedette de music-hall! (Il la repousse au centre de la pièce) Marche, allez ! Marche ! Obéis ! (Reine marche de long en large, elle est troublée) En avant ! En arrière ! Tu es empotée, tu ne le vois pas ? Stop ! Regarde-toi là haut ! (Reine se regarde dans un des miroirs du plafond) Cette robe est tape à l'œil, le rouge ne te va pas ! Fashion victime! A ton âge! (Il applaudit de façon rythmée) Saute ! Allez, saute ! (Reine fait quelques petits sauts) Regardez-la ! La Reine des chapeaux ! Hop ! Hop ! Elle saute comme une poule, avec ces jambes blanches qui ressemblent à des pistons ! Et tiens-toi droite ! Vieille peau !
REINE   Tu me préférais quand j’avais les plaies…
GABRIEL  Des plaies ? (Il se laisse tomber sur le lit, il parle comme s'il délirait) Les plaies de Reine étaient des pierres précieuses, des diamants d'une couleur très pure. Leur lumière se reflétait dans ses yeux et de ses yeux dans le monde. Je t'avais trouvée!... Après mille atterrissages de fortune !... Je cherchais la mort quand je t'ai vue: dans une poubelle, dans le métro… il y avait un journal avec ta photo… douce, avec un petit chapeau blanc et avec le ciel en arrière-plan: la goutte d'or tombée de l'œil d'un dieu magnanime. J'étais sauvé !
REINE   (elle se penche sur lui : elle a les larmes aux yeux) Gabriel…
GABRIEL  (il s'adresse à elle comme à une étrangère) Reine et moi devions partir ensemble. (Il sort une carte de sa cape qu'il déroule sur le lit : elle est tellement longue qu'elle descend jusqu'au sol) Je vous en prie, asseyez-vous. Je ne connais pas votre nom mais je vous permets de regarder. Nous aurions fait escale là. Et là. Vous voyez? On approche du glacier. Reine ne peut pas marcher mais je l'aurais portée dans mes bras. Voilà la rivière. Il faut être prudent parce que le courant est très fort, il emporte les troncs comme des brindilles. Mais plus en aval… ici, vous voyez ? Il y a un méandre très doux, où le courant se calme. (Il sourit) L'eau est tiède et on voit le fond qui brille. Et enfin la vallée. Regardez cette étendue! Il y a des perdrix grises, des lièvres et d’étranges perroquets. La terre est bonne, on peut y cultiver du blé. J'ai un ami qui habite là. (D'un coup il se lève, il court à la table, soulève le récépteur téléphonique) Allô ? Appelez-moi Reine ! Nous devons partir ! Allô ? Ils dorment tous ! (Il raccroche, il presse au hasard sur quelques boutons. On entend le deuxième mouvement de l'habituel quartet de Schubert. En même temps, sur le fond des images défilent: Reine souriante, fascinante, fatale, avec les chapeaux les plus fantaisistes. Derrière elle de merveilleux paysages) C'est elle ! Reine ! (Il va vers le mur et caresse les images, il essaye de les attraper) Arrête-toi ! Arrête-toi !
REINE   (vacillante s'approche de la table, presse deux boutons. La musique et les images cessent. Gabriel reste immobile dans le fond) Tais-toi, maintenant. J'ai besoin de silence. Mon beau jeune homme… je t'ai attendu toute ma vie. Il n'y a que comme ça que j'ai pu supporter ma maladie. Je me disais, un jour ou l'autre il viendra. J'ai même béni la guerre. Un soldat passera sous mes fenêtres, l'un d'eux me demandera un endroit où passer la nuit! Des années longues comme des millénaires. Combien de cataplasmes d'herbes Clarisse ! Combien de tisanes de pissenlits baltiques ! Puis tu es arrivé et depuis cet instant j'ai un démon là. (Elle pose sa main sur son front) Et un ange là. (Elle pose sa main sur son cœur) Le premier me mordait, le second me berçait. Et je ne saurais pas te dire lequel j'ai aimé le plus. Comme la vie était belle ! Mon Dieu… le temps a passé. Et on dirait que c'était hier. J'étais tellement contente d'être guérie, d'être comme toutes les autres… je l'ai tant désiré. Et au contraire… (Elle regarde ses jambes, rit d'un rire qui se transforme en pleurs) Et puis je n'ai pas des jambes si affreuses !
GABRIEL  Vous me dégoûtez un peu mais je comprends votre douleur. Je vous demande pardon.
REINE   Tutoie-moi.
GABRIEL  Je ne peux pas. Vous voyez… c’est quelque chose d’autre… que je cherchais. (Il sort de sa cape des billets qu'il pose sur la table) Pour les vitres. (Il va vers la deuxième fenêtre) Je ne crois pas que vous puissiez me comprendre mais ça n'a aucune importance. Tuez-moi plutôt, si votre blessure est si profonde. C'est ce que je demanderai dorénavant à tous les passants. (Il voit le livre par terre, le ramasse) C'est le votre ?
REINE   Je te l'offre.
GABRIEL  Je l'ai déjà. (Il le jette par terre. Il est debout devant l'aile du deltaplane. Il voit les roses sur le rebord de la première fenêtre) Des roses ?
REINE   Elles étaient pour Gabriel. Mais vous êtes entré par l'autre fenêtre. Dis-lui qu'elles étaient pour lui.
GABRIEL  Je ne crois pas que je le verrai. (Il est pâle, il perd légèrement l'équilibre)
REINE   Au cas où…  (Elle va vers lui. Gabriel ferme les yeux)
GABRIEL  Un pont incertain…  surplombant une rivière.
REINE   Ce n'était pas de ma faute.
GABRIEL  Aidez-moi. Vous êtes la seule qui puisse le faire.
REINE   Cher enfant… (Elle lui fait une caresse) Si tu savais comme tu es beau !... (Elle le pousse légèrement du bout des doigts. Gabriel tombe dans le vide sans un cri, l'aile du deltaplane glisse avec lui sans un bruit) Qui sait… ils l’ont peut-être déjà massacré... ces huit purs-sangs andalous… de carrosse?…  (Elle avance lentement vers le lit. Juste au milieu de la pièce, elle s'arrête dans un gémissement) Ah!... (Elle recommence à marcher mais après un pas elle s'arrête de nouveau) Ah! (Elle touche ses jambes) Mesurette!... (Elle ramasse la canne orthopédique et s'y appuie en se courbant, va vers le cordon avec le noeud) Capitaine ! (Elle tire sur le cordon, on entend le son de cloches) Ah ! (Elle tombe à terre) Pourquoi ils n’arrivent pas ? (Elle gémit) C’est loin d’être une goutte d’or ! Nos dieux sont si pauvres qu'ils ramassent de quoi vivre en farfouillant dans la douleur. Qui sait combien de bonnes choses ils ont trouvé dans la notre ! Mesurette ! Capitaine ! (La porte s'ouvre en grand, le capitaine et Mesurette entrent, échevelés, en robe de chambre)
LE CAPITAINE Que se passe-t-il ?
MESURETTE  Reine !
REINE   Aidez-moi. (Ils la soulèvent)
MESURETTE  Doucement.
REINE   Les jambes.
LE CAPITAINE Prenez mon bras. (Il lui donne le bras)
REINE   Merci. Mesurette…
MESURETTE  Oui, madame ?
REINE   Prépare-moi un cataplasme d'herbes Clarisse. Avec beaucoup de nébuleuse.
MESURETTE  (excitée) Bien. Nous mettons aussi un peu de tigelle ?
REINE   Oui, oui, bien sûr. La tigelle du Maroc.
MESURETTE  Très bien. Vous voudriez, en attendant, une tisane de pissenlits baltiques ?
REINE   Oui, une tisane. J'ai mal à la tête. Avec deux baies de triplix. Va !
MESURETTE  Pas d'aspérule noctambule?
REINE   Beaucoup d'aspérule. Presse-toi. Aïe ! Votre ventre. (Ils l'installent sur le lit)
LE CAPITAINE Les coussins. (Il recueille les coussins tombés par terre dans l'agitation et les ajuste derrière le dos de Reine)
REINE   Merci. Enlevez-moi ces chaussures.
LE CAPITAINE Tout de suite, madame. (Elle lui retire les chaussures. En voyant ses pieds, Mesurette lance un petit cri de surprise)
MESURETTE  Oh ! Les voilà !...
REINE   Qu'y a t'il ?
LE CAPITAINE Avec votre respect… les plaies.
MESURETTE  Elles sont revenues…
REINE   Elles sont très profondes ?
LE CAPITAINE (ému) Très. (Reine tire vers elle les couvertures)
MESURETTE  (tendre et heureuse) Je prépare les bandages.
LE CAPITAINE (les chaussures à la main) Où est-ce que je les mets ?
REINE   Jetez-les par la fenêtre.
LE CAPITAINE (il regarde d'abord la première puis l'autre fenêtre) Vous avez une préférence?
REINE   Faites comme vous voulez.
LE CAPITAINE (il jette une chaussure par la première fenêtre puis l'autre par la deuxième) C'est fait.
MESURETTE  Demain matin je courrai chez les moines ermites. Qui sait… s'ils m'ont trouvé un peu de lycanthre sauvage!... Je vais préparer le cataplasme. (Elle sort)

(Reine gémit.)

REINE   Et aussi de la tisane !
MESURETTE  (de l'extérieur) Oui, oui. Bien forte !
REINE   Capitaine, asseyez-vous. (Le capitaine s'assoit sur le pouf) Venez plus près. (Le capitaine déplace le pouf près du lit) C'était une journée très fatigante.
MESURETTE  (de l'extérieur) Hé, oui! Très fatigante! (Reine a un geste d’agacement)
LE CAPITAINE Mais maintenant le vent semble être tombé.
REINE   Oui, par chance. (Le capitaine se tord les mains) Qu'y a-t-il, capitaine ?
LE CAPITAINE Rien.
REINE   Confiez-vous. Je peux tout entendre.
LE CAPITAINE Un homme de la mer devrait toujours rester à sa place.
REINE   Faites une entorse à la règle. Le navire ne coulera pas pour autant.
MESURETTE  (de l'extérieur) Il est timide! (Le capitaine se lève avec un geste d'agacement)
REINE   Tais-toi !
LE CAPITAINE (les dents serrées) Petite sorcière…  (Il se retire dans la pénombre)
REINE   Capitaine…  vous avez essayé de me dire quelque chose, aujourd'hui. Mais je ne vous ai pas laissé parler. Faites-le maintenant, je vous en prie.
LE CAPITAINE Je ne sais pas si je dois…
REINE   C'est un ordre.
LE CAPITAINE Merci. Un matin, dans le port de Vladivostok… j'ai grimpé sur le grand-mât. Je rêvais de le faire depuis longtemps. Je voulais voir la mer de là-haut, j'avais entendu tant d'histoires…  j'étais prêt à risquer ma vie tant que j’arrivais au sommet ! Oh, Reine ! Quelle émotion ! Quelle ivresse! Quel spectacle merveilleux ! La mer que l'on voit du pont n'explique rien de ce mystère. Je pleurais de joie, enivré ! Je me mis à chanter ! Je voulais rester là-haut pour toujours! Ou bien me jeter dans les flots de cet oubli ! Et je l'aurais probablement fait… si la sirène du port !... Lancinante !... Inattendue !... N’eut-elle déchiré mon chant pour annoncer midi. Et voilà, sur les jetées… les hommes qui sortaient leur repas des besaces … préparés par leur femme et leur mère… et assis sur le bord… les jambes pendantes et les yeux voraces… ils commencèrent le repas ! Et ce furent des rires et des cris et des sifflements et des blagues et de grandes bouchées et des verres levés… tout ça en bas me semblait soudain si simple. Possible. Acceptable. Alors je suis descendu du mât et je me mêlais à eux et avec eux j'ai bu et mangé, heureux d’être parmi eux. Et je me promis que j'abandonnerai la mer.
REINE   (touchée) Et maintenant ?
LE CAPITAINE Maintenant ?
REINE   Vous n'avez même pas gardé un rêve pour vous… à cultiver en secret ?
MESURETTE  (de l'extérieur) Si, il y en a un ! (Reine et le capitaine ont un geste d’agacement)
REINE   Dites-le moi, je vous en prie.
LE CAPITAINE Ah ! Moi ? Oh mon dieu…  Je ne sais pas si je dois…
REINE   Courage !
LE CAPITAINE Si je pouvais… si vous consentiez…
REINE   Oui ?
LE CAPITAINE (d'une traite) J'aimerais vous peigner les cheveux.
MESURETTE  (de l'extérieur) Il en a mis du temps ?
REINE   C'est tout ce que vous avez à demander de la vie ?
LE CAPITAINE Avec votre permission, madame…  pour moi c'est beaucoup. (Ils se regardent)
REINE   Pourquoi cette tisane ne vient pas ? (Elle porte ses mains à la tête) Aïe !... (Mesurette entre avec la tisane et une petite casserole fumante)
MESURETTE  Très mal ? Buvez-la tant qu'elle est chaude. (Elle pose la tisane sur la table de chevet puis verse l'eau dans la bassine, comme au premier acte. Reine boit)
REINE   Très mauvaise. (Elle boit encore) Très mauvaise. (Elle boit encore) Très mauvaise. C’est passé.
MESURETTE  C'est l'aspérule noctambule. Elle est magique !
REINE   Capitaine !
LE CAPITAINE Oui, madame ?
REINE   Le paravent !
LE CAPITAINE Tout de suite. (Il installe le paravent pendant que Mesurette aide Reine à entrer dans la bassine. Ses jambes sont couvertes de plaies comme au début)
REINE   (elle fait un effort visible pour retenir une plainte) Demain matin la première chose que je veux faire c'est parler avec ma mère. (Grognant) J'ai quelque chose à lui dire.
LE CAPITAINE Oui, madame.
REINE   N'oubliez pas d'envoyer une couronne aux funérailles de Bentillettes.
LE CAPITAINE Oui, madame.
REINE   Où en sommes-nous, Mesurette ?
MESURETTE  (faisant le cataplasme) Il y a une toute petite pustule nouvelle, là. Mais celle-là et celle-là sont guéries, la croûte va bientôt se détacher. Maintenant je vous bande. (Elle aide Reine à sortir de la bassine et commence à faire son bandage)
REINE   Serre-le bien. Capitaine, vous êtes prêt ?
LE CAPITAINE  Oui, madame. (Il exécute deux mouvements de karaté)
REINE   Alors brossez ! Brossez ! Soyez heureux ! (Elle fait passer les cheveux au-dessus du paravent. Le capitaine brosse avec une douceur rêveuse) Des cheveux blancs ?
LE CAPITAINE Pas un seul.
REINE   Des fourches ?
LE CAPITAINE Aucune.
REINE   Des nœuds ?
LE CAPITAINE Oh, non… de la soie ! De la soie pure !
REINE   (se regardant dans le miroir face-à-main) Des gouttes de nacre… Oui… Un regard… Comment disait ce poète perse ?
LE CAPITAINE Celui qui vous a dédié un poème de quatre-vingt mille vers ?
REINE   Oui, lui…
LE CAPITAINE « Yeux de lumière et d'ombre, regard gemmé… »
REINE   Ça suffit. Et ça suffit avec la brosse. Tu as fini, Mesurette ?
MESURETTE  Fini ! (Elle se relève)
REINE   (elle retire sa robe rouge et la jette par terre) Nous en ferrons des reliques. La robe bleue ! Capitaine, préparez les appareils.
MESURETTE  A cette heure, Reine ? (Elle prend la robe bleue dans l'armoire)
REINE   Les entreprises nous pressent. Nous avons perdu beaucoup de temps, il faut rattraper.
LE CAPITAINE Musique ?
REINE   (aidée par Mesurette à enfiler la robe bleue) Schubert, Schubert ! Schubert à l'infini ! (Le capitaine presse sur les mêmes boutons. On entend le troisième mouvement du même quartet pendant que Mesurette dispose les châles sur le pouf) Les chapeaux sont prêts ?
MESURETTE  (sortant en courant) Plus que prêts ! Il en restait trois ! (On entend sa voix de l'extérieur pendant que le capitaine tire les rideaux foncés et allume les projecteurs) « Ouverture d'ailes » de Sumataru, « Cramoisi avec petites cerises vertes » de Marley & Smith et « Grand mystère » d’Homicide. (Elle entre en portant les cartons)
REINE   (se regardant dans le miroir face-à-main) Oui, plutôt suave. Beaucoup de lumière dans les pupilles. Dépêchez-vous ! (Mesurette et le capitaine aident Reine à regagner le fauteuil) Un chapeau !
MESURETTE  Lequel ?
REINE   Au hasard, au hasard ! Vite !
MESURETTE  « Grand mystère » d’Homicide.
REINE   (mettant le chapeau) Châle pervenche !
MESURETTE  Pervenche. (Reine met le châle que Mesurette lui tend)
LE CAPITAINE Ambiance ?
REINE   Ambiance ? (Elle a l'air perplexe, comme si une pensée imprévue l'avait distraite) Capitaine !...
LE CAPITAINE Oui ?
REINE   Sur la table il doit y avoir de l'argent. (Le capitaine un peu surpris, va à la table et prend les billets qu'il n'avait pas vu avant. Il regarde Reine, interrogateur) Pour le vitrier. Appelez-le tôt demain matin.
LE CAPITAINE (satisfait) Oui, madame !...
REINE   Et maintenant, au travail ! Ambiance. Je vois… un ciel bleu… très beau. (L'image correspondante en couleurs apparaît) Une vallée sous ce ciel ! (Sous le ciel la vallée apparaît) Une rivière impétueuse… (La rivière apparaît : peu à peu les détails seront plus petits et le paysage plus grand) Et un méandre… où le courant se calme… (Le détour apparaît) Ecoutez! Vous entendez vous aussi les cris d’étranges perroquets?
LE CAPITAINE (regardant Mesurette avec perplexité) Oui, très distinctement.
MESURETTE  (regardant le capitaine avec perplexité) On entend très bien !
REINE   En hauteur, il y a un glacier…  (Le glacier apparaît) Et dans la plaine, de riches champs de blé …  (Le blé apparait aussi)
LE CAPITAINE Quelqu’un?
REINE   (après une courte pause) Personne. Il règne une grande paix.
LE CAPITAINE Oui, une grande paix ! (Il prend une photo) Les bras plus haut ! Plus haut, plus haut ! (Reine lève les bras vers le ciel dans un geste très doux) Voilà! Voilà!
MESURETTE  Qu'elle est belle ! (Elle tend une main comme si elle voulait la toucher)
REINE   C’est la vie qui passe!...
LE CAPITAINE Merci ! Divine ! Encore une ! Encore !
REINE   La vie…

Le capitaine prend des photos de différents angles. Puis il s'arrête et regarde: Reine est transfigurée, presque aérienne, pendant que la musique augmente et que le paysage rapetisse peu à peu, il n'est maintenant plus qu'un petite point au loin. Fin.
 
 
 



 

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