L'ECHEC FOU
 

L'échec fou

Antonio, un homme de quarante ans a perdu dans un accident de voiture provoqué par son frère aîné, Valerio, sa fiancée le jour de son mariage. Depuis il fait une régression infantile et oblige Valerio à jouer alternativement les rôles de frère, de père, de mère, et même de sa fiancée blonde, disparue dans l'accident. Ils ont reconstruit ainsi une étrange famille. Mais voilà que Valerio décide d'introduire son amie Marianna dans la maison; ce nouvel élément va perturber l'équilibre précaire des deux frères. Peu à peu Marianna s'intéressera à Antonio, dont elle admire la spontanéité, et les fulgurances de raisonnement  à l'intérieur de sa folie.
Le titre est l'expression déformée de "Echec et mat". "Echec" rend compte de la tragédie des personnages, "fou" de leur comportement aberrant; l'expression complète, en connotant "Les échecs" rend compte du jeu pervers que les personnages jouent les uns par rapport aux autres.

Huguette Hatem
 
 





 

L'ECHEC FOU
(Scacco pazzo)
1989

de
Vittorio Franceschi

texte français de
Huguette Hatem et Marguerite Pozzoli
 



 

Personnages

Antonio, environ quarante ans
Valerio, son frère aîné, un peu plus âgé
Marianna, environ trente ans


 










 
PREMIERE PARTIE

Premier tableau

Séjour d'un appartement petit-bourgeois. Style années cinquante avec télévision couleur et autres objets plus récents offrant un mélange de styles différents, sans goût et sans recherche. Au fond, à gauche, une entrée en arc de cercle, à voûte, assez grande, donne sur un couloir. Au-delà de cette entrée, une porte aux vitres dépolies donne sur la salle de bains. A côté de la porte, à gauche, une  grande fenêtre avec des carreaux opaques donne sur la cour de la copropriété. A droite du couloir, invisible pour le public, se trouve la porte d'entrée de l'appartement. A gauche du couloir, elles aussi invisibles pour le public, se trouvent les portes qui donnent accès aux chambres à coucher. Dans le mur de droite, vers le fond  une porte vitrée, ouvre sur la cuisine.  Vers l'avant-scène, une porte-fenêtre s’ouvre sur un petit balcon encombré de cartons, de chiffons, de vases en terre cuite, dans lesquels il y a dû y avoir autrefois des fleurs. Adossée à la paroi du fond, entre l’ouverture voûtée et le mur de droite, un grand buffet  dont les portes vitrées, dans la partie supérieure, laissent apercevoir des assiettes, des verres, des marmites, etc...Les tiroirs sont bourrés de différents petits objets.. Dans la partie  inférieure, fermée par deux petites portes, se trouvent des draps, des nappes , du linge. de maison.. Posé sur la tablette, un  gros réveil, arrêté depuis longtemps , une lampe-torche, des coupelles contenant des tournevis, des ciseaux, des bouts de ficelle, etc...Il y a aussi un vase de fleurs en verre. Près du buffet, une table roulante  avec des bouteilles d'alcool et des verres. Entre le mur de gauche, et l’entrée à voûte un portemanteau à trois pieds, en cuivre, auquel sont accrochés une veste d'intérieur, une jupe, un tablier de cuisine, une robe de mariée  sans manches, et plus haut un chapeau (genre Borsalino), et deux perruques: l'une est grise et coiffée en chignon, l'autre blonde.,aux cheveux ondulés. Au pied du portemanteau, une paire de chaussures de femmes à petits talons. Contre le mur de gauche, une console avec une vieille radio . Plus loin, une porte apparemment non utilisée , car obstruée , comme le reste du mur, par des piles de cahiers, de bloc-notes, de  fichiers, de fournitures pour papeterie. Plus à l'avant-scène, de chaque côté, deux fauteuils en mauvais état. A côté de celui de gauche, une console avec un téléphone; à côté de celui de droite, une table ovale en formica et quatre chaises. Devant le fauteuil de gauche, une télévision dont l'écran est tourné vers le fond.Un peu plus au centre et  à l'avant-scène un petit train électrique avec des rails.  Eparpillés un peu partout des journaux pour enfants, des album de Mickey, et toutes sortes de jouets. Par terre, à droite, près du fauteuil,un ballon à tranches.Par une matinée du début de l'automne. De la salle de bains, parvient la voix d'Antonio qui joue à la guerre. Nous voyons sa silhouette se profiler derrière la porte vitrée. Par la porte de  la cuisine, entre Valerio, débraillé, chemise et cravate anonymes sur des pantalons marron clair. Il se dirige vers le portemanteau, revêt avec désinvolture la jupe, le tablier ainsi que la perruque grise, puis va frapper à la porte de la salle de bains.
 
 
 
 
 

PREMIERE PARTIE
 

Premier tableau
 
 

VALERIO - Antonio ! (Il va à la cuisine).

ANTONIO - Crac! Boum! Ta-ta-ta-ta-ta!

VALERIO - Tonino, c'est prêt.

ANTONIO - Je ne peux pas, c'est la guerre.

VALERIO - Le petit déjeuner! (Il réapparaît avec une serviette qu'il met sur la table ).

ANTONIO - (Imitant un vol d'avion)  Mooouuum...

VALERIO - Tu ne pourrais pas signer l'armistice?

ANTONIO - Non!

 VALERIO - Vous reprendrez  les hostilités après.

ANTONIO - Non! C'est moi qui décide quand la guerre s'arrête.

VALERIO - (Se dirigeant vers la porte de la cuisine)  D'accord, d'accord. De toute façon le petit déjeuner est prêt. (Il sort. Après quelques instants la porte de la salle de bains s'ouvre. Antonio apparaît en costume de marié; jaquette et pantalon rayé usés et pleins de taches sur une chemise crasseuse, autrefois blanche. Il a une paire de chaussures noires et pointues. Dans une main, il tient un petit avion, dans l'autre un char d'assaut.)

ANTONIO - Moi, du miel, j'en veux pas ! (Il pose le char d'assaut sur la table et  fait tournoyer l'avion autour de lui. Le char d'assaut crache des étincelles)  Ta-ta-ta-ta! Mooouuum... Bang! (Valerio revient avec un plateau  sur lequel est posé une tasse fumante, du pain , du  beurre deux petits pots de confiture et une banane. Valerio pose le plateau sur la table)

VALERIO - Assieds-toi et tiens-toi bien. (Antonio  obéit)

ANTONIO - Tu l'as jeté par la fenêtre?

VALERIO -  Quoi?

ANTONIO - Le miel.

VALERIO - Ah... oui, oui. Je l'ai jeté.

ANTONIO - Ça a fait du bruit?

VALERIO - On aurait dit une bombe. J'ai failli cabosser la voiture du marchand de légumes. (Valerio s'assied à table, et déguste nonchalamment  un caféun peu éloigné de la table.)

ANTONIO - Toi, maman, tu ne manges pas?

VALERIO - J'ai déjà déjeuné.

ANTONIO - A ton avis les cheveux blonds sont blonds pour qu'il y ait les femmes blondes?

VALERIO - Bien sûr, c'est pour ça.

ANTONIO - Blondes comme Elisabetta?

VALERIO -  Allez, mange.  Qui est-ce qui gagne?

ANTONIO - Les Extra-terrestres. Ta-ta-ta-ta! (Il laisse tomber l'avion dans la tasse de café au lait.)  Touché!

VALERIO - (Se lève brusquement et lui donne une calotte.) Idiot!

ANTONIO - Non! Maman ne me frappe pas!

VALERIO - Peut-être que tu ne t'en souviens pas. (Avec un chiffon, il essuye le café au lait renversé).

ANTONIO - (Avec un soupçon de rancoeur)  Non! Papa oui, mais pas maman.

VALERIO - De toute façon il n' y a plus de café au lait. Si tu en veux, bois celui-là.

ANTONIO - Il est plein de mazout. Je l'ai touché en plein dans le réservoir.

VALERIO - Tant pis. Mange ta banane.

ANTONIO - J'en veux pas.

VALERIO - Alors c'est moi qui vais la manger. (II tend la main pour prendre la banane)

ANTONIO - Non! (Il saisit la banane, l'épluche rapidement et en détache  un morceau d'un coup de dent. Valerio prend le plateau avec les  restes du petit déjeuner et le petit avion qui est toujours dans la  tasse et l'apporte à la cuisine).

VALERIO - Prépare-toi. Ce serait  l'heure d'aller à l'école. Tu t'es lavé les dents?

ANTONIO - (Mange la banane à belles dents). Non, je ne me les laverai pas, je ne me les laverai pas! Tu as mal fait la maman (Il lui  lance la peau de banane). Je ne me les lave pas! Et rends-moi mon  avion! (Valerio  prend le petit avion dégoulinant et, de la cuisine, le lance violemment sur Antonio qui réussit tout juste à l'esquiver).

VALERIO - Vive la marine!

ANTONIO - Tu  n'es pas maman. Pas la peine de faire semblant. Tu n'es pas maman!

VALERIO - Bon, d'accord, je suis ton frère. Tu m'as démasqué.Tu as préparé ton cartable?

ANTONIO - Moi, à l'école, je n'irai pas. Je suis un gentil petit garçon. Tous les autres sont méchants. Ils m'encerclent et ils me volent mes images. Alors moi je leur crache dessus. Et eux, ils me battent. Parce que je ne suis pas encore grand et  fort. En huitième je suis encore tout petit, et si je me sauve, ils me rattrapent et ils me volent mes gommes. Je n'irai pas à l'école. (Valerio revient, il a enlevé son tablier).

VALERIO - Tu veux que je te le répète? Tu préfères que j’insiste?

ANTONIO -  Non pour aujourd’hui ça suffit.

VALERIO - Je descends. Il est déjà huit heures, je dois ouvrir le magasin. (Il enlève jupe et perruque  et les suspend au portemanteau).

ANTONIO - Quand revient papa?

VALERIO - A midi et demi. S'il n'y a pas de clients, il sera là avant.

ANTONIO - Pourquoi Lucia ne  vient plus?

VALERIO -  (A pris dans un des tas un panier plein de feuilles et les vérifie) Tu sais quel âge elle a Lucia? Soixante-treize ans. Il est passé onze ans depuis ... Pendant onze ans, elle a fait le ménage. Avec toi dedans. Maintenant elle en a marre.

ANTONIO - Alors je reste seul toute la matinée.

VALERIO - (Revient en enfilant une veste)  Moi aussi je suis toujours seul.

ANTONIO - Je veux une baby-sitter.

VALERIO - On n'en trouve pas pour des enfants comme toi.

ANTONIO - Cherche encore.

VALERIO - Elles refusent.

ANTONIO - Les putains!

VALERIO  - Tu es un enfant trop spécial.

ANTONIO - Et elles, ce sont des putains très spéciales.

VALERIO - Il faudrait une femme dans cette maison. Je le sais bien, moi aussi. Regarde-moi ça ... (D’un geste il montre le désordre tout autour).

ANTONIO - Ce n’est pas de ma faute, c’est la tienne.

VALERIO - (Sur le ton de celui qui fait ce  genre de recommandations pour la millième fois)  Ne réponds pas au téléphone. N'allume pas le gaz. Ne fais pas pipi dans ta culotte. Ne laisse pas le frigo ouvert. Ne touche pas les prises de courant. Range tes jouets. Si tu as besoin de quelque chose, sonne et j'arrive. Mais seulement si c'est vraiment nécessaire... (Il disparaît par la porte d'entrée).

ANTONIO - Valerio...

VALERIO - (Il réapparaît). Oui?

ANTONIO - Elisabetta, ça lui ferait quel âge aujourd'hui?

VALERIO - Trente-huit ans.

ANTONIO - Et à moi?

VALERIO - Quarante-deux.

ANTONIO - Et en fait j'ai quel âge ?

VALERIO - Sept ans. Huit ans. Ou trois. (Il disparaît dans le couloir) Ou six. Dix. Douze. Quatre. (On entend le bruit de la porte d'entrée se refermer derrière lui).)

ANTONIO - Moi j'ai l'âge des dinosaures, même si je meurs jeune comme les petites fleurs des champs. N'est-ce pas, maminette? Au printemps je pousse tout doucement. D'abord un petit doigt, puis toute la main, puis la tige et tout le reste. Le jour où j'ai rencontré Elisabetta je venais juste de pousser et elle allait me piétiner. Alors je lui ai crié "attention!" et elle a fait un bond pour m'éviter. L'amour au premier regard, avec la tige et tout le reste! Si j'étais né dans une plate-bande, nous ne nous serions jamais rencontrés. Tandis que j'ai poussé entre deux pierres, dans un sentier qu'elle empruntait ce jour-là. Quelle chance! Allô! Allô! (Il regarde sa poitrine) Elisabetta est belle et toutes les autres sont moches. Et si on dit le contraire, hé bien je fais pipi. Dis le contraire, si tu l'oses! Oui,toutes moches,  toutes moches, toutes moches!  Tu vas voir, je le fais ! Attention,je le fais! Je t'avais averti!  Psss...Pss...(Il fait pipi dans son pantalon, debout, les jambes écartées, avec une expression béate et tragique, tandis que les lumières  baissent lentement.)
 
 
 

       Deuxième tableau
 

C'est l'heure du déjeuner. Personne n'est en scène. On entend la porte d'entrée s'ouvrir et se refermer, des pas dans le couloir, et Valerio apparaît. Il revient de faire les courses, il a un journal et  porte un sac en plastique dans chaque main. Il pose le tout siur la table, et allume  la télévision avecl la télécommande. On entend le générique  du journal télévisé.

ANTONIO - (De la chambre à coucher)  C'est toi, papa? (Valerio ne répond pas. Il va au porte-manteau et met sa veste d'intérieur et son chapeau). C'est toi, papa?

VALERIO - (D'une voix  lasse)  Oui, c'est moi. (Il pose les sacs sur la table, il enlève sa veste et va l'accrocher dans le couloir. Il met ensuite sa veste d'intérieur et son chapeau, qui étaient accrochés au portemanteau en cuivre. Il chausse ses lunettes, qu'il vient  d'extraire d'une poche de sa veste).

ANTONIO - (Entre). Valerio m'avait promis que tu  rentrerais plus tôt.
(Il se place entre Valerio et la télévision pour empêcher son frère de la regarder). Bonjour papa.

VALERIO  - Bonjour. (II lui fait signe de se pousser).

ANTONIO - Tu ne me demandes pas  sept fois sept? Hein? Tu ne me demandes pas sept fois sept?

VALERIO - Sept fois sept?

ANTONIO - Quarante-neuf. (On entend la voix du speaker).

VALERIO - Très bien. laisse-moi écouter les informations.

ANTONIO - J'ai faim.

VALERIO - Je vais préparer le repas. Je ne regarde que les titres. (Antonio ne bouge pas).

ANTONIO - Tu as fait beaucoup de photocopies ce matin.?

VALERIO - Oui, pas mal. (Impatienté)  Laisse-moi écouter.

ANTONIO - C'est faux, c'est faux, c'est faux. Avec papa il n'y avait pas de photocopieuses; c'est toi qui les a fait venir... Hein papa, hein papa?

VALERIO - (Serrant les dents d'impatience) Oui, c'est vrai, c'est vrai. (Il prend une grosse voix) De mon temps il n'y en avait pas.

ANTONIO - Je te pose à nouveau la question?

VALERIO -  D'accord.

ANTONIO - Tu as fait beaucoup de photocopies ce matin?

VALERIO -  (De nouveau avec une grosse voix) Tant que je serai là , on ne fera pas de photocopies dans cette papeterie. Si on installe une machine, c'est fini, on ne s’ocupe plus que de ça. Moi, j'aime les cahiers, les crayons, les stylos.

ANTONIO - Et les gommes?

VALERIO - Les gommes aussi. (Il se penche vers la télévision pour écouter).  Maintenant, on se tait. (Antonio s'assoit sur un bras du  fauteuil).

ANTONIO - Il y a toujours des plumes dans la boîte marron ?

VALERIO - (Irrité) Des plumes?

ANTONIO - J'aimais tellement compter les plumes quand je descendais au magasin. Je les alignais sur la table et je les comptais. Toi tu disais: "Très bien, compte les plumes". Dis-moi la vérité; tu me les faisais compter pour que je reste tranquille?

VALERIO - Ce n'était pas nécessaire. Tu étais un petit enfant tranquille.

ANTONIO - Je n'étais pas une peste? Je n'étais pas turbulent?

VALERIO - Mais si, un peu comme tous les enfants. Tu permets? (Il fait  signe à son frère de se taire, et il écoute la télévision).

ANTONIO - Il y en avait plus de deux cents.

VALERIO - Quoi?

ANTONIO - Des plumes. Toutes bien alignées.

VALERIO - Maintenant plus personne ne se sert de plumes.

ANTONIO - Pourquoi?

VALERIO - Parce qu'il y a les stylos à bille. Laisse-moi écouter! (Il remonte le volume et écoute les informations. Antonio se lève, prend une balle en caoutchouc aux quartiers de différentes couleurs, et la fait rebondir par terre d'un seul coup, extrêmement violent. Valerio sursaute). Non, non!

ANTONIO - Emmène-moi au magasin avec toi. Je te promets que je ne dérangerai personne.

VALERIO - Ouf! Je ne peux pas! Tu comprends? Je dois travailler, moi, je dois m'occuper des clients. Si tu es là, comment je fais?

ANTONIO - Je te fais honte?

VALERIO - Quel rapport ?

ANTONIO - Tu crois que je ne le sais pas? Que je ne le comprends pas?

VALERIO - Eh bien si tu le sais, ne m’embête plus!

ANTONIO - J'ai faim.

VALERIO - Mange! (Il éteint la télévision avec la télécommande, se lève et renverse sur la table le contenu des deux sacs en plastique). Il y a du pain, du jambon, des olives, du fromage, des bananes, mange! (Il fait un geste comme pour le frapper). Mange!

ANTONIO - Maman, papa me bat!

VALERIO - Animal!

ANTONIO - Maman, maminette!

VALERIO -  (Il enlève sa veste et son chapeau et les lance  rageusement loin de lui). Assez! (Il se laisse tomber dans le fauteuil).

ANTONIO - Tu aurais dû freiner plus tôt! (Valerio reste silencieux) C’est ta faute. (Ils se regardent). Tu aurais dû freiner plus tôt. (Il prend la balle et la fait rebondir rythmiquement, en chantant ) :
    La crème et le beurre
    sont frères et sœurs
    les oranges sont rousses
    et les fraises toussent.
(Il regarde Valerio par en-dessous)  Elisabetta vient demain matin m'apporter des boutons de manchettes en or. C'est elle qui les a choisis.  Si tu étais ma maman, je t'aiderais à mettre le couvert.

VALERIO - (Ramasse veste et chapeau, et va les accrocher au portemanteau; il prend la perruque grise)  Antonio (Antonio se retrourne, voit son frère "habillé en maman", il sourit. Valerio fait des grimaces et émet des sons comiques. Antonio rit, heureux comme un enfant devant un clown.) Va te laver les mains.

ANTONIO - Oui, maminette. (Il se précipite vers la salle de bains. Mais il ne se lave pas les mains. Quelques instants après, il réapparaît et court se mettre à table).  Prem...! Aaaahhh! (Il ouvre la bouche, dans l'attente de la nourriture).

VALERIO - La première bouchée, c'est moi qui te la donne. Mais après, tu te débrouilles. (Il tend à son frère une petite tranche de jambon enroulée autour d'un gressin. Antonio mâche avec satisfaction).

ANTONIO - Je peux manger avec mes doigts?

VALERIO - Oui, aujourd'hui tu peux, puisqu'on ne mange pas de pâtes. (Antonio mange avec plaisir, Valerio grignote quelque chose). Ton fromage, coupe-le en petits dés. Comme ça, tu vois? (Il coupe le fromage)  Et puis tu piques les dés avec un cure-dents. Comme ça. (Il introduit dans la bouche de son frère un petit morceau de fromage. Antonio rit).

ANTONIO - Toi aussi!

VALERIO - Je n'ai pas faim, moi.

ANTONIO - Tu n'as jamais faim, maman. Pourquoi, maman? (Valerio ne répond pas) Pourquoi?

VALERIO - Quand on devient grand, on n'a plus aussi faim qu'avant. (Il ouvre un journal, lit distraitement)

ANTONIO - C'est beau, la faim. Aaahhhmmm! (Il mange bruyamment, par  grandes bouchées, en exagérant le mouvement de ses mâchoires et en faisant beaucoup de bruit) Quand je serai grand, j'aurai très faim. Comme ça Elisabetta sera heureuse. (Il s'assombrit soudainement). Il y a  longtemps que je ne l'ai pas vue. Elle est malade? Ou bien elle est partie. (Il  tremble. Il imite le  bruit d'une voiture de course, utilisant une assiette comme volant.Valerio se lève , et, sans être vu d’Antonio, enlève sa perruque grise et sa jupe, les accroche au portemanteau, décroche la perruque blonde et la robe de mariée avec lesquelles il disparaît dans le couloir). Maman, où est Elisabetta? Maman, où est Elisabetta? Où est ma blondinette? Attention au virage! Attention au virage! Là, là, il y a le mur. Freine! Freine, fils de pute! Crac! Boum! Patatra! (Il casse l'assiette sur son front, comme s'il avait défoncé le pare-brise. Les débris se répandent tout autour  Il remue la tête dans un mouvement circulaire, mécanique.) Maman où est papa? Papa, où est maman? Maman où est Elisabetta ? Il n'y a personne ? Elisabetta où es-tu? Je compte jusqu'à trois, vive le Pape, vive le Roi. (Il se retourne vers le fond de la scène. Valerio vient d'apparaître, coiffé de la perruque blonde et en robe de mariée. Il se tient péniblement sur ses talons hauts. Antonio rit, heureux et l’applaudit. Noir.)
 

Troisième tableau

Le soir. Antonio, enfoncé dans le fauteuil de droite, lit des bandes dessinées. Valerio, assis à la table, lit un quotidien. Antonio rit en feuilletant bruyamment l'album.

VALERIO - C'est beau?

ANTONIO - C'est très fort.

VALERIO - C'est quoi, le titre?

ANTONIO - Donald va en enfer.

VALERIO - Mince alors!

ANTONIO - Il y a un diable qui veut le faire rôtir. Mais ce n'est pas un diable, c'est Pat Hibulaire déguisé en diable.

VALERIO - Et il y arrive?

ANTONIO - A quoi?

VALERIO - A le manger?

ANTONIO - Si tu ne me laisses pas lire nous ne pourrons jamais le savoir.

VALERIO - Excuse-moi. (Il reprend sa lecture. Antonio tourne les pages de plus en plus vite et finit par jeter l'album plus loin) Alors?

ANTONIO - C'était un rêve de Donald. Ou plutôt un cauchemar de Donald. Au fait, qu'est-ce que ça veut dire, un cauchemar?

VALERIO - C'est un mauvais rêve. Un rêve qui continue à faire peur même quand on s’est réveillé.

ANTONIO - Pourquoi?

VALERIO - Parce qu'il laisse en toi comme une angoisse qui dure longtemps.

ANTONIO - Plus d'une heure?

VALERIO - Quelquefois oui.

ANTONIO - Plus d'une semaine?

VALERIO - Cela peut même durer toute la vie.

ANTONIO - Comme mon costume? (Le téléphone sonne, Valerio se lève et répond).

VALERIO - Allo? Bonjour! Oui, nous sommes là. J'allais t'appeler. Non, pas encore, juste une allusion, mais il n'y a pas de problème, et même; oui, je vais lui dire. (Il regarde Antonio qui est en train de l'observer). Il faut aussi lui demander son avis, non? Bien sûr, je te rappellerai moi. Mais non, c'est décidé. Samedi. Pourquoi? Mais ils ne pouvaient pas envoyer quelqu'un d'autre? Quelle barbe! Dommage. Nous t'attendons dimanche. Ne sois pas en retard , hein? Nous t'attendons à dix heures pile. Ciao. Oui, je vais lui dire. Il est content. Ciao. (Il raccroche et sourit).

ANTONIO - Qui c'était?

VALERIO - Marianna. Elle te salue. (Antonio prend sur la table roulante une bouteille de whisky et en répand par terre, tout son contenu. Valerio lui arrache la bouteille des mains,court au buffet  prendre un chiffon et essuye, le sol, à quatre pattes) Ma fiancée. Tu sais que je suis fiancé. Oui, bref, j’ai une petite amie.

ANTONIO - Je ne veux pas la voir.

VALERIO - (Continuant à essuyer) Elle va venir chez nous. Mais seulement pour le week-end. En fait, même pas. Seulement dimanche; samedi, elle ne peut pas.  Ensuite on verra. C'est un essai.

ANTONIO - (Indiquant un endroit que Valerio n'a pas essuyé) Ici.

VALERIO - Ah oui, bien sûr. J'ai réussi à la convaincre. Ça a été dur, tu sais? Enfin j'ai réussi. Je suis sûre qu'elle te plaira. Vous deviendrez amis. Hein?  Et puis si ça  ne marche pas... (Il écarte les bras comme pour dire "tant pis") Mais si ça marche, elle reviendra... Un autre week-end, puis encore un week-end... et puis elle restera. (Il hausse les épaules) Plus ou moins. Eh? Tu-tute... (Il imite le sifflement du train).

ANTONIO - (D'une voix sombre) Tu-tute...

VALERIO - (Repose chiffon et bouteille et s'essuye les mains.) La maison est grande... A mon âge... Si j'attends encore un peu... Tu sais, aujourd'hui ce n'est pas facile de trouver une  femme. C'est plus facile de trouver un mari! (Il rit. gauchement. Antonio court au balcon et pleure, tourné contre le mur). Elle te tiendra compagnie, elle sera souvent à la maison, tu verras. Elle a une agence, ou plutôt elle y travaille, elle se déplace, elle vend des maisons, c’est bien, non? Elle a aussi beaucoup de temps libre; elle t'emmènera avec elle, moi je n'ai pas le temps.  (Il rejoint son frère et le caresse) Marianna, c'est un beau nom, hein? Un nom joyeux ! Elle est sympathique. J'y serai moi aussi, naturellement, mais tu verras: tout sera normal, hein? Ca ne changera rien: le petit train, la balle  bombe, comme avant, comme maintenant, sauf... la famille s'agrandit, voilà. Tu voulais une baby-sitter, et à la place tu auras une petite sœur. Ce n'est pas mieux? C'est beaucoup mieux, non? (Antonio hausse les épaules et cherche à écarter Valerio) Qu'est-ce qu'il y a?

ANTONIO - (Avec une tristesse pleine de menaces) Ce n'est pas vrai que je suis content.

VALERIO -  (Il va au  portemanteau et s'habille "en maman".) Tu le seras bientôt, demain, dès que Marianna arrivera.

ANTONIO - Menteur.

VALERIO - Tu verras comme elle est tendre. Marianna, elle est belle. Elle sait beaucoup de choses. Ah, je ne t'ai pas dit, elle cuisine très bien. Elle fait des gâteaux meilleurs que les miens. (Antonio entre et voit Valerio, qui a  fini de se déguiser. Il sourit heureux).

ANTONIO - (Avec un sourire très doux ) Bonjour, maman.

VALERIO - Bonjour, mon trésor.

ANTONIO - Tu connais Marianna ?

VALERIO - (Lui essuyant ses larmes). C'est une gentille fille.

ANTONIO - J'ai peur.

VALERIO - Non! (Il l'arrange un peu, redresse son noeud papillon)

ANTONIO - Marianna remonte toutes les pendules. Et alors on entend à nouveau leur tic-tac dans toute la maison. Et alors ma barbe pousse, et alors mes cheveux tombent. Tic-tac, tic-tac... Marianna remonte toute les montres. Si tu es maman, tu sais quoi me répondre.

VALERIO - Tu veux que je te lise le petit conte du temps?

ANTONIO - (Enthousiaste) Oui! (Il va prendre un petit livre dans un tiroir du buffet et le tend à Valerio)

VALERIO - Tu sais ce que raconte l'histoire: seules les grandes personnes doivent avoir peur du temps. Les enfants n'ont rien à craindre. (Il s'assoit dans le fauteuil de gauche et met ses lunettes; Antonio se blottit à ses pieds).

ANTONIO - Le temps a des souliers qui craquent, parfois je l’entends faire les cent pas dans le couloir.

VALERIO - Nous lui dirons de marcher pieds-nus. (Il feuillette le livre, trouve la page et lit). Les enfants sont les amis du temps. Quand ils le rencontrent, ils le saluent et jouent avec lui. L'un monte sur son dos, d'autres, plus malins, lui font des croche-pieds. Lui, il rit, il les laisse faire, il leur donne quelquefois des bonbons. Mais, en grandissant, les enfants deviennent plus méfiants. Ils lui cachent les choses les plus importantes, certains feignent de ne pas le reconnaître; si le temps leur demande un renseignement, ils l'envoient du mauvais côté. Ils ne le traitent plus en camarade mais en ennemi. Et lui il ne comprend pas, car il n'a pas changé. Le temps est toujours le même. Il voudrait toujours plaisanter avec les enfants, mais ceux-ci sont devenus des hommes qui courent dans tous les sens; ils n'ont aucun respect pour lui qui cherche des prétextes pour les arrêter: un caillou dans une chaussure, une étoile filante, un petit oiseau qui fait caca...

ANTONIO - (Riant) Sur leur tête?

VALERIO - (Riant à son tour) Oui, sur leur tête!... Mais eux ne comprennent pas et au lieu de s'arrêter pour réfléchir, il se mettent à courir encore plus vite, en jurant. Nous, nous disons que le temps passe mais ce n'est pas vrai; le temps est immobile. C'est nous qui courons sans trêve... (Il referme le livre).

ANTONIO - Et pourquoi est-ce que j'entends ses souliers?

VALERIO - Le livre ne le dit pas. Peut-être qu'il n'a pas encore compris qui tu es vraiment, s'il peut se fier à toi. Et, dans le doute, il arpente le couloir. Il ne sait pas à quel saint se vouer, le pauvre.

ANTONIO - Et si Marianna vient? Qu'est-ce que tu lui diras?

VALERIO - Je lui dirai de ne pas toucher aux pendules.

ANTONIO - Marianna  est blonde?

VALERIO - (Il enlève ses lunettes, et avec fierté et tendresse) Marianna est brune.

ANTONIO - Et elle épousera mon frère?

VALERIO - (Regardant devant lui, avec un sourire) C'est probable.

ANTONIO - Pour Marianna, j'ai quel âge?

VALERIO - Celui que tu veux.

ANTONIO - Mille bougies, d'accord?

VALERIO - D'accord.

ANTONIO - Mais surtout ne lui dis pas que je fais pipi dans ma culotte.

VALERIO - Promis.

ANTONIO - Non. Jure-le.

VALERIO - Je te le jure.

ANTONIO - Non, ensemble. (Il saisit Valerio par un bras, et l'arrache à son fauteuil. Puis, mains dans les mains, comme pour un jeu très sérieux, ils jurent)
   Je le jure, je le jure
      croix de bois, croix de fer
   si tu mens va en enfer".

(Ad libitum, pendant que la lumière descend).
 
 
 

     Quatrième tableau

Il fait nuit. Valerio regarde un combat de boxe à la télévision. Il a baissé le volume. Il savoure à petites gorgées un whisky. Antonio apparaît dans l'arc que forme l’entrée à voûte. Il est en maillot de corps et en culotte avec des couches. Il tient un mouchoir. Il s'attarde quelques instants à contempler la scène, en silence. Puis il se mouche bruyamment. Valerio sursaute, et se tourne vers lui.

ANTONIO - J'ai un rhume. (Valerio se retourne vers la télévision sans dire un mot). Je n’arrive pas à dormir. (Valerio ne répond pas). Je veux mes gouttes.

VALERIO - S'il te plaît.

ANTONIO - S'il te plaît, tu me donnes mes gouttes? (Valerio se lève, va dans la salle de bains et revient avec un petit flacon. Il le tend à Antonio qui le prend)

VALERIO - Tiens (Il va se rasseoir devant la télévision ).

ANTONIO - Tu me les mets?

VALERIO - Tu sais les mettre tout seul.

ANTONIO - Je vais tout me salir. (Valerio se lève et se saisit du flacon).

VALERIO - Assieds-toi. (Antonio s'assoit dans le fauteuil à la place de Valerio qui, durant toute cette action, continuera en même temps à lorgner l'écran). La tête en arrière. Plus bas. (Valerio fait couler les gouttes dans le nez d'Antonio, qui fait un bond en avant).

ANTONIO - C'est parti dans ma gorge!

VALERIO - (Qui va remettre le flacon dans la salle de bains). Ça te fait du bien. Maintenant retourne dormir.

ANTONIO - Je n'ai pas sommeil.

VALERIO - Tu dois compter jusqu'à cent. A l'endroit puis à l'envers, quatre-vingt dix-neuf, quatre-vingt dix-huit, quatre-vingt dix-sept...

ANTONIO - Quatre-vingt seize, quatre-vingt quinze, quatre-vingt quatorze...

VALERIO - Pas ici, au lit. (Il oblige Antonio à se lever et reprend possession du fauteuil).

ANTONIO - (Disparaissant dans le couloir vers la gauche) Quatre-vingt treize, quatre-vingt douze, quatre-vingt onze... (Sa voix est puissante).

VALERIO - Doucement! (Il se lève, va dans le couloir). Ne fais pas de bruit,  tu vas réveiller tout l'immeuble! Tu veux que le syndic nous écrive? Tu veux faire enrager les co-propriétaires? (Antonio continue à  compter, mais à voix basse, presque dans un souffle. Valerio revient dans le salon, se verse une autre rasade de whisky, se rassoit dans le fauteuil et se remet à regarder le match de boxe. Peu après reparaît Antonio dans l'encadrement de l’entrée à voûte. Il se mouche avec discrétion.Valerio se retourne).

ANTONIO - Je veux mourir. Si c'est possible.

VALERIO - Qu'est-ce que c'est que cette histoire? (Il éteint la télévision).

ANTONIO - Maintenant je retourne au lit, mais je t'ai averti. (Il se dirige à nouveau vers sa chambre, en comptant à voix basse) Quarante-neuf, quarante-huit, quarante-sept... (Valerio se rassoit, rallume la télévision mais, quelques instants après, il se relève et disparaît dans le couloir)

VALERIO - Antonio... Tonino... Tu te sens bien? Tu dors? (Il frappe à la porte de la chambre) Antonio?...

ANTONIO - (A voix basse, rageur) Je veux dormir, et toi tu ne veux pas me laisser tranquille. J'étais arrivé à onze, maintenant il faut que je recommence. (Valerio réapparaît, exaspéré. Il se rassoit devant la télévision. Tout de suite après Antonio réapparaît aussi). Pourquoi faut-il que les enfants soient toujours tourmentés par vous les grandes personnes? Vous n'arrêterez jamais? Vous ne nous laisserez donc jamais en paix, vous les grands? (Valerio ne répond pas. Antonio fait deux pas en direction du couloir, puis s'arrête et revient s'immobilisant dans l’entrée à voûte, il a un sourire méchant). Tu croyais que je m'étais tué, hein? Eh bien regarde! Je vais très bien. (Se tenant sur un seul pied, il tend son  corps en avant) Lundi, mardi, mercredi, samedi et dimanche. Et aussi comme ça, regarde. (Il s'assoit sur une chaise, lève les jambes dans une pose disgracieuse et drôle). Lundi,  mardi, mercredi samedi et dimanche. Tu as vu? Nous, les enfants, nous sommes agiles. Essaie, toi, si tu en es capable. Marianna n'en est pas capable non plus. La pauvre. Pauvre petite Marianna. Un, deux, trois, quatre... (Il disparaît dans le couloir. Valerio est comme pétrifié. Après quelques instants Antonio réapparaît) Quand je mourrai, toutes les cloches sonneront. Tant que tu n'entendras pas sonner les cloches, tu peux regarder la télévision. Tu es rassuré maintenant? Vingt-et-un, vingt-deux, vingt-trois... (Il disparaît de nouveau dans le couloir. Valerio se lève, l'air résolu. Il va au portemanteau, endosse les vêtements "de père" et va dans la chambre de son frère  d’un pas décidé. On entend un grand remue-ménage, une porte qui s'ouvre, des cris étouffés, jusqu'au moment où Antonio réapparaît, cherchant à esquiver la grêle de coups que Valerio fait pleuvoir sur lui) Non papa, non!

VALERIO - Ah tu veux mourir? Je m'en charge, moi! Animal! Sale Gosse! Je vais te tuer moi!

ANTONIO - Papa ne parle pas comme ça. (Valerio le frappe encore).

VALERIO - Papa, c'est moi, tâche de t'en souvenir. Alors qui je suis? Qui je suis? Regarde mon chapeau: Qui je suis?

ANTONIO - Papa. (Valerio le secoue violemment)

VALERIO - Ton père n'est pas ton frère, moi je ne suis pas aussi bon que lui. Et même, c'est une andouille. Un couillon rongé par le remords, qui pourrait te laisser tomber, t’enfermer à l’asile, et il ne le fait pas. Moi je le ferai. Je vais te redresser l'échine; s'il ne le fait pas, lui, c'est moi qui le ferai. Ecoute-moi bien, écoute-moi, réponds...

ANTONIO - Oui.

VALERIO - Oui, papa.

ANTONIO - Oui, papa ! (Valerio le frappe plus violemment)

VALERIO - Ce n’est pas de sa faute à lui. Il n’a pas eu de chance. Il roulait doucement, il pleuvait à peine Elisabetta riait, moi aussi je riais: “mariée mouillée, mariée fortunée”, et en avant les rires, puis cette moto rouge qui arrive sur nous en une seconde! Coup de frein, ce n’est pas vrai que je n’ai pas freiné, si seulement je ne l’avais pas fait! Une embardée et le muret,  là, là, là !

ANTONIO -  Bing! Crac! Splach! (Les coups cessent)

VALERIO - Ton frère courait comme un fou, ici là-bas, il arrêtait les voitures, il hurlait, qu’est-ce qu’il devait faire? Mais Elisabetta était déjà morte, morte sur le coup, et moi je disais, essaye encore, appuie, et l’infirmier qui appuyait et relâchait, mais le coeur ne bat plus, il ne bat plus, il ne bat plus, plus rien, fini, terminus, et quand je suis sorti de la chambre, on m’a dit: " vous êtes de la famille?" Et j’ai répondu: “Non, mais presque, presque, dans une heure elle allait devenir ma belle-soeur; je l'amenais à l'église, elle habite à trois kilomètres... “ et je pensais que c'était étrange, tout ce sang sur sa robe de mariée, nous devrions l'envoyer à la teinturerie, les taches de sang sont très tenaces... C’est de ma faute, si j'en suis sorti indemne? Ton frère n'y est pour rien, tu ne dois plus le tourmenter, dis la vérité, il est gentil ton frère?

ANTONIO - Oui. Il est gentil! (Valerio retire son chapeau. Un silence) Maman tu m’emmènes au dodo ?

VALERIO - (Remettant son chapeau)  C’est pareil si c’est papa ?

ANTONIO - Non. Je veux maman.

VALERIO - Tu me promets de dormir après?

ANTONIO - Je te le promets. (Valerio enlève sa veste d’intérieur, son chapeau et met la jupe, le tablier et la perruque grise). Mais Marianna, je ne veux pas qu’elle m'accompagne au lit.

VALERIO - Pourquoi ?

ANTONIO - Parce qu’elle regarde mon zizi. Elle dit “maintenant on met le pyjamini”... comme ça elle regarde mon petit zizi.

VALERIO - Dis-lui :"Tourne-toi de l’autre côté", et elle obéira.

ANTONIO - Oui, mais elle me regarde du coin de l’oeil. Et elle tend sa main, comme ça. (Il tend son bras derrière  son  propre dos).

VALERIO - Je dirai à Marianna  de ne pas t’accompagner au lit. Au moins les premiers temps.

ANTONIO - Non, jamais.

VALERIO - Bon, jamais. Maintenant au dodo.

ANTONIO - (Sans regarder son frère qui a fini de se déguiser) C’est toi maman ?

VALERIO - Oui.

ANTONIO - Papa ne m’a pas demandé combien font sept fois sept.

VALERIO - Papa est fatigué.

ANTONIO - Mais c’est moi qui réponds. C’est si fatigant de poser la question?

VALERIO - Il a dû oublier. Tu veux que je te le demande ?

ANTONIO - Non. Toi câline-moi. (Valerio lui caresse la tête). Quelle heure il est?

VALERIO - Quatre heures.

ANTONIO - C’est la nuit. Mes souliers sont cuits.

VALERIO - (Avec un sourire) Oui, une catastrophe. Viens.

ANTONIO - Tu sais pourquoi les cloches sonnent?

VALERIO - Pour faire la  fête. Ou parce qu’il y a un incendie.

ANTONIO - Non parce qu’il y a des pendus pendus aux cordes.

VALERIO - Qui t’a dit cette bêtise ?

ANTONIO - Fouille et drague, c’est écrit à Prague. ( Il va vers le couloir)  Bonsoir, maman.

VALERIO - Je t’accompagne.

ANTONIO - Non, mais compte plutôt jusqu’à cent.

VALERIO - Porte ouverte ou fermée?

ANTONIO - Ouverte.

ANTONIO - Avec les bougies?

ANTONIO -  Oui. Avec les bougies. (On entend se refermer la porte d’Antonio. Valerio prend sur la tablette  du buffet une  assiette avec des petites bougies, bleues  les allume et disparaît à son tour dans le couloir après avoir éteint la lumière du séjour. Le couloir est seulement éclairé  par la lueur des petites bougies. On entend la voix de Valerio, basse un peu lugubre)

VALERIO - Un, deux, trois, quatre, cinq... (La lueur des petites bougies tremblote et s’éteint).
 
 
 

Cinquième tableau

Dimanche matin. La radio retransmet l'oratorio de Noël de Bach. Valerio, en costume de "mère" range la pièce. Il ramasse des jouets ça et là et les met dans un sachet de  plastique. Antonio entre en costume de marié. Il tient en main des jumelles militaires jouet. Valerio ramasse la balle et la lance à Antonio qui la saisit au vol.

VALERIO - Range-la dans ta chambre.

ANTONIO - Mon frère avait dit que ça ne changeait rien.

VALERIO - C'est vrai, ça ne change rien. C'est juste pour la première impression. Range-la à côté.

ANTONIO - (Montrant le sachet) Et ça?

VALERIO - Ça aussi. Juste pour aujourd'hui. Après... (Il fait un geste de la main comme pour dire  "tout redeviendra comme avant")  Il y en a encore un. (Il prend un petit soldat posé sur la télévision)

ANTONIO - Le soldat monte la garde. Si tu l'enlèves, il ne peut plus donner l'alarme.

VALERIO - (Remettant le soldat où il était) D'accord. Celui-là on le laisse. Tu veux?

ANTONIO - Tourne-le un peu plus au nord-ouest.

VALERIO - (Bougeant à peine le petit soldat) Comme ça ?

ANTONIO - Oui (Regardant au loin avec les jumelles) Il va y avoir une attaque.

VALERIO - Elle est confirmée ?

ANTONIO - Oui. Confirmée. Ferme et définitif. (Baissant les jumelles) Mais nous deux, on s’en tirera. Les femmes et les enfants d’abord. (Il sort avec la balle)

VALERIO - (Ramassant un dernier jouet) Antonio!

ANTONIO - (Revenant)  Oui, maminette.

VALERIO - (Lui tendant le sachet de plastique) Ceux-là aussi. Allons, dépêche-toi. (Antonio sort un instant puis réapparaît) Qu'est-ce qu'il y a ?

ANTONIO - Maman n'écoute pas ce genre de musique. (Il sort. Valerio va vers la radio, change de station. La voix d'un speaker annonce: Le Nil. Mythes, métaphores et inondations. Cinquante-huitième épisode. Valerio change à nouveau de  station, s'arrêtant sur un programme de chansonnettes. Aussitôt un speaker annonce: "La petite Samantha envoie tous ses meilleurs voeux et de gros baisers à ses grands- parents pour leur noces d'or." Valerio abandonne la radio et va à la cuisine balayant les débris de l'assiette. Antonio revient, tenant trois petits soldats. Il en pose un, en position de "tireur couché" sur la tablette du buffet, un autre, un "tireur à genoux", sur la console à côté du téléphone et un “tireur debout" sur la tablette du buffet. Les fusils des trois petits soldats sont pointés vers le centre de la pièce. Valerio revient sans remarquer les soldats).

VALERIO -Tu as rangé tes jouets?

ANTONIO - Oui.

VALERIO - Tu as refait le lit? Le dimanche, c'est ton tour.

ANTONIO - J'y vais.

VALERIO - Il est tard, vite. (Il entre dans la salle de bains).

ANTONIO - Maman, où est Valerio?

VALERIO - Il doit être à  côté .

ANTONIO - A côté où ?

VALERIO - Dans une autre pièce, je ne sais pas.

ANTONIO - J'ai regardé partout. Il n'y est pas.

VALERIO - Il a dû sortir un moment.

ANTONIO -  La sentinelle s'en serait aperçu.

VALERIO - Alors je ne sais vraiment pas. Tu voulais lui dire quelque chose?

ANTONIO - Oui, que Marianna va arriver. Il l'a peut-être oubliée, mais moi pas.

VALERIO - Je ne crois pas que Valerio l'ait oubliée.

ANTONIO - Tu ne le crois pas parce que tu ne le connais pas.

VALERIO - Vraiment? Je ne le connais pas?

ANTONIO - Vous les mamans, vous croyez connaître les enfants. Par exemple: Valerio met ses doigts dans son nez.

VALERIO - Ce n'est pas vrai.

ANTONIO - Si, quand il fait caca. Je l'ai vu par le trou de la serrure. Il est assis sur le trône, et il met ses doigts dans son nez.

VALERIO - Ce n'est pas possible! Je ne pensais pas que tu étais aussi mal élevé! Par le trou de la serrure!

ANTONIO - S'il y avait la clé, on ne verrait rien, mais tu les as toutes enlevées. Et puis le mal-élevé, c'est lui, il met ses doigts dans son nez. Moi je regarde, c’est tout. D'ailleurs, qu'est-ce que je pourrais bien faire? Qu'est-ce que je peux faire toute la journée ici? Hein, maminette, dis-le moi? (Valerio éteint la radio)

VALERIO - Va refaire ton lit, c'est mieux.

ANTONIO - (Y allant)  Quand je serai grand, je vous planterai tous et je m'en irai à travers le monde. Je veux devenir riche et gourmand! Maman!...

VALERIO - Oui?

ANTONIO - Je t'enverrai des cartes postales.

VALERIO - Merci.

ANTONIO - Maminette...

VALERIO - Qu'est-ce qu'il y  a?

ANTONIO - Qui tu préfères, Valerio ou moi?

VALERIO - Je vous aime tous les deux. Pareil.

AlLESSANDRO - Ce n'est pas vrai. Les parents ont toujours une préférence secrète.

VALERIO - Pas moi. Vous êtes tous les deux pareils.

ANTONIO - Alors ça veut dire que tu n'es ni un père ni une mère. (Il sort, on entend sa voix dans le couloir) Je ne le dirai pas à Marianna. Je ne lui dirai pas que Valerio met ses doigts dans son nez. J'attendrai qu'elle s'en aperçoive toute seule. Les femmes aussi regardent par le trou de la serrure. (Valerio retire sa perruque et ses habits de mère, et nerveusement, presque rageusement, il les suspend. Puis il va dans la salle de bains. On entend le bruit d'eau dans le lavabo tandis qu'Antonio, au loin, chante la petite chanson du début. Au bout d'un moment, Valerio revient, nouant une cravate. Il retourne dans la salle de bains, se brosse les cheveux, sort, regarde la montre, cire ses chaussures avec un chiffon qu'il a pris dans le tiroir du buffet. On sonne à la porte. Antonio cesse de chanter. Valerio va ouvrir. Antonio entre, il s'allonge sur les rails du petit train électrique et le fait partir, simulant un suicide. Bruit de la porte d'entrée qu'on ouvre. Salutations. Bruit de la porte qu'on referme. Valerio apparaît dans l'entrée à voûte, tenant une valise de week-end).

VALERIO - Entre. Je mets la valise dans la chambre. Je reviens tout de suite. (Il disparaît dans le couloir. Marianna entre. Elle n'est pas belle, mais elle peut plaire aux hommes. Elle bouge avec une grâce et une sensualité naturelle sans ostentation. Elle porte les cheveux lisses et bombés, un tailleur de coupe un peu démodée. Elle regarde autour d'elle sans parler, bougeant davantage les yeux que la tête. En voyant Antonio couché, comme mort, elle pousse un petit cri. A ce moment entre Valerio) Qu'est-ce qu'il y a? (Il aperçoit Antonio et cherche à minimiser). Ah bon! Voilà, il est déjà là... Parce qu' il était... (Il montre les chambres comme pour dire, il était en train de refaire son lit). Hé bien, tant mieux! Comme ça, vous pouvez faire connaissance tout de suite. Tonino, dis bonjour à Marianna. (Antonio ne parle pas).

MARIANNA - Bonjour Tonino. Tu ne me réponds pas? (Valerio et Marianna  se regardent, puis Marianna fait un pas vers Antonio).

ANTONIO - Bouge pas. (Marianna s'arrête. Antonio sort de sa poche un petit miroir et le règle comme un rétroviseur, pour voir le reflet de Marianna ) Peut-on savoir pourquoi tu t'arranges comme ça? (Marianna  et Valerio se regardent à nouveau interdits) Mais oui, cette coiffure ne te va pas du tout, tu es mieux avec les cheveux en arrière, ou même avec une mèche ici, et en tout cas plus longs, beaucoup plus longs, peut-être que... attends, tourne-toi. Allez, tourne! Allez! (Marianna obéit déconcertée) Voilà, tu vois? Tu vois? J'ai raison. Et même ton ensemble serait  mieux mis en valeur. Beaucoup mieux Beaucoup mieux. Essaye de les secouer. Essaye. (Marianna secoue la tête) Tu vois? Ils ne bougent pas les cheveux sont faits pour ondoyer pour se mêler aux  branches, aux voiles! Attends! Ne bouge pas! Tu ne dois plus jamais les couper. Plus jamais, plus jamais.

MARIANNA - Ils ne sont pas si courts. Justement mardi je dois aller chez le coiffeur, j'ai rendez-vous.

ANTONIO - (Après un silence, décidé) Non.

VALERIO - Ben, si je peux donner mon avis! Marianna me plaît comme ça. Alors je ne veux pas...

MARIANNA - Ça m'est égal de renoncer au coiffeur si ça fait plaisir à Tonino.

ANTONIO - Antonio, please (Ils sourient tous).

MARIANNA - S'il te plaît.

ANTONIO - Blonde.

MARIANNA - Comment?

ANTONIO - Tu dois te faire blonde.

VALERIO - Oh non. Elle...

MARIANNA - Les cheveux blonds, ça ne me va pas. J'ai déjà essayé.

ANTONIO - Un jour tu me remercieras.

VALERIO - Et puis quoi encore!

MARIANNA -  Et si je refuse?

ANTONIO - Tu ne peux pas. (Il se tourne vers elle, la regardant pour la première fois directement) Tu es cernée. (Marianna et Valerio se regardent sans comprendre. Alors Antonio se lève et trace  dans l'air de son index une ligne partant de la pointe du fusil du petit soldat de gauche et arrivant jusqu'à la poitrine de Marianna. Puis il répète ce geste avec les deux autres soldats). Et si tu essayes de t'enfuir, il donne l'alarme. (Il montre le petit soldat-sentinelle sur la télévision) Tu te rends? (Il pointe vers elle les deux index comme un enfant qui joue au cow-boy)

MARIANNA -  Très bien, je me rends.

ANTONIO - Haut les mains, blonde! (Elle s'exécute).

VALERIO - (Étonné et contrarié) Tu te fais blonde?

MARIANNA -  Je ne vois pas d'autre solution.

ANTONIO - En effet, il n'y en a pas. (Il fait signe à Valerio de lever les mains. Ce dernier obéit).

MARIANNA - Tu m'as tendu un sacré piège, félicitations! (Antonio saisit une chaise et s'y assoit à califourchon)

ANTONIO - Merci. Age?

MARIANNA - On ne demande pas leurâge aux dames.

ANTONIO - Non? Alors  il faut payer. (Il se tire un coup de revolver l'index droit vers sa bouche)  Ton nom?

MARIANNA - Je croyais que tu le savais.

ANTONIO - Please.

MARIANNA - Marianna .

ANTONIO - C'est beau! Marianna prisonnière! (Il rit. Marianna  et Valerio ont toujours les bras levés. Valerio est déconcerté).

MARIANNA - Pour longtemps?

ANTONIO - Peut-être toute la vie.

MARIANNA - Rien de moins. Ça s'appelle : détention à perpétuité.

ANTONIO - Non, ça s'appelle: cauchemar. (Ils sont immobiles).

(Le noir se fait lentement.)
 
 
 
 

Sixième tableau
 

Dimanche après-midi. La radio retransmet une partie de football. Valerio entre avec un bouquet de fleurs qu'il pose sur la table. Son attention est un instant attirée par le bouton de la radio. Ensuite, il prend un vase de fleurs dans le buffet et se dirige vers la salle de bains au moment où Marianna en sort. Ils manquent presque de se cogner. Ils rient.

Valerio  - Hop!

MARIANNA - (Porte une jupe et un chemisier multicolore, un gilet à fleurs. Elle tourne sur elle-même.) Comment tu me trouves? Tu ne siffles pas?(Valerio siffle  d'admiration)

VALERIO - Très belle. Très élégante.

MARIANNA - N'exagérons pas. (Regardant sa jupe) Elle est jolie n'est-ce pas? (Ils s'embrassent gaiement)  Espérons qu'elle lui plaise aussi. Il est difficile.

VALERIO - Ah, écoute... pour les cheveux... tu ne penses pas te les teindre vraiment. (Valerio va dans la salle de bains et le remplit d'eau)

MARIANNA - Mais si, je pensais le faire.

VALERIO - Mais non, écoute c'est absurde!... Si tu l'écoutes une seule fois, c'est fini pour nous, tu ne le connais pas. Et puis à moi, tu me plais en brune.

MARIANNA - Mais ce ne serait pas définitif. (Elle se parfume)

VALERIO - Je sais, je le sais. Il ne manquerait plus que ça!

MARIANNA - Pour le mettre à l’aise. Pour lui faire comprendre qu'il compte aussi pour moi.

VALERIO - Moi aussi, j'espère compter pour toi. Je veux dire... attends quelques jours, voyons comment ça se passe, comment il se comporte.

MARIANNA - Ce sera dur. (Valerio arrange les fleurs dans le vase)

VALERIO - Oui, je sais. Très dur. Je t'avais prévenue.

MARIANNA - (Lui parfumant le cou) En fait tu m'avais dit autre chose.

VALERIO - Quoi? Qu'il était retardé, que... assez! Je vais puer comme une cocotte! On va me suivre à la trace.

MARIANNA  - Que c'était un enfant sans défense.

VALERIO - Justement. Ose me dire le contraire! Tu vas bien voir si ce n’est pas vrai!

MARIANNA - Je ne le trouve pas tellement sans défense! Et il ne me semble pas si enfantin non plus. Son regard me fait peur.

VALERIO - Il n'est pas normal, c'est tout. Attention! (Marianna bute sur le fil électrique relié au petit train. La prise se détache du mur. La scène est plongée dans l'obscurité à peine éclairée par la lumière du crépuscule qui pénètre par la fenêtre. Valerio va vers le buffet et prend dans un tiroir une lampe de poche et un tournevis)

MARIANNA - Oh! J’ai fait des bêtises!

VALERIO - Ce n'est rien. Cela arrive souvent... A moi aussi... On s'emmêle les pieds. C'est un pauvre gosse, tu comprends?

MARIANNA - Bien sûr, dix ans c'est beaucoup. C'est cassé?

VALERIO - Un fil détaché. Ce n'est rien. Je le répare tout de suite. (Il se penche et s'escrime sur la prise qui s'est détachée, éclairé par la lampe de poche) Onze!

MARIANNA  - Enfermé  ici?

VALERIO - Au début je croyais devenir fou. Des médecins, des infirmières, des frais. Et puis ma mère. Elle ne s'est jamais remise. Elle pleurait, pleurait, son Tonino, son Tonino... elle ne pensait qu'à lui. Parce que j'étais indemne, tu comprends? Et je me disais : quelqu'un finira par aller à l'asile. Ce sera eux ou moi? Puis on s'habitue. Aïe!

MARIANNA - Tu t'es fait mal?

VALERIO - Non. Ce n'est rien. Ça m'a échappé. Tu sais, je ne l'ai encore dit à personne mais quand maman est morte, deux ans plus tard, ça a vraiment été une délivrance. Un petit cancer fulgurant l'a emportée en quatre mois.

MARIANNA - Un petit cancer ?

VALERIO - Oui… Un carcinome, la colonne vertébrale, pftt! Elle y a mis du sien. Oui, vraiment, elle a été très contente de se laisser mourir. Ce n'était plus elle-même depuis longtemps, depuis qu'elle s'était retrouvée veuve, trois ans plus tôt oui, durant trois ans, à la maison, que des malheurs. Un concentré. Voilà. Je sais réparer les fils électriques. Les prises, les interrupteurs. C'est ma spécialité. Mon père m'a dit: " Reste au magasin ce matin , je dois passer à la banque. Il est allé à la banque, a déposé un chèque, est revenu à la maison et il est mort. Un infarctus. Il a tout laissé en ordre: les impôts payés, les emprunts remboursés. Un père merveilleux. Et puis l'histoire de Tonino. Et alors, bing. Mais maintenant fini, coupé net. Tu es là. Si seulement je t'avais rencontrée plus tôt... (Il remet  la prise dans l'interrupteur: la lumière revient, la radio se remet en marche et le petit train en mouvement tout seul; ils rient. Valerio éteint la radio, arrête le petit train, avec le poussoir et regarde Marianna émerveillé) Tu es vraiment belle, tu sais? Quand je pensais à une femme pour fonder un foyer, je pensais vraiment à toi, une femme dans ton genre, et tous les ans je me disais: ici il ne se passe rien, oïe rien de rien!... Et les cheveux tombent... les cheveux tombent... c’est de famille, Tonino aussi, mon père aussi... il portait toujours un chapeau! Même à la maison! Et je me disais, tu verras on va rester vieux garçons! Et ça m'ennuyait parce que cette maison, par exemple... à qui elle ira un jour? Nous n'avons pas de famille. Et la papeterie? Quel dommage, tout ce travail... je l'ai modernisée aussi, deux photocopieuses. Par contre, quand on a des enfants, on a un but. De toutes façons, maintenant Antonio est irrécupérable. Ah, je ne t'ai pas dit, ici il y a les draps, les nappes. (Il indique les portes du buffet) Et ici un peu de tout. (Il ouvre un tiroir, en sort une brosse à habits, un fer à repasser, divers ustensiles hétéroclites) Mais nous allons mettre de l'ordre, oui. Dès demain... à l'oeuvre!

MARIANNA - Comment était-elle?

VALERIO - Qui?

MARIANNA - Sa fiancée.

VALERIO - Elisabetta? Jolie. Blonde. Normale.

MARIANNA - Ils s'aimaient?

VALERIO - Ben oui, je crois. Ils allaient au cinéma, ils allaient danser. Que font les fiancés? Ils s'aiment non? (Marianna prend une fleur dans le vase et la met dans ses cheveux) Ça te va bien.

MARIANNA  - C'est mieux là? (Elle l'essaye sur sa gorge)

VALERIO - Je ne sais pas. Là aussi, oui.

MARIANNA -  Alors décide, où?

VALERIO - Je ne sais pas. Peut-être dans les cheveux. (Marianna entre dans la salle de bains, Valerio allume la radio qui transmet des danses de salon) Quand il y a eu l'accident, mon frère est devenu fou. Il riait.

MARIANNA - ll riait?

VALERIO - Il riait! Et puis il restait immobile des heures et des heures et puis il riait. Un jour, Une fois, il a mangé toutes les photos.

MARIANNA - Il les a mangées?

VALERIO  - Oui, vraiment. Il a pris toutes les photos d'Elisabetta, et il les a mangées. (Marianna sort du de la salle de bains, la fleur à la main) Il les a déchirées en petits morceaux et il les a mangées. Tu ne la mets pas?

MARIANNA - (Remettant la fleur dans le vase) Non, cela ne me plaît pas.

VALERIO - Prends-en une autre.

MARIANNA - Non c'est mieux sans. (Elle retourne à la salle de bains. Un court silence. Valerio siflotte) Et nous, on s’aime?

VALERIO - Bien sûr. Que font les fiancés? Ils s'aiment, non?

MARIANNA - Moi, je ne me sens pas encore fiancée.

VALERIO - Ah ça, moi non plus. Pour un jeune fiancé, je suis un peu défraîchi mais mon coeur a vingt ans. Non, n'exagérons pas. Trente, disons trente. Trente ça va ? (Marianna sort de la salle de bains)

MARIANNA - Comme tu es tâtillon!

VALERIO - C'est la vérité.

MARIANNA - Un peu de fantaisie hein? Je vous en prie monsieur, un peu de brio!

VALERIO -  Bien bien, du brio. Ça va vingt ans? Alors vingt ans. (La radio retransmet une chanson connue, Marianna augmente le volume invitant Valerio à danser. Celui-ci s'en défend, mais Marianna le saisit par un bras et l'entraîne au milieu de la pièce. Valerio danse gauchement, d'abord lentement, puis plus rapidement, jusqu'à ce que, plus frénétique, il trébuche et tombe. Ils rient. Marianna l'aide à se relever, ils s'embrasssent. Juste à cet instant, la radio interrompt les danses et le speaker annonce: "le Nil: Mythe, métaphores et inondations - Cinquante-neuvième épisode. Valerio éteint la radio) La maison te plaît, hein, elle t'a plu ?

MARIANNA - Elle est sombre et trop grande.

VALERIO - Elle est restée telle quelle depuis des années. Mais nous la changerons, tu m'aideras. Tu as des idées. Et petit à petit...

MARIANNA -  Il faudrait la vider complètement, la repeindre, la meubler différemment.

VALERIO - On peut le faire. Bien sûr qu'on peut le faire.

MARIANNA - (Montrant la fenêtre)  Ici, je mettrais un beau rideau.

VALERIO - Pourquoi pas? Pourquoi pas? C'est moi qui achète le tissu. Un beau gris.

MARIANNA - Oui, on verra.

VALERIO - Tu ne parais pas convaincue.

MARIANNA -  Tu crois que des enfants pourraient grandir ici?

VALERIO - Pourquoi? Qu’est-ce qui ne va pas? Je veux dire... puisqu'il est convenu que nous repeignons, que nous changeons tout... Si on veut, on peut avoir deux entrées. Nous n'utilisons jamais l'autre porte, mais on peut la remettre en état, elle peut peut-être servir. (Un bref temps).

MARIANNA - On devrait partir.

VALERIO - Oui, oui. je vais l'appeler. Alors plus de fleur?

MARIANNA - Non, non.

VALERIO - Dommage, elles sont  belles. Il y a toujours cette petite vieille là, au coin de la rue. Mais seulement le dimanche. Un baiser, allez! (Il l'attire à lui et l'embrasse. Antonio apparaît sur le seuil. Il porte un chapeau de paille d'Italie visiblement trop petit. Pendant un moment, il regarde  les deux autres s’embrasser, immobile, puis il ferme les yeux et envoie des baisers à son tour vers le couple qui peu à peu se sépare et le voit) Tu es prêt? (Antonio continue à envoyer des baisers).

MARIANNA - Oh le joli chapeau! (Antonio ouvre les yeux).

ANTONIO - C'est papa qui m'en a fait cadeau quand nous sommes allés à Florence.

VALERIO - Mais au cinéma , tu l'enlèveras.

ANTONIO - Pourquoi?

VALERIO - Parce que ça gêne. Déjà que tu es grand et gros.

ANTONIO - Moi je suis tout petit comme Petitdoigt, mon père était Tom Pouce et mes frères tous des Petitdoigts. (Il montre ses deux mains ouvertes).

VALERIO - (Impatient)  On s'en va?

ANTONIO - Quand les doigts sont en bas, ils marchent le long de la mer et quand ils sont en l'air, ils prennent le soleil sur la plage (Il bouge ses doigts d'abord en bas puis en haut).

VALERIO - (Se dirigeant vers la sortie) Dépêchons-nous.

ANTONIO - Toute la famille est partie à la mer. Maintenant ils marchent. Maintenant ils prennent le soleil. Maintenant ils marchent...

VALERIO - Je ne veux pas rater le début.

MARIANNA - Bon. Ce n'est pas si important. C'est un Walt Disney, ce n'est pas un policier.

VALERIO - C'est une question de principe. Je n'entre pas si le film est commencé.

ANTONIO - (À Marianna)  Le dimanche, c'est maman qui m'emmène au cinéma.

MARIANNA - Maman?

ANTONIO - Oui. Papa écoute suit le match de foot et maman m'emmène au cinéma. (Un silence).

MARIANNA - Maman n'est pas ici.

ANTONIO - Si, maman est ici. Tu veux le savoir mieux que moi? Tu veux que je l'appelle? Tu m'obliges à l'appeler? (Marianna regarde Valerio d'un air interrogateur).

VALERIO - Non. Ecoute-moi...

ANTONIO - (À voix haute) Maman! Maman!

VALERIO - Je ne m'habille pas! Mets-le-toi bien en tête!

ANTONIO - S'il y a des fleurs dans le vase, ça veut dire que maman est là. Tous les dimanches, maman va acheter des fleurs. Maman! (Il va dans le couloir, on l'entend appeler, il ouvre les portes) Maminette!

VALERIO - Fils de pute!

MARIANNA - (À Valerio)  Qu'est-ce qu'on fait dans ce cas-là?

ANTONIO - Maman est l'ange du foyer et je suis son petit cul rose. Du talc! Du talc! Asperge-le de talc! Maman!

VALERIO - Arrête, tais-toi!

ANTONIO - Qui a fait disparaître maman? (A Marianna menaçant) C'est Marianna? C’est Marianna ?

VALERIO - (S'interposant)  Antonio, Tonino, je t'en prie... viens au cinéma...

ANTONIO - (Le repoussant avec violence et le faisant tomber assis dans le fauteuil de droite) Bonjour, Marianna. ( L'expression menaçante se transforme en un sourire très doux) En attendant maman, on joue?

MARIANNA - (Un peu titubante) Volontiers.

ANTONIO - Mais tu dois d'abord me promettre une chose.

MARIANNA - Quoi?

ANTONIO - De ne pas remonter les montres.

MARIANNA - (Regardant autour d'elle) Les montres?

VALERIO - Mais oui... C'est... (Il fait un geste comme pour dire: c’est une chose anodine, un jeu innocent)

ANTONIO - Tu te dépêches, maminette? (Valerio a l'air impuissant) Il y en a trois, toutes les trois arrêtées. Une ici. (II désigne le réveil sur le buffet) Une dans le couloir et une dans le tiroir de ma commode. Tu me promets de ne pas les remonter?

MARIANNA - Très bien, je te le promets.

ANTONIO - (Regardant Valerio par en-dessous) Maintenant on fait un jeu. (Il prend sur le portemanteau la perruque blonde et la tend à Marianna). Mets-la. (Marianna  hésite). Allez, mets-là. (Valerio fait un geste comme pour s'y opposer) Maman? Tu m'emmènes au cinéma, oui ou non? (Marianna  met la perruque).

MARIANNA - Comme ça?

ANTONIO - Plus en arrière. Voilà. Ne bouge pas! Ma blondinette!

MARIANNA - Moi? (Antonio s'approche d'elle, il l'effleure presque).

ANTONIO - (Dans un chuchotement) Ma blondinette... (Il la caresse. Marianna est immobile. Valerio s'habille rapidement en maman) Elle avait beaucoup de petites dents blanches qui me mordillaient ici... (Il montre son cou) Et quand elle mangeait des radis, ses dents faisaient "scroc!" Elle aimait aussi les carotes crues. Scroc! Scroc! (Il l'embrasse dans le cou. Marianna est comme paralysée) Juste à cet endroit. Scroc! Où il y a ce grain de beauté! Scroc! Et ce parfum! Scroc! (Valerio qui a fini de se déguiser, l'écarte de Marianna ).

VALERIO - Tonino!

ANTONIO - (Se tourne vers Valerio) Voici maman! (Valerio halète, Marianna  est troublée) Enfin! Tu m'emmènes au cinéma? (Un silence, Antonio est impatient)  On y va? Qu'est-ce qu'on donne?

VALERIO - "Bambi". Un film de Walt Disney. Très beau. Très... tendre et très beau.

ANTONIO - Et tu m'achèteras des bonbons?

VALERIO - Oui, certainement.

ANTONIO - Et aussi du pop corn. Et aussi des réglisses?

VALERIO - Oui. Oui. Comme toujours.

ANTONIO - (Regardant Marianna)  Elle vient avec nous?

VALERIO - Je ne crois pas, non.

MARIANNA - (Regardant le costume de Valerio avec une certaine gêne) Bien sûr que je vais avec vous.

VALERIO - Tu aimes ce jeu? Cela t'amuse?

MARIANNA -  Ce n'est pas moi qui l'ai inventé.

ANTONIO - Elle c'est qui?

VALERIO - Ma fiancée... mam... la... fiancée de Valerio.

ANTONIO - Elle ne touchera pas mon zizi, n'est-ce pas? (Marianna rit) Elle ne fera pas comme ça? (Il répète le geste qu'il a déjà fait, allongeant sa main en arrière).

MARIANNA - Je te le promets (Elle enlève sa perruque blonde).

ANTONIO - (Rayonnant) Alors on peut aller au cinéma!

MARIANNA - (À Valerio) Mais tu sors comme ça? (Valerio se tait, visiblement humilié).

ANTONIO - Certainement! Tous les dimanches! Vite, pour voir Bambi. (Il prend Valerio et Marianna sous le bras) Quelle belle petite famille! (Il rit, en les entraînant vers la sortie) Au ciné! Au ciné! Il y a des jolies pépées!
(Noir).
 
 

Septième tableau

La nuit de Dimanche à Lundi. La scène est plongée dans l'obscurité. Seule une faible lueur vient de la cour. Marianna  entre et va dans la salle de bains. Elle porte un léger peignoir. La lumière qui filtre à travers les carreaux de la fenêtre de la salle de bains illumine légèrement la scène, juste ce qu’il faut pour découvrir Antonio assis sur un fauteuil. Il tient un petit ours en peluche. Un bruit d'eau qui coule. Puis Marianna rouvre la porte de la salle de bains, après avoir éteint la lumière, elle se dirige à nouveau vers le couloir à gauche.

ANTONIO - Cri... Cri.... Cri... (Marianna étouffe un gémissement) N'aie pas peur, c'est un grillon. Il y en a beaucoup dans les chambres.

MARIANNA - C'est toi?

ANTONIO - Ils ont tous un nom. Toupet, Paquet et Philibert! Celui qui a chanté, c'est Philibert.

MARIANNA  - Qu'est-ce que tu fais? Pourquoi tu ne dors pas?

ANTONIO - Je tiens compagnie aux grillons.

MARIANNA -  Tu m'as fait peur!

ANTONIO - Tu veux rester un peu avec moi?

MARIANNA - Mais c'est la nuit!

ANTONIO - Tu as des rendez-vous? Des engagements? Des courses à faire? Un jaguar s'est enfui du zoo?

MARIANNA - (Avec un sourire) Demain je dois me lever tôt. (Elle s’apprête à sortir)

ANTONIO - Halte! (Lui tendant le petit ours) Il te plaît Boccolo?

MARIANNA - (Prenant l’ours) Boccolo?

ANTONIO - Assieds-toi (Il lui fait signe de s'asseoir sur le bras du fauteuil) Il s'appelle Boccolo parce qu'il a des boucles.

MARIANNA - Il est sympathique.

ANTONIO - Non (Il lui arrache l’ours et le jette par terre) C'est un espion.

MARIANNA - Un espion? On ne dirait pas.

ANTONIO - Oui, d'abord il est venu me réveiller et il a dit: "Viens écouter" puis il m'a pris par la main et il m'a emmené à la porte de votre chambre. Je ne voulais pas, mais il a insisté. "Viens voir, viens écouter!"... et il riait, il riait, il me tirait par le bras jusqu'à me faire mal. "Regarde, écoute"... et il riait parce qu'il sait qu'après je me touche. (Marianna se lève d'un bond, Antonio se plante devant elle, pressant) C'est lui qui m'apprend de vilaines choses, à écouter aux portes, à regarder par le trou de la serrure. C'est lui qui m'apprend à me toucher. Moi je ne veux pas et puis je me touche. Et lui il me fait du chantage. "Si tu ne viens pas, je dis tout à ton frère, si tu ne viens pas, j'espionne". Alors je me lève et je le suis, pieds nus. Et nous collons l'oreille à la porte et nous écoutons. Je sais  ce que vous faisiez. Boccolo riait, mais pas moi.

MARIANNA - Tu nous a espionnés!

ANTONIO - Quand les grands font l'amour, les enfants le savent. Ils entendent tous les bruits. (Marianna veut s'en aller, mais Antonio la retient par un bras) Je n'ai rien vu, je le jure. Boccolo non plus. C'était éteint.

MARIANNA -  Tu as regardé par le trou de la serrure!

ANTONIO - C'était tout noir. (Marianna cherche à se libérer. Antonio la retient encore) Ne t'en va pas. Assieds-toi (Marianna s'assoit lentement). J'ai un petit coeur tendre qui aime les grillons. Qu'est-ce qu'un petit enfant pour toi?

MARIANNA -  Je ne sais pas, je n'y ai jamais pensé. Quelqu'un à aimer, à élever.

ANTONIO - Dommage. Dommage. Tu auras un gage.

MARIANNA - (Riant) Un gage? Pourquoi?

ANTONIO - Sautons, sautons, avec une couenne de cochon. (Marianna se lève de nouveau d'un bond, mais Antonio la fait asseoir) Un enfant est une cabane inhabitée; autour de la cabane, il y a des pas d'homme, qui vont dans toutes les directions, jamais vers la cabane. Quand parfois ils y portent, ils arrivent jusqu'au seuil et puis retournent en arrière. Comme ce serait beau pour l'enfant si les hommes entraient et allumaient du feu! Il écouterait leurs histoires et il apprendrait à grandir. Alors qu'il écoute leurs pas s'éloigner. Quand tu vois une cabane inhabitée, entre. Cela pourrait être un enfant. Cri... Cri... Cri... Cri...

MARIANNA - C'est toujours Philibert qui chante?

ANTONIO - Non, ça, c'est Pouffiassette. Une petite femelle. Tu entends sa voix argentine? Cri... cri... cri... Toutes les nuits elle chante et elle m'empêche de dormir.

MARIANNA -  Qui t'a raconté l'histoire de la cabane?

ANTONIO - Ce n'est pas une histoire. C'est la vérité. Ecrite dans un livre que nous avons. Quelquefois, maman me le lit, je le connais par coeur.

MARIANNA - Et comment tu sais que c'est la vérité?

ANTONIO - Parce que moi aussi je suis une cabane. Tu ne le vois pas? Regarde la mousse par terre. Ecoute comme le vent souffle dans la cheminée. Ouuh! Ecoute la porte grincer... Screech... Screech... Ecoute les premières gouttes sur le toit: Clip! Clap! Il commence à pleuvoir? Tu veux entrer?

MARIANNA -  (Joyeuse) Je ne sais pas allumer le feu.

ANTONIO - Ça ne fait rien. Je l'allume, moi; je sais comment on fait. On prend deux bâtonnets, on les frotte et puis on souffle.

MARIANNA - Demain peut-être .

ANTONIO - Mais c'est maintenant que je suis inhabité! (Marianna rit) Tu ris? Alors tu n'es pas une gentille petite soeur.

MARIANNA - (S'approchant de lui) Ne fais pas ça, tu vas réveiller Valerio.

ANTONIO - Valerio est réveillé parce que vous avez fait l'amour, et il t'attend pour te donner un petit bisou-ou-ou de bonne nuit.

MARIANNA - Je suis aussi venue ici pour faire ta connaissance.

ANTONIO - (Reculant) Ne t'approche pas... Ne me touche pas... Attention, attention, je vais faire pipi.

MARIANNA - Sois patient, nous devons apprendre à parler. Je sais peu de choses de toi, peut-être les moins importantes. Mais je sens déjà que je t'aime bien. Demain, je termine à deux heures, j'ai tout l'après-midi libre. Nous commencerons par tes jouets, je veux tous les connaître par leur nom. Et puis je veux lire ce livre. Comment il s'appelle, déjà?

ANTONIO - Je ne te l'ai pas dit.

MARIANNA - Tu veux bien maintenant?

ANTONIO - Nous ne connaissons pas le titre, il n'y a pas de frontispice, alors on l'appelle "le livre frontispice" parce qu'il n'y est pas! Ça a toujours été comme ça, il était au grand-père du grand-père du grand-père de mon grand-père, plus cent mille autres grand-pères.

MARIANNA - Oh alors il est très vieux! (Elle s'approche de lui).

ANTONIO - Oui, et très précieux. Il est écrit tout petit petit petit petit.

MARIANNA - (Le caressant) Demain tu me le montreras (Antonio s'est repris).

ANTONIO - Le vent quand il y en a, il y en a.

MARIANNA - Comment?

ANTONIO - Mais seulement quand il y en a.

MARIANNA -  Qu'est-ce que tu racontes?

ANTONIO - Maintenant je voudrais que tu m'arrêtes.

MARIANNA - Pourquoi?

ANTONIO - Ouf! je dois tout t'expliquer! Voilà, je vais m'en aller et toi tu vas m'arrêter, c'est comme si je cherchais à m'en aller, et toi tu ne veux pas parce que tu as encore quelque chose à me dire; et tu me prends par un bras, comme j'ai fait tout à l'heure avec toi, quand je t'ai dit de rester;  toi tu me dis:" reste", tu me fais asseoir, et tu m'expliques et moi je comprends, et puis nous continuons comme avant, mais il y a eu entre nous cette histoire de l'arrêt, qui nous a un peu éclairés, tu as compris? Moi je m'en vais, et tu m'arrêtes.

MARIANNA - Mais pourquoi?

ANTONIO - Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? Les grands veulent toujours savoir pourquoi. Mais nous les enfants, quand on demande pourquoi, on nous envoie au diable! Allons! Arrête-moi (Il s'assoit). Allons! (Il se lève d'un bond et fait mine de s'en aller, mais Marianna ne l'arrête pas) Alors?

MARIANNA - Excuse-moi, je n'étais pas prête.

ANTONIO - Concentre-toi, Pouffiassette te regarde. Il faut que je sois à mon avantage! Cri... Cri... (Il s'assoit) Allons! Assez! Je vais au lit! (Il se lève d'un bond. Marianna l'arrête).

MARIANNA - Non, reste. (Ils se regardent en silence).

ANTONIO - C'est toi qui le veux. N'est-ce pas?

MARIANNA - (Souriant) Oui, c'est moi.

ANTONIO - Tu dois dire que tu m'aimes.

MARIANNA - Moi?

ANTONIO - Oui, toi, toi. Qui? Toi. Que tu m'aimes, que tu m'aimes.

MARIANNA - C’est un jeu qui ne me plaît pas. Assez.

ANTONIO - C'est toi qui m'as dit de rester.

MARIANNA - Bonne nuit, Tonino. (Elle lui fait une caresse, Antonio lui prend la main et la lui embrasse) Bonne nuit, bonne nuit...

ANTONIO - Cara...  Carissima... (Marianna cherche à s'en aller, mais Antonio la retient de force et lui baise les mains) Piccolina.

MARIANNA - Arrête, je t’en prie, j'ai sommeil. (Valerio débouche du couloir en robe de chambre).

VALERIO - Ah, tu es là... (Un moment de gêne).

ANTONIO - Cri... Cri... Cri...

VALERIO - Je me demandais où tu étais passée.

MARIANNA - J'ai rencontré Tonino, nous étions en train de parler. Demain il me présentera tous ses jouets.

VALERIO - Pourquoi tu n'es pas couché, toi?

ANTONIO - J'étais de garde avec Boccolo. (II ramène le petit ours)

VALERIO - Allons, va dormir. (Antonio se dirige vers sa chambre. Après quelques pas, il s'arrête, se retourne et s'adresse à Marianna).

ANTONIO - Cri... Cri... Cri... (Il disparaît dans le couloir).

ANTONIO - Que faisiez-vous? Qu'est-ce qu'il voulait?

MARIANNA - Il est venu écouter aux portes. Fais quelque chose, je ne le supporte pas.

VALERIO - Il ne peut pas avoir entendu, nous parlions à voix basse.

MARIANNA - Je veux pouvoir me sentir libre; je ne supporte pas l'idée que ton frère soit derrière la porte.

VALERIO - Calme-toi, nous y veillerons. Petit à petit. Calme-toi. Et puis qu'est-ce qu'il a entendu? Il n'est rien arrivé!

MARIANNA - Ça n'a pas d'importance.

VALERIO - Pour moi au contraire, ça en a beaucoup.

MARIANNA - Excuse-moi. C'était notre première nuit ici... Sois patiente!... Cette maison, lui, et puis...

VALERIO - Et puis?

MARIANNA - Toi.

VALERIO - Quoi?

MARIANNA - Habillé en femme, avec la perruque, ces petits talons... (Elle a un sourire sarcastique)

VALERIO - J'ai été obligé, tu as bien vu... Quand ça le prend... il faut que je m’habille en mère ou en père. C'est la seule manière de le calmer.

MARIANNA - Tu étais ridicule. Avec cette jupette, une vraie petite femme! (Elle rit).

VALERIO - Il n'y a pas de quoi rire! Vraiment.

MARIANNA - Et même au cinéma! Et tous ces regards sur toi! Et toi plein de componction! Et lui: " Maman, tu m'achètes une glace! Maman tu m'achètes du pop corn? (Elle rit plus fort).

VALERIO - Arrête! Tu crois que je m'amuse?

MARIANNA - Il se moque de toi, et tu le sais.

VALERIO - C'est faux! Il est malade, tout le monde le sait.

MARIANNA - Je ne peux pas faire l'amour avec un homme ridicule!

VALERIO - Tu veux que je l'envoie à l'asile? Qu'est-ce que je dois faire? Ou plutôt non. Je le tue. Peut-être que tu auras envie après! (Un silence. Ils se font face) Excuse-moi.

MARIANNA - Je retourne chez moi (Elle se dirige vers le couloir).

VALERIO - Si tôt? Je veux dire, il est trois heures du matin.

MARIANNA - Tant mieux, comme ça on n'attire pas les regards! (Elle disparaît dans le couloir suivie par Valerio, dont on entend la voix étouffée).

VALERIO - Mais c'était une journée particulière, vraiment très particulière. Toi, qui arrivais à peine,  lui qui ne te connaissait pas, la maison, les soldats de plomb, les déguisements... Je ne les met pas toujours! Quelquefois il se passe des mois... Et puis... Presque toujours en père, rarement en mère, rarement...

MARIANNA - Excuse-moi, je suis en train de m'habiller.

VALERIO - C'est moi qui m'excuse. (Il réapparaît) Tu verras, d’habitude tout est beaucoup plus facile, plus simple... Il faut de la patience, beaucoup de patience. S'il recommence, je te jure, je m'habille en père et je lui donne une bonne raclée, je lui défonce le portrait, parce que je tiens à toi, plus qu'à tout. (Marianna a réapparu, vêtue comme à son arrivée, avec son sac de voyage) Tu pars vraiment?

MARIANNA - Je te téléphone. (Valerio la prend par un bras) Je t'en prie, je suis fatiguée.

VALERIO - Qu'est-ce qu’il y a? Tu ne m'aimes plus?

MARIANNA - Je ne sais pas. On verra. Excuse-moi.

VALERIO - Tu as mis si longtemps à tomber amoureuse et maintenant en deux secondes...

MARIANNA - J'ai besoin de rester seule.

VALERIO - Mais pourquoi, seule, puisque je suis là?

MARIANNA - Et pourquoi avec toi, quand on peut rester seule? (Un silence, Valerio est ébahi) J’ai sans arrêt l'impression d'être surveillée. Si ce n'est pas une peluche, c'est un petit soldat, si ce n'est pas un petit soldat, ce sont les grillons.

VALERIO - Quoi?

MARIANNA - Il y a des grillons dans cette maison, tu ne le savais pas? Dans toutes les pièces. (Elle va vers la sortie).

VALERIO - Mais qu'est-ce que tu racontes?

MARIANNA - Toupet, Paquet et Philibert. (On entend, légère, la voix d'Antonio).

ANTONIO - Cri... Cri... Cri...

MARIANNA - Et ça, c'est Pouffiassette, une petite femelle. Tu entends sa voix argentine?

VALERIO - Les grillons...

ANTONIO - Cri... Cri... Cri...

MARIANNA - Les grillons. Hé bien? Qu'est-ce qu'il y a d'étrange? (Elle va pour s'en aller. Antonio réapparaît).

ANTONIO - Cri... Cri... Cri...

VALERIO - Retourne te coucher.

ANTONIO - Je parlais avec Pouffiassette il y a un instant. Tu sais ce qu'elle m'a dit? "Ton frère est un frère triste... Marianna  aime rire; toi, tu ne ris pas assez".

VALERIO - Ah, pas mal. Bravo Petitdoigt.

ANTONIO - Les fiancées veulent être gaies. Elisabetta et moi on riait tout le temps: chaque rire avait une couleur. Quand on riait jaune, les gens se retournaient et riaient avec nous. Quand on riait rouge, ils baissaient les yeux parce que le rire rouge est un peu osé, les gens sont gênés. Une fois j'ai ri cyclamen, quand j'ai fait semblant d'être une petite fleur des champs pour faire la cour à Elisabetta. Ça lui a plu. Elle m'a dit: "Comment tu t'y prends? Essaye encore". Et moi je riais cyclamen, et elle n'y arrivait pas, elle riait blanc, elle riait bleu, mais elle n'arrivait pas rire cyclamen, et alors j'essayais de lui suggérer un rire cyclamen avec des poses, comme ceci ou comme cela, (il prend différentes poses, absurdes) pour la faire rire, toujours de façon différente mais très colorées, et les grimaces aussi, ah, oui, je me souviens. (Il rit) Nous avons passé un après-midi à rire de toutes les façons possibles, tu n'imagines pas combien il y a de couleurs dans le rire! Le vert à lui seul comporte au moins trente-quatre nuances, le bleu en a moins, mais le rouge bien plus, après vient l'orange qui lui ressemble. Parfois Elisabetta se trompait et moi je riais, je riais. (Il rit) Un peu plus haut, un peu plus bas, un peu moins, comme ça, comme ça, non, non! (Il rit) Elle riait marron! Rire marron c'est très facile, c'est le rire le plus commun, couleur feuille morte! Non, non, plus aigu! Et elle riait... Tu y es, tu y es! Elle approcha le rire cyclamen, un moment j'ai cru qu'elle l'avait trouvé, attrape-le, attrape-le, attention! Il y a eu un silence, nous nous sommes regardés dans les yeux, très sérieux... mais avec des yeux rieurs! C'était lui? Ce n'était pas lui? Le rire cyclamen... Hé bien, nous avons ri toute la journée et le soir nous étions fiancés. (Il s'adresse à Marianna qui le regarde, étonnée, presque fascinée) Ben, tu ne t'en vas pas?

MARIANNA - Ah oui! Bien sûr. (Elle recule lentement, embarrassée, regardant tantôt Valerio, tantôt Antonio. Elle se dirige ainsi vers la sortie tandis que la lumière baisse doucement).

Fin de la première partie
 
 

*****************
 
 

Deuxième partie

Premier tableau

Le matin. Sur la table, le petit déjeuner est prêt. Venant du couloir, on entend la voix d’Antonio. Il fredonne la chanson du début. A la fin de la chanson, roulement de tambour. Au bout d’un moment, Antonio apparaît dans l’entrée à voûte. Il porte un petit tambour en bandoulière.

ANTONIO - Valerio! (Roulement de tambour) Boccolo est condamné à mort, tu veux assister à l’exécution? Il sera fusillé dans le dos pour espionnage. (Roulement de tambour) L’exécution aura lieu dans le couloir, dommage pour la tapisserie. (Il rit et exécute des roulements de tambour.) Alors, tu viens? Frangin... tu es en train de faire caca? (Il va vers la porte de la salle de bains et regarde par le trou de la serrure.) Déserteur, déserteur! (Tout en faisant rouler son tambour, il court à travers la maison, ouvrant et refermant les portes, à la recherche de Valerio.)  Les déserteurs, on les fusille dans le dos, comme les espions. (Roulement de tambour.) Feu! (Il court vers la sonnette reliée à la papeterie, Située sur la paroi du fond, à gauche du buffet, et sonne furieusement.) Tu es mort, tu es mort, tu es mort! Mets la petite pancarte avec l’inscription:  “Je reviens tout suite” et cours au cimetière, on t’attend, le cercueil est prêt mais le mort n’arrive pas, ils sont tous inquiets, est-ce que par hasard il lui serait arrivé quelque chose? (Il rit) Mais non, frangin, je plaisantais. Allez, viens, qu’on déjeune ensemble. (Il va vers la table, regarde le petit déjeuner qui est prêt, fait une courbette) Bonjour, confiture, tu as bien dormi? Oui, Madame la petite cuillère. Et toi? Mal, on m’a abandonnée toute la nuit dans une tasse de café avec un fond de sucre solidifié, je me sens toute encroûtée, c’est idéal pour commencer une journée de travers.  (Il va vers la sonnette, sonne à plusieurs reprises.) Allô, Allô, est-ce que Valerio est là? Tu m’entends? Ne fais pas le papetier et monte vite! (Il court autour de la table.) Comment va le beurre? Il a un peu engraissé mais de toute façon il se porte bien, bien. La camomille au contraire est raide morte, étendue de tout son long dans le buffet! Quand je pense qu’hier elle m’a dit: je donnerais ma vie pour un bon café! (Il rit) “Vous avez du feu?” demanda le pompier au pyromane... (Il rit encore plus fort. On entend le bruit de la porte d’entrée qui s’ouvre) On part, on part, attachez vos ceintures, préparez-vous au décollage! Sans adieux, sans un mot, pas même un billet, pas même un télégramme! (Entrée de Valerio)

VALERIO - Pourquoi tu as sonné? Pourquoi tu m’as fait monter?

ANTONIO - Bénie soit l’hébétude, unique béatitude. Tu es arrivé juste à temps. J’allais faire pipi dans ma culotte et je n’ai plus de couches.

VALERIO - Je t’en ai acheté mardi.

ANTONIO - J’ai souvent fait pipi dans ma culotte cette semaine.

VALERIO - (Disparaissant à gauche, dans le couloir) Ça va, ça va. C’est pour ça que tu as sonné? Tu sais qu’il y a toujours un paquet en réserve dans la commode. (Il reparaît avec un paquet de couches qu’il lance à Antonio)

ANTONIO - Quand je me lève, maman prépare le petit déjeuner.

VALERIO - Il était prêt.

ANTONIO - Il est froid. Le café au lait est froid.

VALERIO - (Il met les mains autour de la tasse)  Il est encore chaud.

ANTONIO - Quand je me suis levé il était froid.

VALERIO - Il s’est peut-être réchauffé en restant là! Ce matin tu as dormi plus longtemps que d’habitude et je devais ouvrir le magasin. Qui est-ce qui gagne l’argent ici? Qui est-ce qui fait vivre la famille? (Antonio fait rouler son tambour) Tais-toi! Je peux avoir des problèmes personnels moi aussi quelquefois, non? (Roulement de tambour) Je peux être énervé, ou avoir mal au ventre, ou le téléphone à payer? (Roulement) Je peux faire pipi dans ma culotte, moi aussi?

ANTONIO - A mon avis, Marianna va revenir.

VALERIO - Non, Marianna est partie et ne reviendra plus. Elle ne m’a pas rappelé, tu es content? Tu as gagné, bravo, félicitations, oui, tu arrives à tout broyer, tu broies, tu broies, hachoir à viande, hachoir à os... (Antonio ricane) Tout allait bien, c’était le premier jour, il suffisait de pas grand-chose et toi... toi...

ANTONIO - Je suis un enfant Petitdoigt tête en bas. Regarde, regarde. Comme ça. (Il enlève son tambour en le tenant d’une main, loin du corps, et baisse exagérément la tête)

VALERIO - Tu sais pourquoi Marianna est partie? Je vais te faire rire, maintenant. Parce qu’elle m’a vu habillé en maman. C’est pour ça.

ANTONIO - Pourquoi tu dis: “habillé en maman”? On ne le  dit pas.

VALERIO - On le dit, on ne le dit pas... On dit la vérité!

ANTONIO - Tu m’avais promis que rien ne changerait, mais comme ça tout change et le petit soldat ne monte plus la garde!

VALERIO - Oui, oui, le petit soldat, taratata, avec la jupe, la perruque, les petits talons... Regardez-le, le petit frère malade avec sa petite cervelle frite et panée!

ANTONIO - (Glacial ) Tu aurais dû freiner plus tôt.

VALERIO - Il aurait mieux valu que je ne freine pas du tout parce que comme ça je serais parti moi aussi dans l’autre monde. Tu te serais retrouvé dans un hôpital pour débiles mentaux où tu aurais tripoté les fesses des infirmières et frotté ton zizi contre le mur de la cour, et adieu les Elisabettes... (Petit rire d’Antonio) Ce n’est pas facile de conquérir une femme. Tu lui proposes de sortir avec toi et si elle refuse tu es frustré, mais si elle accepte!... Oh, si elle accepte c’est terrible! Que faire? Où aller? Au café? Bien, oui oui, bien ou plutôt très bien! Mais seulement en apparence parce qu’une fois que vous êtes assis tu te demandes: “Qu’est-ce que je vais lui dire?” Et tu la regardes dans les yeux et tu espères que le garçon va arriver parce que les femmes attendent de grandes choses de notre part. Alors je me concentre, je me concentre mais aucune idée ne vient. Elle alors, elle allume une cigarette, c’est déjà quelque chose. Si elle fume! Parce que si elle ne fume pas elle ne fait même pas ça, elle te regarde et elle attend, la garce! Et tu fais tout ce que tu peux, tu demandes: “Ça te plaît?” et elle “Oui”, nouveau silence, et on regarde ceux qui entrent, il y a même des couples heureux qui rient! Mais le va-et-vient n’est pas continuel, il y a des pauses, et ces moments-là, je ne les souhaite à personne, c’est dans ces moments-là que l’on espère voir le plafond s’effondrer, et qu’il y ait des blessés et si possible un mort, comme ça on serait enfin sauvé. Mais rien à faire! Le plafond reste là, bien solide, en béton, et alors tu te dis “Mon Dieu, faites qu’il y ait un tremblement de terre!” Mais pas une feuille ne bouge et tu es perdu! Voilà ce qui t’attend si tu sors avec une femme! (Il se lève à d’un bond)  Mais un jour - ça n’arrive peut-être qu’une seule fois mais ça arrive - tu as une bonne idée et alors la conversation démarre! Ça marche, ça marche! Allez! Marianna m’écoute! Elle sourit! Elle me répond! C’est un triomphe, mon cher! Ça faisait onze ans que je n’avais pas eu de fiancée!

ANTONIO - Douze. La dernière t’a plaqué six mois avant l’accident. Ce n’est pas de ma faute si tu ne plais pas aux femmes.

VALERIO - Tu oublies que durant tous ces mois je n’ai fait que m’occuper de toi. Je n’ai pensé qu’à toi! Quand j’ai rencontré Marianna j’avais presque envie de prendre la fuite parce que j’ai compris tout de suite qu’elle était dangereuse, dangereuse, très dangereuse!  Quelle émotion! J’ai pris mon courage à quatre mains, je ne sais même pas comment j’ai fait. J’ai regardé par terre et je lui ai demandé un rendez-vous. Et elle a accepté! Quelle raison avait-elle d’accepter? Pourtant elle a accepté. Ah, les femmes! Je me suis dit c’est une veuve qui veut se caser, elle a peut-être un enfant et elle veut lui donner un père ou alors elle est malade, oui, elle est malade, c’est ce que j’ai pensé, tiens! Elle cherche une papeterie pour y mourir.

ANTONIO - On meurt bien dans les papeteries.

VALERIO - J’ai tout envisagé vraiment tout, en un instant, parce que je n’arrivais pas à comprendre et au lieu de ça... elle était en parfaite santé! Et nous sommes sortis ensemble plusieurs fois, nous nous sommes vus et elle me souriait, à moi, elle m’écoutait et un jour elle m’a dit: “Je t’aime”, tu as compris, toi? “Je t’aime”. Et moi... moi... (Il laisse échapper un gémissement qui est presque un cri) Et je parlais, je parlais, je lui racontais tout, même le passé, le tien, le mien, tout...

ANTONIO - Même que tu collectionnais les capsules des bouteilles de bière?

VALERIO - Ne crains rien, toi aussi tu es dans l’histoire, impossible de t’oublier.

ANTONIO - Où sont les capsules, frangin? Où sont les capsules? (Il court vers la fenêtre) C’était une belle pluie, belle, belle, belle! Oui, vraiment! Crrr... Ça crépitait comme du feu!

VALERIO - Du troisième étage! Un lancer magnifique, oui! Toute la boîte! Des centaines de capsules qui rebondissaient sur l’asphalte!

ANTONIO - Et les gens se sauvaient! (Il rit, très heureux)

VALERIO - Six ans pour les rassembler. Certaines étaient rarissimes. Deux venaient d’une bière belge que l’on boit brûlée, on n’en fait plus, aujourd’hui ça vaudrait des millions.

ANTONIO - Tu l’as raconté à Marianna ?

VALERIO - Non.

ANTONIO - Dommage, ça lui aurait plu. Les capsules sautent et elle rit.

VALERIO - Elle n’est pas stupide. (Il s’assoit dans le fauteuil de droite)

ANTONIO - Je te dis qu’elle est en train de rire. J’ai l’impression d’entendre rire Elisabetta.

VALERIO - Mais quelle Elisabetta...

ANTONIO - (Criant) C’est elle!

VALERIO - Mais non!

ANTONIO - Elle cherche le rire cyclamen! Il faut l’aider! (Il  court dans tous les sens comme s’il cherchait quelque chose) Elle rit bleu ciel, elle rit vert olive! Elisabetta! Où es-tu?  Où est ma blondinette? Je parie qu’elle a mis sa robe de mariée! Cherchez-la! Elisabetta! (Il s’agenouille, comme s’il la voyait étendue à l’avant-scène) Amore mio! Tu as mal? Tu es blessée? Ils disaient que tu t’étais retrouvée dans le talus, que tu étais morte sur le coup! Alors que... il ne faut pas faire attention à ce que les gens racontent! Tu as toujours tes petits bouts de sein bien pointus? Si tu savais comme j’aime ta petite poitrine confiante, qui se blottit gentiment dans ma grosse patte! Maintenant on va rire cyclamen (Il prend Valerio par le bras et l’oblige à quitter son fauteuil. Puis il prend sur le porte-manteau la perruque blonde et la robe de mariée) Allez, essaye! (Il lui met la perruque) Fais comme moi (Il rit)Allez, enfile les manches. (Il l’oblige à mettre la robe de mariée. Valerio subit cette violence, sans réagir) Le Paradis, il faut le mériter! (Il entonne la Marche Nuptiale tout en prenant par le bras Valerio qui rit, désespéré. On sonne à la porte. Le rire cesse brusquement) J’y vais. (Il se dirige vers la porte d’entrée)

VALERIO - Non! Attends!

ANTONIO - Pourquoi? Il y a quelqu’un qui fait cri-cri derrière la porte.

VALERIO - C’est peut-être Marianna! (Il se précipite dans le couloir. On entend tourner la clé dans la serrure, puis Valerio reparaît. Il est heureux. Il tient d’une main une très grosse valise, de l’autre un paquet-cadeau)

ANTONIO - Marianna, je te présente Elisabetta. Elisabetta, voici Marianna. (Marianna entre. Elle regarde Valerio sans rien dire)

VALERIO - Bonjour. (Silence embarrassé) Je suis content. Je n’y croyais plus.

MARIANNA - Moi non plus. Je ne sais pas pourquoi je suis ici.

ANTONIO - (À Marianna ) Boccolo le sait, lui. Tu as le bonjour de Philibert. (Valerio semble soudain se rendre compte qu’il est habillé “en Elisabetta”; il s’enfuit dans le couloir en emportant la valise et le paquet)

MARIANNA - Bonjour, Antonio.

ANTONIO - Antonio! Holà! (Il danse à travers la pièce) Tu sais rire cyclamen? C’est le rire des fiancés heureux. Comme ça, tu entends? (Rire aigu)

MARIANNA - (Amusée, à voix haute) Tu sais le faire, Valerio?

VALERIO - (Du couloir) Quoi?

ANTONIO - Il est triste, il ne rit jamais. Essaye, toi, essaye avec moi. (Il rit du même rire aigu) Essaye! Tu aimes les couleurs?

MARIANNA -  Beaucoup. Surtout le cyclamen.

ANTONIO - (Il rit) Alors ris! Essaye! (Marianna rit) Encore, encore, tu y es, tu l’as trouvé! (Antonio et Marianna rient ensemble.Valerio rentre et les regarde,  stupéfait. Il a enlevé la perruque et la robe de mariée) Le rire cyclamen! (Ils rient encore, sans pouvoir s’arrêter) Plus aigu, plus aigu! Monte! C’est ça! Magnifique! On sent même le parfum! (Le rire de Marianna est de plus en plus argentin, comme une petite cascade. Antonio danse en riant. Valerio est pétrifié. Noir.)
 
 
 

                                         Deuxième tableau

Quelques jours après, tard dans l’après-midi. Assis devant la table, Valerio feuillette des papiers et fait des comptes avec une calculette de poche. Marianna est assise dans le fauteuil de droite, qui est maintenant tourné vers le public. Antonio est assis par terre au pied du fauteuil, entouré de jouets.

ANTONIO - (Tendant à Marianna  un ours en peluche identique à celui que nous avons déjà vu) Lui, c’est le frère de Boccolo.

MARIANNA - Il lui ressemble.

ANTONIO - Ce sont des jumeaux.

MARIANNA - Ah oui?

ANTONIO - Oui, tu vois? (Il ramasse Boccolo et le lui tend) Ils sont pareils.

MARIANNA - C’est vrai. Et il s’appelle comment?

ANTONIO - Boccolo.

MARIANNA - Lui aussi?

ANTONIO - Oui, parce qu’il a des boucles.

MARIANNA - Et comment tu fais pour les reconnaître?

ANTONIO - D’instinct. Boccolo, c’est celui-ci.

MARIANNA - Mais celui-là aussi est Boccolo.

ANTONIO - Mais Boccolo, c’est celui-ci.

VALERIO - (Sans lever la tête de son travail) Il a un petit lacet autour de la cheville gauche.

MARIANNA - Tricheur! (Elle rit avec lui) Instinct, mon oeil!

ANTONIO - Je pense plus vite que la lumière. N’est-ce pas, frangin?

VALERIO - Oui. Que la lumière quand elle est éteinte. (Il éclate d’un rire strident, prolongé, presque hystérique. Un silence.)

MARIANNA - Touché. Bravo.

ANTONIO - (Faisant voltiger son petit avion, sur un ton sombre) Vraoumm...

MARIANNA - Ton frère ne voulait pas te vexer.

VALERIO - (Il a interrompu son travail, sans doute frappé par ses propres mots) Bien sûr que non. C’est parce que j’essaie d’économiser et donc, j’aime que les lumières soient éteintes. (Rire embarrassé) Dès que je vois une lumière allumée, je me précipite pour l’éteindre. Evidemment, je fais ça seulement si elle est allumée sans raison, tu sais Marianna, parce que si c’est utile qu’elle soit allumée, je suis le premier à l’allumer. N’est-ce pas, Tonino?

MARIANNA - (Sans faire attention à lui, s’adressant à Antonio) Tu ne veux pas continuer à me présenter tes jouets?

VALERIO - Ça s’appelle petite économie domestique.

MARIANNA - Il y a longtemps que je n’avais pas regardé un jouet. Des années. C’est drôle: un matin on se réveille et les jouets vous paraissent étrangers, on ne les regarde plus. Je me demande où sont mes poupées.

ANTONIO - Tu en avais beaucoup?

MARIANNA -  Oui. Une trentaine. Ma préférée s’appelait Olympiade.

ANTONIO - Olympiade? C’est joli! Pourquoi?

MARIANNA - Mon père m’en avait fait cadeau au moment des Jeux Olympiques. (Antonio rit) C’était mon père qui choisissait le nom de mes poupées. Tu sais comment s’appelaient les autres? Enéide, Iliade, Odyssée... (Antonio rit de bon coeur) Moi, j’aurais voulu les appeler autrement. Je n’aimais que les noms de courtisanes, je les trouvais dans les romans à l’eau de rose: Zora, Lola, Giusy... Mais il disait: “C’est banal, celle-là on l’appellera Samothrace... “

ANTONIO - Sautons, sautons, avec une couenne de cochon.

MARIANNA - Il disait: “Nos poupées.”... “Comment vont nos poupées? Elles ont bien dormi, nos poupées? Elles ont bien déjeuné, nos poupées?” Il rentrait souvent à la maison avec des poupées.

ANTONIO - Si Boccolo avait été là, il les aurait toutes mises enceintes.

VALERIO - (Levant la tête au-dessus de son travail) Voilà, tu vois? (Il touche son front comme pour dire: “Il ne dit que des sottises” puis il se remet à ses comptes)

ANTONIO - Et comme ça on aurait vu naître plein de petits trains, des petits avions, des balles comme La Bombe.

MARIANNA - La balle bombe?

ANTONIO - C’est ma balle. (Il la ramasse) Quand je la fais rebondir on dirait une bombe. Ecoute.

VALERIO - Non! (Antonio fait violemment rebondir sa balle)

ANTONIO - Tu as entendu? Les voisins rouspètent et mon frère ne veut pas.

VALERIO - Marianna, je t’en prie.

MARIANNA -  Mais il ne s’est rien passé.

VALERIO - Parce que tu ne connais pas les voisins du dessous. Tu verras. (Il se remet au travail)

MARIANNA - (Bas, à Antonio) Viens plus près de moi. Comme ça on ne dérangera pas. (Antonio se met tout près d’elle pendant que Valerio lève la tête et essaye d’entendre ce qu’ils disent)

ANTONIO - Ton père est mort dans un accident?

MARIANNA - Mon père est vivant. Ma mère aussi. Ils sont encore jeunes, ils m’ont eue très tôt.

ANTONIO - Et ils te demandent combien font sept fois sept?

MARIANNA - Je ne vis plus avec eux, depuis plusieurs années déjà. Je suis grande.

ANTONIO - Et tu te maries avec mon frère?

MARIANNA - Je ne sais pas. Peut-être. On verra, on a le temps.

ANTONIO - Tu veux t’enfuir?

MARIANNA - Peut-être.

ANTONIO - C’est le moment, mes soldats dorment.

MARIANNA - Tu es un enfant intelligent.

ANTONIO - Alors reste. Tu peux toujours te marier avec moi.

MARIANNA - Pourquoi pas? Cri... cri... cri...

ANTONIO - Cri... cri... cri... (Ils rient)

VALERIO - Qu’est-ce qu’il y a? Pourquoi riez-vous? Marianna pourquoi tu ne me réponds pas?

MARIANNA - Tu as un petit frère très sympathique.

VALERIO - Ah, très bien! Je suis content que vous ayez fraternisé. Et qu’est-ce qu’il te disait?

ANTONIO - J’ai dit à Marianna que mes petits soldats font pipi dans leur casque.

VALERIO - Tu es incapable de parler d’autre chose que de pipi, toujours de pipi? Nous leur mettrons des couches, à tes soldats aussi. (Il éclate d’un rire strident)

MARIANNA - Il est un peu nerveux. (Valerio relève la tête afin d’écouter) Il faut que tu sois patient.

ANTONIO - Si tu savais à quel point je le suis... Quelquefois je voudrais tout laisser tomber et partir. Mais comment faire, avec lui? Qu’est-ce qu’il deviendrait? Il me fait de la peine, le pauvre. (Ils rient)

VALERIO - Mais enfin, on peut savoir?... Vous chuchotez, vous chuchotez et vous riez!

MARIANNA -  Et c’est mal?

VALERIO - Non. Mais c’est bizarre. Quel besoin y a-t-il de rire? (Silence embarrassé, puis Valerio reprend son travail)

ANTONIO - Si tu rencontrais aujourd’hui tes poupées, tu les reconnaîtrais?

MARIANNA - Je crois que oui.

ANTONIO - Et tu te rappellerais tous leurs noms?

MARIANNA - Tous, je ne sais pas. Peut-être. Il y a si longtemps.

ANTONIO - Combien de temps?

MARIANNA - Des années, des années et des années.

ANTONIO - Mais qu’est-ce qui s’est passé?

MARIANNA - Quoi?

ANTONIO - Pour que tu quittes ta famille? (Valerio lève la tête)

MARIANNA - Je suis partie pour me sentir plus libre, c’est normal, tous les jeunes font comme ça. (Valerio penche de nouveau la tête sur son travail)

ANTONIO - Et tu n’as pas emporté tes poupées?

MARIANNA - Non. C’était une grave erreur, je ne m’en aperçois que maintenant.

ANTONIO - Elles ont dû beaucoup pleurer.

MARIANNA - Je le crains bien.

ANTONIO - Mais comment tu as pu? Pense à Olympiade! Ça a dû être terrible pour elle! C’est comme si... c’est comme si j’abandonnais Boccolo. Il souffrirait terriblement! Parce qu’il espionne, c’est son défaut, je le reconnais,  mais nous sommes des amis, quand j’ai soif, il dit: “Tu as soif!” et je m’aperçois que j’ai soif! Avant je ne le savais pas! Sans Boccolo, je serais déjà mort de soif!   (Il ramasse le frère jumeau de Boccolo) Lui non, lui il s’en fiche. Il est sage, il se lave, il étudie; il est premier de la classe mais c’est un égoïste, il se fiche complètement de moi, s’il meurt je ne le pleurerai pas. (Il jette l’ourson plus loin) Mais pas Boccolo, Boccolo est mon ami ami ami. (Il le ramasse) Il sait tout de moi et moi de lui, on est comme ça! (Il croise les doigts des deux mains ) Oh, avec Boccolo j’irais partout, même dans la steppe sur des traîneaux poursuivis par des loups! (Il se lève, parle à voix haute) Vous, les grandes personnes, vous n’avez pas de coeur. Tu avais une poupée préférée et tu l’as abandonnée! Mais où est-ce que tu trouveras une autre Olympiade? (Il s’aperçoit que Marianna pleure) Tu pleures? Ça signifie que tu te repens. On va le dire à tes poupées et elles te pardonneront. Mais ce qui est sûr, c’est que tu as fait une grosse bêtise.

VALERIO - (Qui a écouté sans comprendre) Mais qu’est-ce qui se passe? Pourquoi tu pleures?

MARIANNA - Je ne sais pas, ce n’est rien.

VALERIO - Mais comment, rien? Il doit bien y avoir une raison. D’abord tu ris, après tu pleures...

ANTONIO - Quelquefois il pleut et en même temps il y a du soleil.

MARIANNA - (Souriant) C’est exactement ça...

VALERIO - (Qui s’est levé) Je ne sais pas... tu ris, tu pleures... c’est quoi, l’olympiade?

ANTONIO - C’est sa poupée préférée.

VALERIO - Avec un nom pareil?

ANTONIO - C’est son père qui le lui a donné.

VALERIO - Et tu l’écoutes? Quelle sottise!

MARIANNA - C’est la vérité.

VALERIO - Ecoute... Si c’est un jeu ça va, jouons donc, si ça peut servir... Mais je ne veux pas te voir pleurer, sinon je l’étrangle! Parce que je le connais, je le connais, mon lascar! Il est capable de tout; c’est pour moi que tu es ici, pas pour lui, compris? (Il pousse violemment Antonio) Ohé!

MARIANNA - Mais non, qu’est-ce que tu fais?

VALERIO - Il devait te présenter ses jouets, c’est ce qui était convenu. Et alors, présente-les! Présente-les et ne nous embête plus! Tiens, les voilà: la toupie, l’ourson qui joue des cymbales, l’épée de Zorro... Raconte-lui tes jouets. Hein? Allez, soyez gentils, que je puisse finir mon travail et après, on dîne. (A Marianna ) Il ne t’a pas tordu le bras par hasard? Parce qu’au jardin public, il le fait souvent à ses petits copains. Il leur tord le bras. Il ne se rend pas compte de sa force. (Il se rassied) Tu ne me réponds pas?

MARIANNA - J’ai un peu le cafard, c’est tout...

VALERIO - Tu appelles ça un peu de cafard! Tu pleurais...

MARIANNA -  (À Antonio) On continue?

ANTONIO - Non.

VALERIO - Et voilà!

MARIANNA - Tu ne veux pas?

ANTONIO - J’ai un peu le cafard.

VALERIO - Tu comprends? Il est complètement... (Il tourne un doigt sur son front comme pour l’y visser) Dis-moi ce que je dois faire! Le bon sens ne suffit pas, la patience non plus, j’essaye d’ouvrir, d’ouvrir, et lui il ferme, il ferme!

ANTONIO - Cro... cro... cro!

VALERIO - Qu’est-ce que c’est?

ANTONIO - Les grillons de l’Alaska. Ils pèsent un demi kilo et ils font cro cro.

VALERIO - Voilà! Les grillons de l’Alaska! Et moi je suis ici en train de travailler, avec un tas de soucis! (Il hurle) Tu sais combien je dois payer, pour les impôts? Tu le sais?

MARIANNA - Mais qu’est-ce que les impôts ont à voir là-dedans? C’est invraisemblable...

VALERIO - Comment, ce que ça a à voir? Tant que c’est moi qui dois les payer, je t’assure que ça a quelque chose à voir, et comment! (Frappant la table de la main et faisant tressauter la pile de feuilles) Les comptes sont ici! Il suffit de les voir pour y croire!

MARIANNA - On parlait de jouets. On parlait de mes poupées.

VALERIO - Oui, bien sûr! Olympiade! Championnats du monde! Tu ne dois pas lui laisser la bride sur le cou! Tu ne dois pas l’écouter! (Lentement, Antonio a glissé sur le sol, devant le fauteuil de droite, hors de la vue de Valerio)

MARIANNA - Tais-toi un peu! Tu n’écoutes même pas ce que je te dis!

VALERIO - Je ne suis pas sourd!

MARIANNA - C’est pire! Pire!

VALERIO - Très bien! Je suis aveugle, je suis boîteux! Et lui, en attendant, il te tord les bras!

MARIANNA - Il ne m’a rien tordu du tout!

VALERIO - Alors tu pleurais comme ça, pour passer le temps!

MARIANNA - Tu ne peux pas te taire un moment? Tu veux bien m’écouter?

VALERIO - Je t’écoute, je t’écoute. Vas-y.

MARIANNA - Je pleurais parce que tout à coup, je me suis rappelé mon enfance.

VALERIO - Toi aussi?

MARIANNA - Quand j’étais petite, j’avais beaucoup d’imagination et mes parents me disaient toujours: “Redescends, redescends!” Plus j’essayais de voler haut, plus ils m’obligeaient à redescendre. “Redescends, redescends!” Et à force de redescendre j’ai atterri ici.

VALERIO - Tu trouves que c’est une solution trop modeste?

MARIANNA - (L’air absent) Modeste?

VALERIO - En réalité les affaires vont plutôt bien, tu sais? Elles ont bien marché cette année; justement, je regardais les comptes. C’est grâce aux photocopies. Aujourd’hui, on travaille beaucoup avec les photocopies. On mange moins de pain qu’autrefois, moins de lait et moins de saindoux mais on consomme des montagnes de photocopies. Ça va mieux? Hein? Ça va mieux? (Il regarde autour de lui) Où est-ce qu’il est passé?

ANTONIO - (Toujours caché par le fauteuil) Crunk, crunk...  grillons allemands.

VALERIO - C’est ça, bravo. Présente-lui les grillons allemands qui font crunk crunk. Un peu de grillons, et après on mange. (A Marianna)  Tâche d’être patiente, hein? Plus que cinq minutes. (Il se remet au travail  )

MARIANNA - (À quatre pattes, elle rejoint Antonio) Cri cri... je peux?

ANTONIO - Crunk crunk... entrez.

MARIANNA - Ta mélancolie est passée?

ANTONIO - Ma mélancolie est passée, mais j’ai des chatouillements.

MARIANNA - Tu veux que je te gratte?

ANTONIO - J’ai des chatouillements au coeur. C’est bon signe, tu sais? Ça veut dire que Noël approche. (Il rit)

MARIANNA - Je commence à en avoir moi aussi.

ANTONIO - Il faut se gratter.

MARIANNA - Comment on fait pour se gratter le coeur?

ANTONIO - Je vais t’apprendre.

MARIANNA - Tu sais le faire?

ANTONIO - Bien sûr. C’est Boccolo qui me l’a appris. Regarde bien.

VALERIO - (Levant le nez au-dessus de ses papiers) Mais où êtes-vous?

ANTONIO - D’abord on lève les bras. (Il le fait. Valerio voit les mains d’Antonio apparaître derrière le fauteuil) Allez, vas-y. (Marianna  l’imite)

VALERIO - Mais qu’est-ce que vous fabriquez?

ANTONIO - Et maintenant tu dois dire “crocodile” jusqu’à ce que ça passe. Courage!

MARIANNA - Crocodile!

ANTONIO - Encore, tu dois le dire au moins dix fois! Vingt! Crocodile, crocodile, crocodile...

MARIANNA - Crocodile, crocodile, crocodile...

ANTONIO - Allez, allez, continue! Crocodile, crocodile... pense aux crocodiles!

MARIANNA - (A Valerio qui, debout derrière le fauteuil, les regarde, interloqué) Dis “crocodile” toi aussi.

VALERIO - Moi? Pourquoi?

MARIANNA - Parce que, parce que... allez!

VALERIO - Crocodile.

MARIANNA - Fais-moi un sourire! (Elle sourit) Crocodile! Crocodile! (Valerio secoue la tête)

ANTONIO - Très bien! C’est passé?

MARIANNA - Oui!

ANTONIO - Tu as vu?

MARIANNA - Mais c’est magnifique!

VALERIO - Qu’est-ce qui est passé?

MARIANNA -  Les chatouillements au coeur! Tu n’as jamais essayé? Ce n’est pas possible!

VALERIO - Désolé. Je connais le mal au foie, le mal à la tête, le mal aux dents...

ANTONIO - Parce que tu es un commun mortel adulte indemne. (Valerio se rassoit sans répondre)

MARIANNA - (À Antonio) Je te remercie de m’avoir appris cette méthode.

ANTONIO - C’est Boccolo qu’il faut remercier, pas moi.

MARIANNA - Remercie-le de ma part, quand tu le verras.

ANTONIO - Je devrais le voir ce soir. Je le lui dirai.

MARIANNA - Ce soir?

ANTONIO - Oui, on va ensemble au Trocadéro. Tu connais?

MARIANNA - Non, je n’y suis jamais allée.

ANTONIO - Bah, tu sais... Rien de particulier. On boit un coup... il y a des filles... On parle de tout et de rien... Boccolo connait un tas de gens.

MARIANNA - Des projets?

ANTONIO - Ben, oui, quelques-uns... mais je préfère ne pas en parler. Par superstition.

MARIANNA - Je comprends. A toutes fins utiles.. (Elle croise les doigts des deux mains)

ANTONIO - (Il en fait autant) De toutes façons, en bateau! Voler, ça ne me plaît pas.

MARIANNA - Moi non plus. Vole la galère, c’est mieux.

ANTONIO - Beaucoup mieux. Beaucoup mieux. Mieuzissime. (Marianna lui caresse la tête, puis elle se lève et va vers Valerio)

MARIANNA - Valerio...

VALERIO - (Pensif ) Crocodile.

MARIANNA - Non. Je prépare le dîner?

VALERIO - (Levant la tête) Oui, merci.

MARIANNA -  Tu as faim?

VALERIO  - Bah... Un petit creux... Le travail donne faim. (Marianna se dirige vers la cuisine. Antonio est assis par terre, le dos appuyé au fauteuil, l’air rêveur)

ANTONIO - Aaaahhh... sur le pont... (Il respire profondément) La côte est loin désormais... Tous ces cheveux au vent! Qui l’eût cru, Boccolo? Les filles du Trocadéro... sont sur le même bateau! (Il se lèche un doigt et le lève, pour sentir d’où vient le vent) Souffle, mistral, souffle! (Les lumières s’éteignent)
 
 
 

                                          Troisième tableau

Quelques jours plus tard, tout de suite après le déjeuner. A un bout de la table, Antonio écrit, avec des difficultés évidentes. A l’autre bout de la table, Valerio joue aux échecs sur un jeu électronique. De temps à autre, on entend un léger “bip”. Soudain, Valerio frappe la table du poing.

ANTONIO - Zut!

VALERIO - (Protégeant les pièces qui chancellent) Doucement!

ANTONIO - Je me suis encore trompé. (Il montre sa feuille à Valerio) Je n’ai pas mis la double consonne.

VALERIO - Tu me fous tout en l’air! (Antonio, après avoir griffonné quelque chose rageusement, froisse la feuille entre ses mains et en fait une boulette) Juste au moment où j’allais gagner! (Antonio lance la boulette de papier sur l’échiquier, faisant tomber toutes les pièces)

ANTONIO - Echec et fou à lier!

VALERIO - Non! Espèce d’animal! (Il ramasse la boulette) Je te la ferai bouffer!

ANTONIO - (Ouvrant la bouche comme s’il attendait de la nourriture) Aaaahh!!

VALERIO - J’avais l’avantage! (Il jette la boulette dans sa direction, mais sans l’atteindre) Au niveau huit!

ANTONIO - Moi, je ne sais pas écrire!

VALERIO - Est-ce que tu te rends compte?

ANTONIO - Je ne sais pas écrire “niveau huit”! J’ai un ami aux Etats-Unis. Je dois lui téléphoner pour qu’il sache que j’ai gagné une partie de niveau huit contre ton jeu d’échecs électronique au plutonium de merde! Compris? Téléphoner? Allô? Allô? Yes? C’est John? C’est Jack? C’est Pecos Bill?

VALERIO - Ecoute, Pecos Bill, une partie de niveau huit contre ce jeu d’échecs, jamais tu ne la gagneras, compris? Jamais! Et même pas de niveau deux et même pas de niveau un! Tu ne peux gagner qu’au jeu de l’oie!

ANTONIO - Ce n’est pas vrai. Une fois je t’ai battu.

VALERIO - Parce que je t’ai laissé gagner!

ANTONIO - Je ne sais vraiment plus si les enfants sont une consolation pour les grandes personnes! Autrefois je le croyais, c’était même écrit dans le livre frontispice. Autrefois les grandes personnes apprenaient des choses aux enfants, comme ça les secrets se transmettaient. Comment on capture les oursins des champs? On doit semer pendant la phase croissante ou pendant la phase décroissante de la lune? Pourquoi on n’embouteille pas le vin s’il y a du vent? Pourquoi le noyer est-il nocif?

VALERIO - (Sarcastique) Est-ce qu’il existe davantage de poils de chat ou de poils de chien?  Est-ce qu’ un éléphant est plus lourd que trois hippopotames?

ANTONIO - Tu aurais un secret à me transmettre? Par exemple comment on écrit les doubles consonnes? Comment ?

VALERIO - Si tu ne sais pas écrire ce n’est pas parce que tu ne sais pas écrire mais parce que tu as oublié. Tu te souviens de ce qu’a dit le docteur? Dans ton cas c’est difficile de tout reprendre, parce qu’il y a un refus.

ANTONIO - Tu veux dire qu’en moi, il y quelqu’un qui dit non quand je dis oui.

VALERIO - C’est à peu près ça. (Il remet les pièces sur l’échiquier)

ANTONIO - Quand Boccolo dit non, Boccolo dit oui.

VALERIO - Allez, sois gentil, écris dix fois “hippopotame”. Avec deux “p”. (Insistant sur le “p”) Hippppopotame.

ANTONIO - C’est vrai que ce jour-là tu m’as laissé gagner?

VALERIO - Oui. Excuse-moi, je ne voulais pas te le dire mais tu me l’as arraché.

ANTONIO - Pourquoi?

VALERIO - Parce que de temps en temps il faut faire plaisir aux enfants. Tu n’étais pas content?

ANTONIO - Tu veux savoir pourquoi tu m’as laissé gagner?

VALERIO - J’écoute.

ANTONIO - Parce que tu t’es rendu compte que j’aurais gagné de toutes façons. Et alors pour ne pas perdre tu m’as laissé gagner!

VALERIO - (Il rit) Ben voyons!

ANTONIO - Ça, c’est un rire vert moisi.

VALERIO - Ecris “hippopotame” et ne m’embête plus!

ANTONIO - J’avais mangé ta reine!

VALERIO - Je t’ai laissé la manger!

ANTONIO - Non! Je pense vite, moi, je pense vite! J’ai entendu “ah!”, tu as fait “ah!” mais ce n’était même pas un “ah!”, c’était un petit gémissement imperceptible, et moi je l’ai entendu! Tu ne t’étais pas aperçu que ta reine était en danger! Parce que tu joues dans les règles, de toutes petites règles, des réglettes ettes ettes, alors que moi les règles je leur saute dessus, je leur casse la figure! Tu es une règle? Bing! Bang! (Il boxe dans le vide) Montre-toi, règle, si tu en as le courage! (Valerio se bouche les oreilles) La voilà ta règle réglette! Pif! Paf! (Il fait le geste de gifler quelqu’un) Tu ne la reconnais plus! Et moi je te mange ta reine et tu fais “ah” imperceptiblitionnellement et moi miam! Ta reine! J’ai gagné la Coupe des Champions cri cri!

VALERIO - Si ça te fait plaisir de penser ça, pense-le. Mais maintenant calme-toi.

ANTONIO - Il faut que j’apprenne à écrire pour pouvoir faire une liste des secrets à transmettre. Je ferai le tour du monde en quête de vieux grands-pères et de vieilles grand-mères qui savent combien de feuilles de menthe il faut pour faire de la menthe. (Il se remet à écrire) Hippppopotame, Frontisppppice...

VALERIO - Mais non, “frontispice” ne prend qu’un “p”!

ANTONIO - Plus il y en a, mieux c’est. Apppprendre, transmettttre... (On entend la porte d’entrée qui s’ouvre)

VALERIO - Voilà Marianna .

ANTONIO - Elle ouvre la pppporte, elle entre dans le coulllloir, elle fait quatre ppppas et elle apparait-aré-aré-aré! (Marianna, souriante, apparaît dans l’embrasure de l’entrée à voûte. Elle est blonde. Elle porte une robe moulante et un grand châle rouge)

MARIANNA -Bonjour! (Valerio est frappé de mutisme)

ANTONIO - (Il a un rire suraigu) Rire couleur or pur! (Il s’élance vers Marianna pour l’embrasser mais elle l’évite en contournant la table. Elle rit à son tour. Antonio la rejoint et fait mine de lui passer une bague au doigt) Naturellement tu pourras sortir, voir tes amies, faire tes courses au supermarché, je ne t’en empêcherai pas, c’est promis.

MARIANNA - Comment me trouves-tu?

VALERIO - Tu avais dit que ça ne t’allait pas, d’être blonde.

MARIANNA - J’avais seize ans à l’époque. Je ne pouvais pas comprendre. Maintenant ça me plaît.

ANTONIO - Naturellement il faudra qu’ils poussent encore, pour le mistral. Marianna dit oui, il suffit de demander.

VALERIO - Si c’était moi qui le t’avais demandé tu ne l’aurais pas fait.

MARIANNA - Tu n’es quand même pas jaloux! Je l’ai fait  dans l’intérêt général. Dans le mien aussi.

ANTONIO - Tu sais, frangin? Il y a des femmes qui te font sentir leur odeur et tu renifles et tu remues la queue. Mais essaye un peu de les toucher! Elles te glissent entre les mains comme des savonnettes et elles te claquent le portail au nez! (Il ricane)  Et nous restons sur le rivage à regarder la sirène, avec les mains, devine où... Et elle, elle rit et s’en va faire l’amour avec les dauphins. La putain des mers! (Il rit de façon vulgaire en se tournant vers Marianna, qui est contrariée)

MARIANNA - (S’approchant) Pourquoi parles-tu comme ça? Arrête.

ANTONIO - (Il lui tourne le dos à nouveau, tout en la regardant dans le petit miroir) Mords la vie à belles dents, ma petite. Piccolina. (Il a un rire de vaurien) Et elle s’en alla. Elle s’en alla. (Il va sous la table et joue avec son petit train)

VALERIO - (À Marianna ) Ce sont des renvois. Avant, il était un peu vulgaire. Un peu vache. Il avait aussi de bons côtés, je ne le nie pas. (Rire d’Antonio) Allez, tu peux rire. Soit dit en passant, il en a engrossées deux. Une en France. Parce qu’il a vécu un an en France, quand il était jeune. Il faisait l'artiste. Ce type-là, oui. Puis il a rencontré Elisabetta et il s’est un peu calmé. Mais toujours un peu instable, sans feu ni lieu, racontant des salades. Il y a un point sur lequel il a toujours été cohérent. Il aimait les blondes.

MARIANNA - (S’approchant de Valerio, affectueusement) Et toi, tu ne les aimes pas?

VALERIO - (La caressant) Tu me plais toujours. Brune, blonde, châtain. Tu me plais parce que c’est toi. Même avec des cheveux blancs. (Marianna lève la tête, surprise) Oui, je t’imagine aussi comme ça. Toute blanche. Oui, ça t’étonne? Je t’ai souvent imaginée vieille. Et moi aussi, vieux. Deux charmants petits vieux. Et tu sais quoi? Tu vas être étonnée: je suis heureux!

MARIANNA - Toi?

VALERIO - Oui! Je souris! Je souris comme un fou! (Il sourit)

MARIANNA - Mais pourquoi penser à la vieillesse? Pense aux papillons, aux coccinelles!

ANTONIO - Moi, je connais un chardonneret. Il fait “piou, piou!”

MARIANNA - Imagine-moi jeune, je t’en prie! Imagine-moi en train de cueillir des fleurs, de manger une pastèque!

ANTONIO - Les jardins publics sont remplis de terriers. J’en ai compté plus de mille. Non, non, ne te retourne pas. Voilà, comme ça. Ne bouge plus, s’il te plaît. Tu as les lèvres gelées. C’est le givre. Les fleurs en souffrent. Ne bouge pas. Je reviens. Je reviens avec le vent, qui sèche tout. (Il sort, tout en regardant dans le rétroviseur. Quelques instants après,  dans le couloir à gauche, on entend le bruit du miroir qui tombe et se brise)

VALERIO - Voilà! Sept ans de malheur!

MARIANNA - Tu y crois, à ces choses-là? (Elle le caresse)

VALERIO -  C’est la première fois que tu es gentille avec moi, depuis plusieurs jours.

MARIANNA - J’ai un problème. Si je m’occupe de lui, je m’identifie tellement que j’ai du mal à m’occuper aussi de toi, de nous.

VALERIO - Parce que tu t’es mise en tête de le guérir, tout est là!

MARIANNA - Non.

VALERIO - Mais oui, tout au fond de toi! Je le sens. Mais on ne peut pas le guérir, seulement l’assister. Il est irrécupérable.

MARIANNA - Je ne sais pas. Par moments...

VALERIO - Ce sont les médecins qui le disent, pas moi.

MARIANNA - C’est quelqu’un d’inquiétant. Il me bouleverse, il me fait réfléchir.

VALERIO - Les fous sont inquiétants. Tu veux que j’essaye moi aussi? Ce n’est pas compliqué, j’ouvre la fenêtre, je balance le réfrigérateur et je hurle: “La lune est bleue!”... Je deviens tout de suite intéressant. Parce que toi, c’est ce que tu veux dire quand tu dis “inquiétant”! Tu veux dire “intéressant”! Pour plaire aux femmes il faut faire pipi dans sa culotte et dire que la lune est bleue! “La lune est bleue!” “Je t’aime!” “La lune est bleue!” “Quel homme intéressant! Inquiétant!” (Il prend Marianna dans ses bras.) Très bien. La lune est bleue, Marianna. Mais avec quelques petites touches de jaune.

MARIANNA - Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer.

VALERIO - Si tu dois rire de moi je préfère que tu pleures. Je n’ai jamais fait pleurer une femme, ça doit être excitant.

MARIANNA - Serre-moi plus fort.

VALERIO - Plus fort que ça?

MARIANNA - Tu es au maximum?

VALERIO - Non, mais j’ai peur de te faire mal.

MARIANNA - Je ne suis pas si fragile. Serre.

VALERIO - Comme ça?

MARIANNA - Plus fort.

VALERIO - Je suis au maximum.

MARIANNA - Plus fort!

VALERIO - Plus fort que le maximum? Quel travail! (Il la serre le plus fort possible, et enfin la lâche. Marianna reste immobile). Tu n’as pas l’air content.

MARIANNA - C’est vrai. Je ne sais plus ce que je veux.

VALERIO - Si tu me voulais, ce serait très bien, tu sais?

MARIANNA - Je commence à avoir peur. Je te connais si peu. Et pas parce que ça ne fait pas longtemps, mais parce que je ne sais pas connaître. Et tu sais pourquoi? Parce que je ne suis pas exigeante. “Redescends, redescends!”...

VALERIO - Je ne comprends pas ce qui t’arrive mais je comprends que c’est la faute de mon frère, avec ses olympiades, ses discours sans queue ni tête, qui ont l’air de discours philosophiques! Au début je m’y suis laissé prendre moi aussi, mais après j’ai compris! Il t’a mis une vrillette là-dedans. (Il montre du doigt la tête de Marianna) Pire qu’une vrillette, un tigre! Tu seras dévorée par tes propres pensées!

MARIANNA - (Elle s’assoit dans le fauteuil de droite) J’ai un petit passé fait de petits rêves et de petites certitudes héritées de mes parents, je t’en fais grâce. J’ai eu deux fiancés et quelques amants, jamais de passion. Puis un long jeûne, volontaire au début, tu sais? Quand tu dis: je veux mieux comprendre, ça signifie je veux mieux me connaître. Jusqu’au moment où je me suis comme détachée de moi-même. Je me regardais de haut, comme d’un hélicoptère et je voyais s’annoncer la catastrophe, la solitude, là en bas, à ma hauteur. “Redescends, redescends!” J’ai été habituée à considérer la solitude comme une catastrophe.

VALERIO - C’est pour ça que tu t’es mise avec moi? (Il prend une chaise et s’assoit à côté de Marianna )

MARIANNA - Je cherchais un mari. (Elle le caresse) Cela se fait encore. Mon cher petit empoté ne le savait pas?

 VALERIO - Tâche de me comprendre. Je suis un papetier entre deux âges et avec beaucoup de problèmes.

MARIANNA - Tu étais la personne qu’il me fallait. Gentil, attentionné, honnête, avec un frère bien malchanceux, c’est vrai, mais avec une bonne situation: un magasin, une maison. Tu me rassurais. Et tu m’aidais à voler bas. (A gauche, Antonio reparaît. Il a enfilé un costume de son ancienne garde-robe)

ANTONIO - (Boutonnant sa veste) Elle est un peu serrée mais pas trop. Il suffit de déplacer un bouton, n’est-ce pas, Elisabetta?

VALERIO - Ne réponds pas.

ANTONIO - (Autoritaire) N’est-ce pas, Elisabetta?

MARIANNA - (Se levant) Oui... Le bouton. (Valerio a un geste de déception)

ANTONIO - (Avec un air de propriétaire) Il faudra élargir un peu les pantalons. Tu as de quoi écrire?

VALERIO - (D’un ton dur) Débrouille-toi. Il y a du papier et un stylo sur la table.

ANTONIO - C’est bon, prends note. Deux centimètres pour les pantalons. Tu as écrit? (Personne ne répond ni ne bouge) Un pour le bouton de la veste, un et demi pour être plus sûr. Comment elle tombe?

MARIANNA - On dirait qu’elle est faite sur mesure.

ANTONIO - (Essayant de se regarder de dos) Il n’y a pas de miroir dans cette maison?

VALERIO - Tu en avais un. Où l’as-tu mis?

ANTONIO - Je ne le trouve plus. Vous l’avez vu? Un miroir de poche avec un petit encadrement noir, quand il se casse il fait “cling!”... Personne ne l’a vu? (A Marianna ) C’était le costume que tu préférais, tu te souviens? Je n’ai pas beaucoup grossi. Moins de pâtes, moins de pain. Régime. (Il sort une photo d’une poche de la veste)  Tiens!

VALERIO - Qu’est-ce que c’est?

ANTONIO - Une photo! C’est nous! Ma blondinette et moi!

MARIANNA - Je peux regarder? (Elle tend la main vers la photo)

ANTONIO - Non! (Il déchire la photo en quatre. Il met les morceaux dans sa bouche, les mâche, fait mine de  vouloir parler) Parler la bouche pleine, ça ne se fait pas. (Il avale)  Excellente. Elle est en noir et blanc. Ah, les photos d’autrefois... (Il sourit, offre son bras à Marianna) Viens ici. (Marianna ne répond pas) Tu as perdu la parole? Je t’aiderai à la retrouver, moi. Un peu haletante mais ça reviendra. Une toute petite parole aux genoux écorchés. Tu es prête. J’appuie! Flash! (Il prend le bras droit de Marianna et le passe sous le sien) Dis donc, frangin... nous ne formons pas un beau couple? (Ils sont immobiles. Antonio sourit, Marianna  et Valerio sont un peu perdus. Noir progressif)
 
 
 

Quatrième tableau
 

Dimanche soir. Dehors, il fait déjà sombre. Sur la table, il y a un bouquet de fleurs dans le vase. Valerio est assis devant la télévision allumée. La pièce est plongée dans la pénombre, à peine  éclairée par la  lueur de l'écran. Un speaker lit les résutats des matches. Valerio écoute distraitement, visiblement verveux.  Puis il se lève d’un bond, va vers le téléphone, mais avant de saisir le combiné, il s'arrête, se retourne, marche nerveusement, regarde la montre dans la lumière  de la télévision, se rassoit. Le speaker continue son énumération. Valerio se lève, commence à composer le numéro. Il raccroche après avoir fait les deux premiers chiffres et va sur le balcon. Il se penche, regarde en bas. A ce moment-là la sonnette de la porte d’entrée retentit longuement, plusieurs fois, d’une façon excessive. En même temps on entend la clé tourner dans la serrure. On entend le bruit de la porte qui s'ouvre, et les rires d'Antonio et de Marianna.

ANTONIO - (Du couloir) Dring! Dring! Il n’y a personne? On peut entrer? On ne dérange pas? (On entend un petit rire de Marianna) C’est l’heure du thé ou l’heure du café?

MARIANNA - Pardon, vous savez quelle heure il est? (Ils rient )

ANTONIO - Frangin! (En choeur) Valerio!!

MARIANNA - Il a éteint la lumière.

ANTONIO -N’allume pas, il risque de se mettre en colère.

MARIANNA - Ah oui. Cela s’appelle “petite économie domestique”. (Ils apparaissent complètement. Ils semblent gais et heureux, peut-être sont-ils un peu éméchés) Il n’est pas là! Il nous a abandonnés!

ANTONIO - Paix à son âme, il n’avait qu’à freiner plus tôt!  (Ils rient. Valerio lance le vase qui se fracasse à leurs pieds, Marianna crie).

MARIANNA - Ah... Tu es là! (Valerio allume la lumière)

ANTONIO - (Regardant les débris par terre) Tu as pensé aux conséquences, frangin? Il va falloir balayer, laver, essuyer... (Il rit tout doucement)

VALERIO - Ça suffit! Arrêtez de rire!

MARIANNA - Mais personne ne rit.

ANTONIO - C’est vrai, frangin. J’ai fait un sondage dans toute la copropriété: sérieux comme des papes.

VALERIO - Tais-toi! (A Marianna ) Où étiez-vous? Pourquoi tout ce retard?

MARIANNA - Ah, mais c’est une scène dans les règles!

VALERIO - Pourquoi pas? (Antonio rit) Toi, tais-toi! (Antonio s’assoit dans un fauteuil devant la télévision. On entendra dorénavant, en fond sonore, les différents bruits des chaînes qu’il explore sur le tableau de commande) J’attends, j’attends, et personne! Trois heures, quatre heures, cinq heures... Il est huit heures passées! Qu’est-ce que je dois penser? Dis-le moi! Dis-le moi, parce que moi, je n’en sais rien!

MARIANNA - Pense ce que tu veux. Pour moi ça n’a pas d’importance puisque tu es si obtus!

VALERIO - Ah oui! Obtus! Bien! Voilà qui est clair, enfin!

ANTONIO - (Il rit) Obtus!

VALERIO - Silence,toi!

MARIANNA -  Pas assez. Pas assez clair. Ouvre bien les oreilles, monsieur obtus: cette fois je m’en vais pour de bon. (Elle fait mine de se diriger vers le couloir. Valerio lui barre le passage)

VALERIO - Vous êtes sortis à deux heures et demie en disant que vous alliez boire un café frappé!

MARIANNA - J’ai dit que je m’en vais!

VALERIO - Vous deviez rester dehors une petite demi-heure, et après on allait ensemble au cinéma. Comme tous les dimanches!

MARIANNA - On a changé de programme. On t’a oublié. C’était une belle journée, et quand il y a des belles journées, je t’oublie!

VALERIO - Vous auriez pu au moins téléphoner!

MARIANNA - Je n'avais  pas de jeton. (Elle essaie de passer. Valerio l’en empêche)

VALERIO - Aujourd’hui les téléphones marchent même avec de la monnaie, des pièces de cent, de deux cents, de cinq cents. Avec des cartes magnétiques et même avec la carte d’identité, avec tout, avec des timbres-poste, avec le briquet, il suffit d’élever la voix  et si on le veut, on s’entend! Si on le veut! (Antonio monte exagérément le volume de la télévision)

MARIANNA - Mais moi je ne le voulais pas. Et ton frère non plus!

VALERIO - Ne mêle pas mon frère à tout ça! Baisse le son! (Il le monte encore plus) Je t’ai dit de baisser! (Il se jette sur son frère, essayant de lui arracher la télécommande, mais Antonio lui prend le bras et le lui tord dans le dos. Valerio, renversé sur le fauteuil, hurle de douleur. Le volume de la télévision est toujours très élevé. Valerio est à terre, Antonio est sur lui)

ANTONIO - Je te le casse? Dis-moi... Je te le casse?

MARIANNA -  Lâche-le, je t’en prie! (Antonio serre plus fort. Valerio hurle, Antonio lâche prise, Marianna baisse le volume de la télévision)

ANTONIO - Tu peux la remercier. (Il gonfle les muscles à la manière des culturistes puis se rassied devant la télévision. Valerio s’est relevé et se masse le bras, appuyé à la table. Marianna s’approche et pose doucement sa main sur son épaule).

MARIANNA - Il t’a fait mal?

VALERIO - Tu as entendu ce qu’il a dit? Il faut que je te remercie. Merci, Marianna. Ah oui. Merci pour ce beau dimanche. Quelle journée inoubliable.

MARIANNA - (Après une longue pause) Nous avons marché longtemps, dans le parc. Il y avait une lumière tendre, limpide. Le sol était recouvert de feuilles jaunes et rousses. Quelles couleurs! Et lui, il parlait et il n’avait l’air ni d’un fou ni d’un enfant. C’est peut-être moi qui suis entrée dans son monde et il me plaisait tant que je m’y suis perdue. Cela ressemblait à un rêve, un rêve que je faisais souvent: rencontrer un homme qui me fasse perdre la notion du temps. L’après-midi est passé en un éclair. Nous sommes sortis du parc et il disait: “Accompagne-moi ici, accompagne-moi là...” C’est incroyable, il connaît toute la ville.

VALERIO - Ah oui, c’est vrai. Vous formez vraiment un beau couple. Tu as trouvé le Prince Charmant. A quand le mariage? Ah, dis-moi, je peux rester ici ou vous voulez toute la maison?

MARIANNA - Ecoute, tu n’as rien compris!

ANTONIO - Pardon, vous ne pourriez pas parler plus doucement? Vous allez m’obliger à monter le son.

VALERIO - Il ne faut pas déranger la maître de maison! (A son frère, baissant la voix) Toutes mes excuses!

ANTONIO - Merci. (Valerio se lève et va vers la cuisine).

MARIANNA - Comment t’expliquer certaines choses, qui pour moi aussi sont obscures?

VALERIO - Elles ne sont pas si obscures que ça. Il suffit de regarder l’heure: vous êtes restés dehors sept heures! (Il entre dans la cuisine ) En sept heures on arrive jusqu’à Istanbul! (Il reparaît aussitôt, avec un balai et une pelle. Il balaie, ramassant les débris du vase)

MARIANNA - Si c’est pour ça on peut même aller beaucoup plus loin. Ces jours-ci j’ai beaucoup voyagé dans cette direction. Tu n’as jamais essayé? J’ai trouvé de tout au bord de la route. Nous n’avons pas idée de ce que nous laissons derrière nous! Et tout au fond, là-bas, très loin, il y avait mes poupées au bord du talus, près de la voie ferrée. Je me suis rappelé tous leurs noms. Tous. C’est fou, hein? Ceux des hommes, non. C’est-à-dire pas tous. Ça peut te sembler bizarre, mais j’ai oublié le nom de certains hommes.

VALERIO - Moi, je m’appelle Valerio, pour éviter toute erreur.

MARIANNA - Les voix, oubliées. Les voix, on ne s’en souvient pas. Je fermais la fenêtre, je me bouchais les oreilles, je me concentrais. Rien. C’est la première chose que l’on oublie. Les visages aussi. Ils apparaissent et disparaissent, ils vont et viennent. Si je les associe à un vêtement, à une cravate, je m’en souviens mieux. Se souvenir d’un visage sur un corps qui est nu, c’est presque impossible.

VALERIO - (Qui a fini de ramasser les débris) Moi, je me souviens très bien de toi.

MARIANNA - Pour l’instant. Mais dans un an?

VALERIO - Dans un an je serai à l’asile et tu auras épousé le Prince Charmant. À Istanbul. (Il entre dans la cuisine, avec le balai et la pelle remplie de débris)

ANTONIO - Marianna.

MARIANNA - Oui?

ANTONIO - S’il te plaît, tu me fais un café?

VALERIO - (Rentrant en se coiffant) On en est déjà au café servi dans un fauteuil! Très bien, très bien. Tu ne lui a pas dit combien de sucres tu voulais!

ANTONIO - (À Marianna) Ah oui, pardon. Deux. Pas trop serré. Merci. (Il continue à regarder la télévision)

VALERIO -  (À Marianna) Eh bien? Tu n’y vas pas? Tu ne te précipites pas?

AlLESSANDRO - Alors, ce café?

MARIANNA - (Se prêtant au jeu amusée) Un moment, Tonino, la cafetière est sur le feu.

VALERIO - (Sarcastique) Pour moi, bien serré.

ANTONIO - Et pour moi pas trop , hein? Ça y est, elle bout. Elle bout! Attention, elle va déborder. Eteins! Voilà. Merci, deux. Remue, remue. Voilà, comme ça. Merci. (Il boit dans une tasse imaginaire) Ça brûle!

MARIANNA - Souffle!

ANTONIO - (Il souffle, puis boit avec délectation). Très bon. Vraiment très bon. Tu dois me dire comment tu fais, parce que le mien n’est jamais aussi bon. (Il boit la “dernière gorgée”)  Très bon, j'en avais besoin.

 MARIANNA - Il y a encore une chose que je ne t’ai pas dite.

VALERIO - Oui. Je m’y attendais. Que vous êtes complètement sonnés tous les deux.

MARIANNA - On est allés au cinéma.

VALERIO - (Presque douloureusement) Sans moi!

MARIANNA - Au Cocorico.

VALERIO - Au Cocorico? Mais c’est un cinéma porno!

MARIANNA - Toi aussi tu voulais m’y emmener, l’autre soir!

VALERIO - Oui, mais tu n’as pas voulu parce que tu avais honte!

MARIANNA - Mais avec lui ce n’est pas pareil, c’était comme un jeu, un jeu innocent, essaie de comprendre!

VALERIO - Je ne comprends rien du tout! Cochons, cochons! Et en plein jour, pour que tout le monde vous voie!

MARIANNA - C’est lui qui m’a emmenée, il connaissait parfaitement le chemin. Ça fait partie des renvois, comme tu dis. Il paraît que c’est Boccolo qui lui a appris...

VALERIO - Oui, Boccolo! Et peut-être même que ça t’a plu!

MARIANNA - Oui, ça m’a plu! C’était pas mal, pas mal du tout! De temps en temps il faut ça pour vous remonter le moral, c’est toi qui avais raison! Je pense vraiment que j’y retournerai.

VALERIO - Vous l’avez vu deux fois, c’est pour ça que vous étiez en retard!

MARIANNA - Je t’en prie... (Elle s'assoit à la table, et fait signe à Valerio de s'asseoir aussi. Valerio obéit à coutre-coeur). Quand nous sommes sortis, il faisait déjà nuit, nous nous sommes assis à un café et nous avons bu, même moi qui ne bois jamais, et nous avons parlé et ri, ton frère est très spirituel et à la fin nous étions un peu éméchés et je trouvais agréable de l’être... c'était un très beau dimanche parce qu’enfin je sentais bouger quelque chose, ici, du côté du coeur, et je ne voulais pas que ça s’arrête, je disais “Saute, saute, allez, cours!”, ne me demande pas ce que c’était, ne t’y hasarde pas, je te le dis pour ton bien et je t’en supplie, quoi que tu veuilles me dire ou me demander, laisse la porte entrouverte pour que je puisse m’enfuir! (Elle pleure)

VALERIO - (Après un silence) Amen.

MARIANNA - Amen.

VALERIO - Tu es tombée amoureuse de lui.

MARIANNA - Non!

VALERIO - Oui. (Avec un petit sursaut désespéré, il fait mine de tirer à la mitraillette) Ta-ta-ta-ta-. Exécution pour enfance achevée.

ANTONIO - (Il éteint la télévision et se lève.) Où sont mes jouets? J’ai posé une question. Dans cette maison il faut répondre à ses propres questions. “Ils sont là, tu ne les vois pas? Sous ton nez.” Maintenant on va les ramasser. (Il se penche et commence à ramasser les jouets éparpillés.) Le petit train des rêves, la toupie des plaisirs, l’ourson des mensonges... et puis toi. Et toi. Et toi (Il ramasse d'autres jouets, le dernier est un dinosaure en plastique) Les dinosaures aussi ont disparu tout à coup de la surface du globe. Des études très récentes ont démontré que c’est bel et bien Dieu en personne qui les a jetés par la fenêtre. Voilà pourquoi il faut être prêt à tout. La prochaine fois ce pourrait être notre tour. (Il va au balcon) Courage, les enfants. Personne ne vous verra. Prenez à gauche, après le feu rouge. Allez! Vite! Vite! (Il jette les jouets par la fenêtre) Vite, vite, courez! (A Valerio et Marianna qui le regardent, immobiles) S’ils se dépêchent d'arriver au feu rouge, plus personne ne les prendra.  (Noir sec).
 
 

Cinquième tableau

Lundi matin, très tôt. Au dehors, l'aube commence à poindre. Antonio est assis à son bureau, occupé à écrire. Il épelle en chuchotant. Il porte un maillot de corps et son pantalon rayé.

ANTONIO - Apppparence... maladdddie... inddddicible... tentattttion... (Marianna  apparaît, en robe de chambre. Elle a l’air très fatigué. Elle traverse la pièce, se dirige vers la cuisine Antonio la regarde passer.) Bonjour, Marianna .

MARIANNA - (Sans le regarder) Bonjour, Antonio. (Elle entre dans la cuisine)

ANTONIO - Marianna ...

MARIANNA - Oui?

ANTONIO - Je voulais te dire... tu es très belle le matin, à peine levée.

MARIANNA - Menteur! Ton nez va s’allonger.

ANTONIO - Non! C’est l’insomnie qui te rend plus douce.

MARIANNA - (Elle apparaît devant l’entrée de la cuisine, un verre de lait à la main) Tu crois? (Elle boit)

ANTONIO - Oui. J’aime bien la veine bleue que tu as là, sur la tempe. (Il se lève et s’approche d’elle)

MARIANNA - J’ai une veine bleue?

ANTONIO - C’est la veine de l’anxiété. Elle apparaît et disparaît, comme certaines îles.

MARIANNA - C’est étrange. (Elle pose le verre à demi vide sur la table et entre dans la salle de bains)

ANTONIO - Dans les veines, il y a toute la vérité.

MARIANNA - Je m’en souviendrai.

ANTONIO - (Se lève et s'approche de la table) Est-ce que je peux rester assis là?

MARIANNA - Oui, mais ne regarde pas.

ANTONIO - Une serrure sans clé est une grande tentation, tu sais?

 MARIANNA - Ça ne te ressemble pas.

ANTONIO - Oui oui, ça me ressemble, je t’assure. (Rire de Marianna. Antonio prend une chaise et s'assoit près de la porte ) Je te promets de ne pas regarder.

MARIANNA - Comment ça se fait que tu sois déjà levé?

ANTONIO - J’étudie les doubles consonnes. Je dois rattraper mon retard. (Bruit de robinets dans la salle de bains) Marianna ?

MARIANNA - Oui?

ANTONIO - Tu m’écoutes quand je parle?

MARIANNA - Oui, mais parle plus fort.

ANTONIO - Comme ça, ça va? Allô? Allô?

MARIANNA - Allô, Allô! Message reçu!

ANTONIO - J’aurais envie de faire l’amour. Devine avec qui? Pouffiassette est d’accord, elle aussi.

MARIANNA - Je suis la fiancée de ton frère.

ANTONIO - Si le problème consiste à couper du beurre, peu importe si la lame est pointue ou ronde. Même une cuillère pourrait suffire.

MARIANNA - Qu’est-ce que tu racontes?

ANTONIO - J’ai dit que même une cuillère pourrait suffire!

MARIANNA - Pour quoi faire?

ANTONIO - Pour couper le beurre.

MARIANNA - Tu veux ton petit déjeuner?

ANTONIO - C’était un exemple.

MARIANNA - Si tu patientes dix minutes on le prend ensemble.

ANTONIO - Oui, oui...

MARIANNA - En attendant sors le beurre du frigo. Et le lait aussi.

ANTONIO - Schrick, schrack.

MARIANNA - Ce sont les grillons?

ANTONIO - Non. C’est le bruit que font les souliers du temps quand le temps marche dans le couloir.

MARIANNA - J’ai compris. Ça va.

ANTONIO - Non, tu n’as pas compris. Si tu savais quel enfer est l’enfance pour nous, les grandes personnes! De ma niche, j’ai observé le monde. J’ai catalogué des milliers de regards pour chaque circonstance du jour et de la nuit. Ça ne suffisait jamais et dans mon horizon il n’y avait que des yeux. Puis ce furent les sourires. Et puis les nez.  Ma vie prenait ainsi un visage. Enfin! En attendant ce sacré déluge qui ne se décide jamais à ariver! Et puis les médecins en rang par trois, auxquels mon frère me montrait, surtout les premières années, ensuite naturellement il se résigna, avec un baiser, comme font les mères avec leurs enfants pour les consoler de cette amertume inddddicible qui fait trembler les montagnes et gronder le ciel. En février j’entendais les tempêtes. La pluie qui frappe les tôles... Comme son bruit résonnait dans la cabane! Et je voyais les cheminées voler et en bas mon père qui poursuivait son chapeau parce que quelquefois les souvenirs surgissaient. “Au secours, Tonino! C’est nous, les souvenirs!”(Il se lève va vers la fenêtre et regarde au dehors) Ils étaient là agrippés à la corniche, et je leur écrasais les doigts pour les faire tomber, comme dans les films! Mais ce n’était pas encore le déluge et alors, retourne à la fenêtre et regarde en bas, les voilà, les femmes avec les cheveux au vent! Tu me suis? (Il retourne vers a salle de bains) Ohé, blondinette, je te parle de moi, descends dans mes oubliettes! J’en ai beaucoup vues passer et je les ai désirées. Même mon ouïe s’est aiguisée, oui, j’entends les élastiques qui frottent la peau et des petites culottes qui ondulent de haut en bas, à vous en couper le souffle, produisant un bruit semblable à celui du chardonneret quand il épouille sa compagne, il y a beaucoup de chardonnerets dans l’ arbre de notre copropriété. Regarde si je dis des mensonges ? Regarde si je dis des mensonges? Nous savons bien que sept fois sept font quarante-neuf, mais il y a des jours où tout nous semble si imparfait, surtout vers six heures, six heures et demie! ( Il se lève et parle le nez collé contre la porte vitrée de la salle de bians) Je veux faire l’amour avec toi, Marianna, heure exquise qui nous grise, hourrah! Tu m’entends? Que veux-tu que ce soit, juste un larcin, tu ne t’en apercevras même pas et après je te poserai de très belles questions, je t’en pose déjà une, écoute: d’après toi, Dieu a-t-il un nombril? Si tu ne réponds pas tout de suite c’est sans importance, réfléchis. Allô? Tu m’entends? Allô? (La porte de la salle de bain s’ouvre; Marianna sort en combinaison) Te voilà. Voilà le bruit des élastiques... sur tes petites fesses blanches et fermes, sur tes hanches rondelettes sur lesquelles les lèvres de mon frère ne se sont jamais posées, dis la vérité, ma  petite Marianna, il t’a bien plu, le film porno, je crois bien! Après toute cette lumière dans le parc, tu sais, je me sentais envvvvahi, traqqqqué, éttttranglé par la lumière, quelle angoisse, c’est pour ça que je t’ai emmenée là, dis la vérité, le Cocorico c’est beaucoup mieux que cette bouillie de tendresse que le conjoint met chaque jour dans l’écuelle, je suis comme toi, ma fille, nous dansons sur des fils haute tension, tu m’entends? Tu m’entends? Allô? Allô?

MARIANNA - Tais-toi à présent. Un peu de silence, s’il te plaît.

ANTONIO - (Caresse le visage et les mains de Marianna) Oh oui, les silences. Ceux-là aussi, je les ai catalogués. Il y en a un que j’aime beaucoup, c’est vraiment mon préféré, c’est un silence cri cri, c’est le silence des choses qui fondent, qui se dissolvent. C’est le silence du petit glaçon abandonné dans une tasse sur la table en marbre du jardin. (Ils s’embrassent. Antonio caresse tout le corps de Marianna. Soudain, il s’arrête) Tu n’as pas de culotte!

MARIANNA -  (Riant) Je dors sans!

ANTONIO - (Il se détache d’elle) Ah, voilà.

MARIANNA -  Dieu sait à qui appartenaient les élastiques que tu as sentis. (Elle rit en core.)

ANTONIO - (D’un ton brusquement dur) Tu es belle quand tu ris, tu es belle. Rieuse insomniaque. Poupée coquette. Tu es mon Olympiade, oui. Petite pute dépucelée.

MARIANNA - (Un peu effrayée) Maintenant ça suffit. Je suis en retard. (Elle entre dans la salle de bains)

ANTONIO - Non, attends, je te poursuis. Il y a la poursuite. (Il entre à son tour dans la salle de bains)

MARIANNA - Sors d’ici! (On entend des bruits et des grognements. Un flacon tombe et se casse). Laisse-moi, qu’est-ce que tu crois... Non! Non! Au secours!

ANTONIO - Pardon. Pardon. Voilà, voilà!

MARIANNA - Je ne veux pas! Non! (La porte de la salle de bains s’ouvre, Marianna  sort, hors d’elle-même. Au même moment entre Valerio, la chamise hors du pantalon, tout rouge. Marianna s'est couchée par terre près du auteuil à droite)

VALERIO - Que se passe-t-il? Qu’est-ce qu’il t’a encore fait? Qu’est-ce que tu as? (Marianna  tremble et ne répond pas) Il t’a fait peur. Qu’est-ce qu’il y a?

MARIANNA - Il a essayé de me violer.

VALERIO - Qu’est-ce que tu racontes?

MARIANNA - Il m’a agressée dans la salle de bain. Il m’a toute salie.

ANTONIO - (Sortant de la salle de bain, penché, il s’essuie gauchement avec une serviette) Ce n’est rien, ce n’est rien.

MARIANNA - (Elle hurle) C‘est dégoûtant!

VALERIO - (Il hurle à son tour et donne un coup de pied dans une chaise, qui se renverse) Patatras! Le grand amour! Félicitations! Félicitations!

MARIANNA - Je t’en prie, non!...

VALERIO - Tu voulais le guérir, ou plutôt non, le racheter. Bravo, bravo!  Une héroïne mystique.

MARIANNA - Non, non, non!

VALERIO - Je lève les yeux au ciel parce que bientôt ce sera ton ascension et que je veux te voir monter! (Marianna veut s’enfuir, Valerio l’arrête)

MARIANNA - Laisse-moi. (Elle court dans sa chambre. Valerio la suit).

VALERIO - Depuis que tu es arrivée dans cette maison tu ne fais que dire laisse-moi, tu ne sais dire que ça!

MARIANNA - J’ai besoin d’air! (Valerio reparaît, il est un peu perdu, il saisit sa veste de "père "et la met )

VALERIO - (Il enlève la veste de père et la flanque par terre) Je ne m’attendais pas à ça de ta part. Tu m’as déçu.

MARIANNA - Je suis désolée.

VALERIO - Je ne veux pas te dire tout ce que je pense. Je ne veux pas te le dire.

MARIANNA - Dis ce que tu veux, pense ce que tu veux.

VALERIO - Tu cherchais un mari? Tu l’avais trouvé: moi. Je suis le mari idéal, au cas où on ne l’aurait pas compris. (Il saisit le bouquet de fleurs) Mais si c’est la lune bleue que tu cherchais, il ne fallait pas venir ici. (Il arracheles fleurs et les jette par terre).

MARIANNA - Je me suis trompée! Ou plutôt non: j’ai changé d’avis!

VALERIO - Facile, facile! Trop facile, ma chère petite demoiselle! (Marianna entre en jean et tee-shirt. Elle tient deux valises et a différents vêtements sous le bras que Valerio lui prend comme pour l'empêcher de partir. Marianna pose les deux valises et y jette pêle-mêle ses affaires qu'elle va ramasser dans  différents coins de lapièce).

MARIANNA - Tu es un homme petit et moi je veux voler haut, haut, très haut! Au risque de me casser le cou!

VALERIO - C’est moi qui me suis cassé le cou! Et à présent tu pars, comme si de rien n’était!

MARIANNA - Les dégâts sont pour moi, pour moi seule. Tu ne l’as pas compris? Réveille-toi, mon garçon!

VALERIO - Oui, réveille-toi! Voler! Les nuages, les nuages! (Il jette dans la valise les vêtements qui tombent à côté) Mets-les dans la valise, tes nuages! Et mets-y aussi mon frère. Je ne pleurerai pas si tu l’emportes avec toi. Au contraire. Je vous offre un abonnement au Cocorico.

MARIANNA - Merci. On se reverra là-bas.

VALERIO - Tâche de ne rien oublier, hein? Je ne voudrais pas que tu reviennes demain sous prétexte que tu aurais oublié quelque chose. (Il entre dans la salle de bains)

MARIANNA - N’y compte pas.

VALERIO - Dépêche-toi!

MARIANNA - Je fais de mon mieux. (Elle entre dans la cuisine et en sort peu après avec quelques petits pots qu’elle met dans sa valise)

VALERIO - (Lui jetant un paquet de Tampax qu’il a pris dans la salle de bains) Ça aussi. Et tu peux emporter toutes ces tisanes à la noix! Et tes biftecks au soja. J’ai failli m’y laisser prendre! (Il hurle) Je n’aime pas le soja!

MARIANNA - Et moi je n’aime pas la vie telle que je l’ai vécue jusqu’à présent. Et je n’aime pas non plus celle des autres. Et encore moins la tienne.

VALERIO - Je t’aurais tout donné, tout!

MARIANNA - C’est trop d’honneur. Ce que je cherche ne fait pas partie de ton “tout”. Tu arrives à me comprendre?

VALERIO - Non. Jamais. Les choses ont un nom. Explique-toi! Je veux des noms! Au moins un! Dis-moi ce que tu cherches!

MARIANNA - Je ne le sais pas. (Elle a les larmes aux yeux)

VALERIO - Je vais t’aider, moi: portefeuille, bague avec diamants, villa avec piscine! Alors? C’est ça? Allez, avoue!

MARIANNA - Innocence.

VALERIO - Je suis innocent.

MARIANNA - Non, ton frère a raison. Tu n’es qu’un commun des mortels adulte et indemne.

VALERIO - C’est un crime?

MARIANNA - Oui.

VALERIO - Et alors va-t’en, cours! Qu’est-ce que tu attends? (Il va dans le couloir, hurle) Antonio, viens dire au revoir. Marianna s’en va!

MARIANNA - (Agenouillée préès des valises) Oui, Marianna s’en va et ne revient plus! Marianna cherche ce qui n’existe pas. (Elle parle comme si elle citait le livre frontispice) Pour trouver ce qui n’existe pas il faut beaucoup voyager, apprendre les langues, se faire faire toutes sortes de vaccins. Pour trouver ce qui n’existe pas il faut travailler des années, des années de douleur avec quelques rares journées de lumière. Il faut le savoir et tenir bon. Pour trouver ce qui n’existe pas il faut une imagination féroce et un coeur bienveillant, choses que les hommes médiocres ne possèdent pas. Pour trouver ce qui n’existe pas il faut employer tout son temps, toutes ses forces, toute sa joie. En cherchant ce qui n’existe pas on apprend à se connaître et on découvre que celui qui poursuit est toujours plus heureux que celui qui fuit.

VALERIO - Ça, tu l’ as lu dans le livre frontispice.

MARIANNA - Oui. C’est un très beau livre. Dommage que tu ne l’aies  utilisé que pour amadouer ton frère. Si tu l’avais mieux lu, peut-être partirions-nous ensemble aujourd’hui. (Antonio entre, vêtu de son vieux costume de marié)

ANTONIO - Ma petite Marianna, tu n’aurais pas un miroir, s’il te plaît? J’ai essayé de faire comme ça (Il fait le geste du “miroir rétroviseur”) mais sans glace on ne voit rien du tout. Ni avec la main droite ni avec la main gauche.

MARIANNA - Je peux te donner le mien. Attends. (Elle fouille dans la valise, ouvre le nécessaire de toilette, en sort un petit miroir qu’elle donne à Antonio. Celui-ci le prend et il y regarde aussitôt le reflet de Marianna )

ANTONIO - Ah, très bien! Enfin je te revois.

MARIANNA - (Refermant la valise) Je t’en fais cadeau.

ANTONIO - Merci. Tu t’en vas?

VALERIO - Oui. Et elle est très pressée. (Marianna enfile son imperméable).

ANTONIO - Et tu vas loin?

VALERIO - Très loin, figure-toi. Elle va chercher ce qui n’existe pas.

ANTONIO - Alors tu vas sûrement rencontrer Boccolo. Dis-lui bonjour de ma part. Dis-lui que dans cette maison il y a toujours une place pour lui.

MARIANNA - Je le lui dirai.

ANTONIO - Il faut que j’essaie de te retenir?

MARIANNA - Non, c’est inutile. ( Elle se dirige vers la porte avec ses valises)

ANTONIO - Moi aussi je veux te faire un cadeau. (Il prend le vieux livre dans le buffet) Le livre frontispice. Prends-le. Hommage de la maison. (Marianna regarde Valerio qui détourne les yeux. Elle prend le livre)

MARIANNA - Merci. (Elle  se dirige vers la sortie. On s’aperçoit qu'au pied du portemanteau, il y a son châle rouge).

ANTONIO - Si tu veux rester il est encore temps. (Bruit de la porte d’entrée qui s’ouvre) Fais-le pour mon frère! (La porte se referme. Antonio regarde dans le couloir) Coucou! Marianna a disparu! (Un long silence immobile. Les lumières baissent comme si le soir était brusquement tombé sur la maison) Frangin... (Valerio se dirige vers la porte-fenêtre) Valerio...

VALERIO - Hum?

ANTONIO - Est-ce que tu penses que Marianna restera blonde toute sa vie? (Valerio ne répond pas) Toi, tu la préférais en brune ou blonde? Moi je la préférais blonde. Et toi? Et toi? Et toi?

VALERIO - Tais-toi. (Il regarde à travers les carreaux).

ANTONIO - Tu ne m’as pas répondu. Je repose ma question?

VALERIO - Brune.

ANTONIO - Elle était mieux en blonde. Si elle se cache dans les blés, d’en haut on ne la voit pas.

VALERIO - Elle ne fuit pas. Elle poursuit. (Antonio fouille dans un tiroir du buffet) Qu’est-ce que tu cherches?

ANTONIO - Je regardais si par hasard il était resté quelques jouets.

VALERIO - Tu les a tous jetés.

ANTONIO - Au fond des tiroirs il y a toujours des surprises. Comme au fond des voies sans issue. Tu n’as jamais remarqué? Un jour je suis arrivé au fond d’une voie sans issue. Eh bien, tu sais ce qu’il y avait? Tu ne le devineras jamais! Il y avait une issue! (Il rit. )

VALERIO - Je sais ce qu’il y a dans mes tiroirs. Je peux en faire l’inventaire n’importe quand. Par coeur. Je n’ai pas besoin de fouiller. (Un silence)

ANTONIO - Moi j’ai faim. (Valerio ne répond pas) Tu n’as pas faim?

VALERIO - Non. (Il s'assoit dans le fauteuil de droite)

ANTONIO - Même pas un peu d’ appétit?

VALERIO - Non. (Il a trouvé un vieux magazine pour enfants, abandonné sur le fauteuil).

ANTONIO - Soif?

VALERIO - Non. (Il le feuillette machinalement)

ANTONIO - Même pas soif? Même pas ce genre de soif qui vous fait dire “je boirai tout à l’heure”?

VALERIO - Même pas celle-là. (Un silence, Valerio continue à feuilleter).)

ANTONIO - Papa revient quand?

VALERIO - Je crois qu'il ne reviendra plus. Il a laissé son chapeau ici.

ANTONIO - Et maman?

VALERIO - Elle non plus.

ANTONIO - Et Elisabetta? (Valerio ne répond pas. Antonio s’est approché du porte-manteau) Frangin... Ecoute... Je peux jouer avec ça? (Il montre les vêtements suspendus) Rien qu’un moment...

VALERIO - Mais oui. Amuse-toi. (Antonio met la perruque grise puis la veste et le chapeau “de père”; il se regarde dans le petit miroir, rit, enlève le tout et met la perruque blonde. A terre, au pied du porte-manteau, il voit le châle rouge que Marianna a oublié, il le met sur ses épaules  et s'approche de Valerio qui continue à feuilleter son magazine)

ANTONIO - Olympiade, Odyssée, Samothrace! ... (Valerio le regarde étonné , mais aussi avec un peu de satisfaction).

VALERIO - Bonjour, Marianna.

ANTONIO - Ça va mieux, non?

VALERIO - Oui, ça va mieux.

ANTONIO - Beaucoup mieux. Beaucoup mieux mieuzissime. (Il va s’asseoir à côté de Valerio. Un silence) A quoi penses-tu?

VALERIO - Je refais l'inventaire de mes tiroirs.

ANTONIO - Tu te souviens bien de tout ce qu'ily a ? Tout, tout, tout?

VALERIO - Tout, tout, tout.

ANTONIO - Et aussi, ce qu'il y a au fond, dans les coins?

VALERIO - Avant-hier, j'ai eu un petit doute. D'après toi, ma première dent de lait se trouve dans la boîte ovale ou dans la ronde?

ANTONIO - Je ne sais pas.

VALERIO - (Fièrement) Dans la ronde. Dans l'ovale, il y a ta mèche de cheveux.

ANTONIO - Formidable (Un silence. Valerio s'est remis à feuilleter le magasine). Il pleut. Clip! Clap!

VALERIO -Deux gouttes. (Il continue à feuilleter le magazine)

ANTONIO - Le déluge aussi a commencé par deux gouttes. (Nouveau silence) Tu crois qu’on en réchappera?

VALERIO - Hein? A quoi?

ANTONIO - Rien, rien. (Encore un silence. Valerio feuillette toujours. Soudain Antonio, il a un léger sursaut) Oh!

VALERIO - Qu’est-ce qu’il y a?

ANTONIO - J’ai entendu une lamentation.

VALERIO - Où?

ANTONIO - Dans mon coeur. (Il regarde sa poitrine  sous sa chemise) Il doit y avoir quelqu’un de caché là-dedans. Enterré vivant. Allô? Allô? (Les lumières commencent à baisser) Allô? Allô? (Noir progressif tandis que Valerio continue à feuilleter son magazine).
 
 

FIN
 

 


 

Tous droits réservés

e-mail:
vittoriofranceschi@libero.it